Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Ce que Marianne s’autorise — Chapitre 8 · Le scénario d’Antoine
Auteur
Ce que Marianne s’autorise
Chapitre 8 · Le scénario d’Antoine
Chapitre VIII — Le scénario d’Antoine
J’avais longtemps accueilli les fantasmes d’Antoine comme ces confidences que l’on échange dans l’intimité sans imaginer devoir leur donner un jour une réalité. Il lui arrivait, lorsque nous étions seuls et que la conversation devenait plus personnelle, d’évoquer le plaisir qu’il éprouverait à me voir désirée par un autre homme, parfois même à imaginer que je puisse accepter ses avances sous son regard, mais ces confidences étaient toujours restées dans le domaine des suppositions, suffisamment éloignées de notre vie quotidienne pour que je puisse les accueillir avec amusement sans me demander si nous serions réellement capables de les vivre.
Depuis le dîner avec Philippe, quelque chose avait cependant changé dans sa manière d’aborder ce sujet. Antoine revenait sur les regards de son collègue avec une bonne humeur que je ne lui connaissais pas, comme si cette soirée avait rendu ses anciennes confidences plus proches. Il avait remarqué les regards de Philippe, la manière dont celui-ci suivait mes déplacements et l’attention qu’il portait à ma robe, mais il n’en connaissait évidemment que la partie la plus innocente, et je me retrouvais parfois à l’écouter raconter ses propres observations avec la sensation désagréable d’entendre décrire une scène dont je possédais seule la véritable signification.
Un soir, alors que nous venions de terminer de dîner et que je m’apprêtais à monter lire dans notre chambre, il me demanda de rester encore quelques minutes au salon parce qu’il avait quelque chose à me montrer. Il avait installé son ordinateur portable sur la table basse et semblait à la fois impatient et légèrement embarrassé, avec cette expression particulière que je lui connaissais lorsqu’il préparait une surprise dont il espérait qu’elle me ferait plaisir. Je m’assis près de lui sans imaginer autre chose qu’un projet de vacances ou l’achat d’un objet dont nous avions parlé récemment, mais je compris rapidement, en découvrant la page affichée sur son écran, qu’il s’agissait d’une proposition beaucoup moins ordinaire.
Antoine avait ouvert un profil sur un site consacré aux rencontres entre adultes, dans une rubrique où certains couples recherchaient un homme susceptible de partager une expérience intime avec eux. Il me montra plusieurs photographies, puis un texte de présentation dans lequel l’inconnu expliquait son goût pour les rencontres discrètes et son souci de respecter les limites fixées par chacun.
L’homme s’appelait Marc, avait quarante-quatre ans et habitait à une quarantaine de kilomètres de chez nous. Sur les photographies, il apparaissait grand, sportif, avec des épaules larges, des bras dessinés par une pratique régulière de l’exercice et cette silhouette équilibrée que certains hommes conservent difficilement après quarante ans. Ses cheveux bruns commençaient à grisonner sur les tempes, son visage était assez fin, avec une mâchoire marquée et un sourire moins assuré que je ne l’aurais attendu d’un homme présentant ainsi son physique sur Internet. Une photographie le montrait en chemise claire, debout devant une terrasse ensoleillée, tandis qu’une autre, prise manifestement après une séance de sport, soulignait sans grande discrétion sa carrure athlétique.
Je reconnaissais volontiers qu’il était séduisant, avec une élégance assez naturelle et une apparence plus proche des hommes que j’aurais pu remarquer spontanément dans la rue, mais je ne ressentis aucune émotion particulière en découvrant ses photographies. Il m’était difficile de considérer cet inconnu comme autre chose qu’une succession d’images sélectionnées pour donner envie de le rencontrer, et je trouvais presque amusant qu’Antoine paraisse beaucoup plus impressionné que moi par son physique.
Mon mari me montra ensuite les messages qu’ils avaient échangés depuis plusieurs jours. J’appris ainsi qu’il avait pris l’initiative de contacter Marc, lui avait expliqué que nous étions mariés depuis longtemps et que nous souhaitions peut-être découvrir une expérience nouvelle, avant de préciser que sa femme n’avait encore jamais participé à ce genre de rencontre. Marc avait répondu avec correction, posé plusieurs questions sur nos attentes et insisté sur la nécessité que nous soyons tous les deux réellement d’accord, ce qui semblait avoir beaucoup rassuré Antoine.
Je parcourus les échanges avec une attention croissante, moins intéressée par les compliments que Marc avait formulés à partir de ma description que par ce qu’Antoine avait choisi de lui raconter de moi. Mon mari avait évoqué mes longues jambes, ma silhouette mince, mon élégance et cette réserve que je manifestais souvent avec les inconnus, puis ajouté que j’aimais depuis quelque temps prendre davantage soin de mon apparence. Rien n’était véritablement faux, mais je ressentis un étrange embarras en découvrant que l’homme avec lequel je partageais ma vie depuis tant d’années avait commencé à me présenter à un inconnu comme une femme susceptible de lui plaire.
Je relevai les yeux vers Antoine, qui attendait manifestement ma réaction, et lui demandai depuis combien de temps il entretenait cette correspondance. Il reconnut qu’il avait découvert le profil de Marc quelque temps auparavant, mais qu’il n’avait commencé à lui écrire qu’après notre dîner avec Philippe, lorsque nos conversations lui avaient donné l’impression que je pourrais être moins opposée qu’autrefois à l’idée d’une rencontre.
Cette révélation me troubla davantage que les photographies. Je savais qu’Antoine possédait depuis longtemps ce fantasme et je n’avais jamais cherché à le décourager complètement, mais je découvrais qu’il avait déjà franchi plusieurs étapes sans véritablement m’en parler, choisissant un homme, échangeant avec lui et commençant à imaginer les circonstances de notre rencontre avant même que je sache que cette possibilité existait.
Il dut comprendre mon hésitation, car il referma légèrement l’ordinateur et prit ma main en m’assurant qu’il ne voulait rien m’imposer, qu’il s’agissait seulement d’une idée et que nous pouvions parfaitement décider de ne jamais donner suite. Je le regardai quelques instants, retrouvant dans son visage cette sincérité qui m’avait toujours touchée, puis lui répondis que je souhaitais réfléchir et surtout comprendre pourquoi il avait choisi cet homme plutôt qu’un autre.
Antoine sourit, presque soulagé que je ne refuse pas immédiatement, puis reconnut qu’il avait recherché quelqu’un de séduisant, plus jeune que lui, sportif et suffisamment expérimenté pour ne pas se comporter maladroitement lors d’une première rencontre. Il semblait avoir accordé beaucoup d’importance au physique de Marc, à son âge et à cette assurance tranquille qui se dégageait de ses photographies, comme s’il avait voulu réunir toutes les qualités susceptibles de rendre l’expérience agréable pour moi.
Je ne pus m’empêcher de penser à Philippe, dont l’apparence constituait presque le contraire exact de celle de cet inconnu. Philippe et Marc semblaient appartenir à deux mondes différents : l’un encombrait l’espace de sa corpulence et de sa suffisance, tandis que l’autre affichait sans effort l’élégance sportive de ses photographies. Pourtant, en regardant une dernière fois ses photographies, je ne retrouvais rien de ce trouble involontaire que la présence de Philippe pouvait encore éveiller en moi, et cette différence me paraissait presque vexante tant elle échappait à ce que j’avais toujours cru savoir de mon propre désir.
Les jours suivants, Antoine reparla plusieurs fois de Marc, d’abord avec prudence, puis avec une impatience de plus en plus difficile à dissimuler. Je lui demandai de me laisser lire l’ensemble de leurs échanges et de ne prendre aucun engagement sans m’en parler, ce qu’il accepta immédiatement, puis je finis par reconnaître que l’idée de rencontrer cet homme m’intriguait suffisamment pour que je ne souhaite pas l’écarter sans l’avoir essayé.
Nous convînmes qu’il ne s’agirait, dans un premier temps, que d’un dîner chez nous, sans obligation de poursuivre la soirée autrement, et cette perspective me parut acceptable précisément parce qu’elle ne m’engageait à rien. Je souhaitais découvrir Marc autrement qu’à travers ses photographies, entendre sa voix, observer sa manière de se tenir et comprendre si sa présence pouvait éveiller chez moi autre chose qu’une appréciation assez abstraite de son physique. Antoine accueillit mon accord avec une joie presque adolescente, me serra longuement contre lui et passa une partie de la soirée à préparer l’invitation, tandis que je retrouvais déjà ce mélange d’excitation et d’appréhension que j’avais éprouvé avant le dîner avec Philippe.
Quelques jours avant la rencontre, Antoine rentra à la maison avec un paquet soigneusement enveloppé qu’il déposa sur notre lit en me demandant de l’ouvrir. Je crus d’abord qu’il m’avait acheté un vêtement pour me faire plaisir, ce qui ne lui ressemblait guère mais pouvait s’expliquer par l’attention nouvelle qu’il portait à mon apparence, et je retirai le papier avec un sourire avant de découvrir une robe rouge dont la couleur seule suffisait à la distinguer de presque tout ce que je possédais.
Le tissu était souple, d’un rouge vif qui attirait immédiatement la lumière, et la coupe paraissait beaucoup plus audacieuse que celles que je choisissais habituellement. Lorsque je la dépliai complètement, je découvris qu’elle s’arrêtait très haut sur les cuisses, possédait un décolleté profond et présentait sur un côté un long laçage croisé reliant les deux parties du tissu depuis le dessous du bras jusqu’au haut de la hanche, laissant entre les cordons une succession d’ouvertures destinées à découvrir largement la peau.
Je restai un moment à l’examiner, surprise qu’Antoine ait pu imaginer me voir porter un vêtement aussi différent de mes robes habituelles. J’aimais depuis quelque temps souligner davantage ma silhouette et choisir des tenues qui mettaient mes jambes en valeur, mais le rouge vif et les ouvertures latérales ne laissaient guère de place à la discrétion. Je passai un doigt entre les lacets, puis relevai les yeux vers mon mari lorsqu’il m’expliqua qu’il l’avait découverte sur un site spécialisé et qu’il avait immédiatement imaginé combien elle pourrait m’aller.
Il ajouta qu’elle devait se porter avec le moins de sous-vêtements possible afin de ne pas laisser apparaître leurs contours à travers les ouvertures latérales, remarque qui me fit regarder de nouveau le vêtement avec une surprise beaucoup moins amusée. Je comprenais désormais que la robe n’avait pas simplement été choisie parce qu’elle était jolie ou parce qu’elle mettrait ma silhouette en valeur, mais parce qu’elle correspondait à une image très précise qu’Antoine avait construite de moi pour cette rencontre.
Je lui demandai si Marc savait qu’il m’avait acheté une robe particulière. Il hésita une seconde avant de reconnaître qu’il avait évoqué une tenue assez audacieuse, sans toutefois en envoyer de photographie, et je ressentis une contrariété que je ne cherchai pas immédiatement à dissimuler. Antoine semblait avoir imaginé chaque détail de la soirée avec une précision qui le réjouissait, alors que je n’avais encore rencontré ni l’homme qu’il avait choisi ni le personnage qu’il souhaitait me voir devenir.
Je ne refusai pourtant pas d’essayer la robe. Une partie de moi demeurait sincèrement curieuse de découvrir l’effet qu’un vêtement aussi inhabituel pouvait produire sur ma silhouette, et j’avais déjà découvert, en choisissant seule mes dernières robes, que mes habitudes n’étaient pas immuables.
Je l’emportai donc dans la salle de bains et pris quelques minutes pour l’enfiler, découvrant rapidement que sa coupe exigeait davantage de précautions que mes robes ordinaires. Le tissu suivait étroitement ma taille, laissait mes épaules largement découvertes et soulignait mes hanches avec une précision que je trouvai d’abord presque excessive, tandis que le laçage latéral attirait immédiatement mon attention sur une partie de mon corps que je n’avais jamais eu l’habitude de montrer aussi librement.
Lorsque je revins dans la chambre, Antoine interrompit le geste qu’il faisait pour ranger le papier d’emballage et resta quelques secondes à me regarder sans parler. Je connaissais suffisamment son visage pour reconnaître son admiration, mais l’intensité de son expression me surprit, car il semblait découvrir une femme dont il avait longtemps imaginé l’apparence sans avoir jamais espéré la voir réellement devant lui.
Je me plaçai devant le miroir et tournai légèrement sur moi-même pour observer la coupe. La robe mettait mes jambes en valeur, soulignait agréablement la courbe de mes fesses et donnait à ma silhouette élancée une assurance presque théâtrale, mais son décolleté m’embarrassait davantage, parce qu’il attirait l’attention sur cette poitrine dont je continuais parfois à critiquer la forme malgré les compliments d’Antoine. Je tirai légèrement sur le tissu pour modifier son maintien, puis observai mon reflet avec une curiosité qui l’emportait peu à peu sur ma gêne.
Antoine s’approcha derrière moi et posa doucement les mains sur mes hanches, suivant du regard les ouvertures latérales et cette manière particulière dont le vêtement accompagnait les mouvements de mon corps. Il me complimenta avec une sincérité qui me toucha, puis me demanda si je serais d’accord pour porter cette robe lorsque Marc viendrait dîner. Je répondis que je n’en savais encore rien, parce que j’avais besoin de m’habituer à cette image avant de décider si je souhaitais réellement la montrer à un inconnu.
Il n’insista pas et se contenta de m’embrasser sur l’épaule, mais je surpris dans le miroir sa déception lorsqu’il remit doucement les cordons en place.
Le samedi suivant, après avoir longtemps hésité devant mon armoire, je finis pourtant par enfiler la robe rouge.
Je ne l’avais pas fait uniquement pour Antoine. Pendant les jours précédents, je l’avais essayée à plusieurs reprises, parfois quelques minutes seulement, pour découvrir comment elle accompagnait mes mouvements, comment sa couleur modifiait l’impression que me donnait ma silhouette et jusqu’à quel point je pouvais me sentir à l’aise dans une tenue que je n’aurais pas osé choisir au début du printemps. J’avais même commencé à apprécier certaines de ses particularités, notamment la façon dont elle soulignait mes longues jambes et donnait à mes épaules étroites une élégance différente de celle de mes vêtements habituels.
Je pris cependant soin de choisir moi-même mes chaussures, préférant une paire d’escarpins noirs assez sobres à celles qu’Antoine m’avait proposées, puis attachai légèrement mes cheveux pour dégager mon cou. Lorsque je descendis dans le salon, mon mari se leva presque immédiatement pour venir me regarder, avec un sourire si admiratif que je ne pus m’empêcher de lui rendre son baiser.
Il semblait heureux, nerveux aussi, mais d’une nervosité très différente de la mienne. Là où j’appréhendais la rencontre d’un inconnu dont je ne savais presque rien, Antoine attendait manifestement une soirée qu’il avait longuement imaginée, et je remarquai cette différence dans ses gestes, dans le soin qu’il avait apporté à la disposition du salon et jusque dans la manière dont il avait placé les fauteuils autour de la table basse.
Marc sonna peu après vingt heures.
Antoine alla lui ouvrir tandis que je restais près du canapé, un verre à la main, et je les entendis échanger quelques mots avant de rejoindre le salon. Lorsque Marc apparut, je fus surprise de constater qu’il ressemblait assez exactement à ses photographies, ce qui était probablement suffisamment rare pour mériter d’être remarqué. Il était grand, la carrure sportive sans être excessive, les cheveux courts légèrement grisonnants et le visage plus expressif que ne le laissaient deviner les images de son profil. Il portait une chemise blanche sous une veste sombre, avec un pantalon bien coupé, et se déplaçait avec cette aisance tranquille des hommes qui n’ont pas besoin d’exagérer leurs mouvements pour attirer l’attention.
Son regard rencontra le mien, puis descendit presque malgré lui vers ma robe avant de revenir immédiatement à mon visage. Je remarquai ce bref mouvement avec une satisfaction familière, mais j’appréciai surtout qu’il ne cherche pas à prolonger ostensiblement son examen, préférant me saluer avec une politesse simple et me remercier de l’avoir invité. Sa poignée de main était ferme, ses doigts longs et soignés, et je me surpris à observer quelques détails de son visage pendant qu’il parlait avec Antoine, cherchant à retrouver dans cet homme réellement présent ce que ses photographies m’avaient laissé imaginer.
Nous passâmes à table après un apéritif assez court. Marc se révéla rapidement plus agréable que son profil ne me l’avait fait supposer, parlant volontiers de son travail, de ses voyages et de ses activités sportives sans chercher à ramener constamment la conversation vers les circonstances particulières de notre rencontre. Il possédait un humour discret, écoutait attentivement les réponses qu’on lui faisait et ne manifestait pas cette assurance un peu pesante que j’avais redoutée en découvrant les photographies d’un homme habitué à être admiré pour son physique.
Je me détendis progressivement en sa présence. Il me posa plusieurs questions sur mon métier, s’intéressa à l’organisation de mes tournées et évoqua avec une curiosité sincère les difficultés que rencontrent les infirmières libérales, sujet dont j’étais suffisamment familière pour oublier pendant quelques minutes les raisons véritables de sa présence chez nous. Antoine participait à la conversation avec enthousiasme, semblait heureux de voir que nous nous entendions bien et ne cessait de nous proposer du vin ou de nouvelles choses à manger, avec une attention qui dépassait parfois celle d’un simple hôte.
La robe, cependant, me rappelait régulièrement que cette soirée n’était pas tout à fait ordinaire. Lorsque je me levais pour apporter un plat, je sentais le tissu suivre mes mouvements et ses ouvertures modifier la manière dont il reposait sur mes hanches, tandis que le décolleté exigeait une attention à laquelle je n’étais pas habituée. Je surprenais parfois Marc en train de me regarder, et cette admiration me plaisait suffisamment pour que je ne cherche pas systématiquement à l’éviter, mais je remarquai bientôt qu’Antoine observait ces mêmes regards avec une intensité qui commençait à m’embarrasser.
Antoine observait Marc avec une attention qui finissait par donner à leurs échanges quelque chose de convenu. Lorsque Marc me complimenta sur ma robe, Antoine sourit avec une satisfaction presque trop visible ; lorsque je traversai la pièce pour récupérer une bouteille, je le vis suivre le regard de Marc avant de revenir vers moi, et lorsqu’une remarque anodine provoqua notre rire commun, il parut éprouver une joie si manifeste que je me demandai s’il appréciait réellement notre conversation ou seulement l’idée que nous puissions nous plaire.
Je continuai néanmoins à passer une bonne soirée. Marc avait suffisamment de charme pour que je comprenne facilement ce qui pouvait attirer les femmes, et je ne me sentais pas indifférente à cette attention nouvelle, même si le désir que j’avais éprouvé si spontanément dans d’autres circonstances ne venait pas avec la même évidence. Il m’arrivait de le regarder lorsqu’il parlait, d’apprécier la forme de ses mains autour de son verre ou la manière dont sa chemise accompagnait le mouvement de ses épaules, mais ces observations restaient presque indépendantes de ce que je ressentais réellement, comme si j’admirais un homme séduisant sans savoir encore si j’avais envie qu’il se rapproche de moi.
Après le dessert, Antoine proposa que nous nous installions au salon. Il prit naturellement place dans le fauteuil situé en face du canapé, me laissant m’asseoir près de Marc, et je remarquai immédiatement que cette disposition correspondait exactement à ce qu’il avait prévu avant l’arrivée de notre invité. Il avait préparé les verres sur la table basse, rapproché légèrement le fauteuil et laissé suffisamment d’espace sur le canapé pour que Marc puisse venir près de moi sans paraître s’imposer.
Je m’assis en prenant soin de replacer ma robe, puis regardai Antoine qui nous observait avec une expression mêlant impatience et tendresse. Il semblait vouloir m’encourager sans me le demander ouvertement, et je retrouvai dans son attitude cette contradiction qui m’avait déjà frappée lorsqu’il m’avait présenté Marc : il ne souhaitait pas me contraindre, j’en étais convaincue, mais il avait tellement imaginé le déroulement de notre rencontre qu’il paraissait considérer chacun de mes gestes comme une étape attendue.
Marc, de son côté, se montrait plus réservé que je ne l’aurais cru. Il s’était installé à une distance convenable, continuait à participer à la conversation et ne cherchait pas à profiter de la situation pour manifester une familiarité excessive, même lorsque nos regards se croisaient plus longuement qu’au cours du dîner. Je commençai à apprécier cette manière de ne pas présumer de mes intentions, mais je remarquai également qu’Antoine semblait attendre une initiative plus claire de notre invité.
Au bout d’un moment, Marc se tourna vers moi et me demanda doucement si je me sentais à l’aise. Sa question, formulée avec une simplicité presque inattendue, me fit sourire et je lui répondis que oui, tout en reconnaissant que la situation demeurait nouvelle pour moi. Il acquiesça sans chercher à me rassurer par de longues explications, puis poursuivit notre conversation avec une tranquillité qui me permit de retrouver un peu de spontanéité.
Lorsque sa main vint finalement se poser près de la mienne sur le canapé, je la regardai quelques instants avant de laisser mes doigts effleurer les siens. Le contact était agréable, sans cette étrangeté qui m’avait tant surprise avec Philippe, et je remarquai que Marc attendait ma réaction plutôt que de chercher immédiatement à prolonger son geste. Je tournai légèrement la tête vers Antoine, presque par réflexe, et rencontrai son regard fixé sur nos mains avec une attention si manifeste que je ressentis une première contrariété.
Je revins vers Marc, qui avait remarqué mon mouvement, et tentai de poursuivre la conversation comme si rien n’avait changé. Il se rapprocha légèrement lorsque je lui adressai un sourire, puis posa une main sur mon genou avec une précaution qui me parut presque touchante chez un homme que j’avais imaginé beaucoup plus sûr de lui. Je ne retirai pas sa main, mais je sentais trop nettement la présence d’Antoine pour oublier que ce rapprochement constituait précisément ce qu’il avait souhaité voir se produire.
Mon mari ne disait presque plus rien. Il nous observait avec une concentration qui me mettait progressivement mal à l’aise, souriant parfois lorsque Marc me regardait, puis baissant les yeux vers sa propre main comme s’il cherchait à nous laisser un peu d’intimité tout en demeurant incapable de détourner véritablement son attention. Je ne lui reprochais pas d’éprouver ce plaisir, puisque j’avais accepté de participer à cette rencontre en sachant parfaitement ce qu’il en attendait, mais je commençais à trouver étrange de devoir partager avec lui chacun des instants qui auraient pu me permettre de découvrir librement cet homme.
Marc se pencha légèrement vers moi, suffisamment lentement pour me laisser le temps de comprendre qu’il souhaitait m’embrasser, et je ne reculai pas. J’avais apprécié sa présence, son calme et cette manière respectueuse de m’approcher, et je souhaitais savoir si un rapprochement plus personnel éveillerait enfin ce désir qui m’avait manqué pendant toute la soirée.
Je répondis à son baiser avec une sincérité que je n’eus aucune raison de feindre. Sa proximité ne me déplaisait pas, ses gestes demeuraient mesurés et je trouvais agréable de sentir l’intérêt d’un homme aussi séduisant, mais je me surpris presque immédiatement à penser à la robe rouge, à la façon dont Antoine l’avait choisie et à la place qu’il occupait dans le fauteuil en face de nous. Au lieu de m’abandonner simplement à ce moment, je percevais chaque détail de la scène avec une précision embarrassante, depuis la main de Marc posée près de mon genou jusqu’au léger mouvement de mon mari lorsqu’il changeait de position pour mieux nous voir.
Je m’écartai doucement.
Marc retira immédiatement sa main et me regarda sans manifester la moindre contrariété, puis me demanda si quelque chose n’allait pas. Je lui répondis que je préférais m’arrêter là pour le moment, sans parvenir à formuler plus précisément ce qui venait de changer, et il acquiesça avec une simplicité qui me soulagea davantage que je ne l’aurais cru.
Antoine, lui, semblait déconcerté. Il s’était légèrement redressé dans son fauteuil et nous regardait tour à tour, cherchant manifestement à comprendre si Marc avait eu un geste déplacé ou si je m’étais simplement sentie intimidée par la nouveauté de la situation. Il me demanda si tout allait bien, avec une inquiétude sincère que je reconnus immédiatement, mais je ne parvins pas à lui répondre autrement qu’en lui demandant de ne pas insister.
Marc fut le premier à rétablir une conversation ordinaire. Il reprit son verre, évoqua une anecdote que nous avions commencée pendant le dîner et me laissa retrouver progressivement mon calme, sans chercher à me faire changer d’avis ni à obtenir une explication plus détaillée. J’appréciai cette correction, d’autant plus qu’elle contrastait avec l’impression désagréable que j’avais éprouvée en me découvrant au centre d’une scène dont chaque détail semblait déjà attendu.
Quelques minutes plus tard, je proposai du café, mais Marc refusa poliment en expliquant qu’il devait rentrer et qu’il lui restait encore une quarantaine de kilomètres à parcourir. Antoine voulut d’abord le retenir, puis se ravisa en comprenant que prolonger davantage la soirée ne ferait probablement qu’accentuer notre embarras.
Nous l’accompagnâmes jusqu’à l’entrée. Marc me remercia pour le dîner, me dit qu’il avait été heureux de faire ma connaissance et me souhaita une bonne soirée avec une délicatesse qui me toucha, puis serra la main d’Antoine avant de rejoindre sa voiture. Je restai quelques instants sur le perron à regarder ses feux arrière disparaître au bout de l’allée, consciente que je venais de mettre fin à une rencontre dont je n’avais pourtant pas détesté les premiers instants.
Lorsque nous rentrâmes, Antoine referma doucement la porte derrière nous et resta quelques secondes immobile, les clés à la main, avant de me demander si Marc m’avait déplu. Je lui répondis immédiatement que non, qu’il avait été agréable, attentionné et même plus séduisant que je ne l’avais imaginé, mais cette réponse sembla le dérouter davantage, car il ne comprenait manifestement pas pourquoi j’avais refusé de poursuivre notre rapprochement avec un homme dont je reconnaissais volontiers les qualités.
Je traversai le salon pour récupérer mon verre, puis m’assis dans le fauteuil qu’Antoine avait occupé toute la soirée. De cette place, je découvris le canapé devant lequel nous nous étions trouvés quelques minutes auparavant, les coussins légèrement déplacés et la table basse soigneusement préparée, et je compris soudain pourquoi cette disposition m’avait autant gênée. Tout était visible depuis ce fauteuil, la moindre proximité, le moindre échange de regards, jusqu’à ces gestes qui auraient dû appartenir avant tout aux deux personnes concernées.
Antoine vint s’asseoir sur le canapé et attendit que je parle, avec une expression sincèrement inquiète qui me fit regretter la brusquerie de mon arrêt. Je lui expliquai que je ne reprochais rien à Marc, que j’avais même apprécié son attention, mais que je m’étais progressivement sentie moins libre de découvrir ce que je souhaitais réellement que de répondre à ce qu’il avait imaginé pour moi.
Il baissa les yeux vers la robe rouge, dont le tissu attirait encore la lumière du salon, puis releva le visage avec une expression que je trouvai presque désarmée. Je savais qu’il avait préparé cette soirée avec enthousiasme, cherchant probablement à réunir toutes les conditions susceptibles de me plaire, mais je découvrais également combien il lui était difficile d’imaginer que ce souci du détail puisse devenir, pour moi, une forme de contrainte.
Je lui demandai simplement s’il aurait été déçu si j’avais choisi de porter mon pantalon noir et un chemisier ordinaire.
Il hésita, puis reconnut qu’il avait beaucoup aimé l’idée de me voir dans cette robe, sans penser pour autant qu’elle puisse me mettre mal à l’aise. Je lui répondis que je l’avais trouvée jolie et que je ne regrettais pas de l’avoir portée, mais que j’aurais préféré choisir moi-même le moment et les circonstances dans lesquels je souhaitais me montrer ainsi.
Antoine garda le silence quelques instants. Il semblait chercher à comprendre ce que je lui reprochais exactement, puis me demanda si j’avais éprouvé quelque chose lorsque Marc m’avait embrassée.
Je réfléchis avant de répondre, car je ne souhaitais ni le rassurer par un mensonge ni transformer une expérience décevante en échec définitif. J’avais apprécié le baiser, la proximité de Marc et l’attention dont il avait fait preuve, mais je n’avais pas réussi à oublier la présence d’Antoine, son regard et cette impression que le moindre geste devait correspondre à une scène qu’il attendait depuis plusieurs semaines.
— J’avais l’impression que tu savais déjà ce que j’étais censée faire, lui dis-je finalement.
Il ne répondit pas immédiatement, puis baissa la tête avec un sourire un peu triste, comme s’il venait de reconnaître dans mes paroles quelque chose qu’il n’avait pas voulu voir. Je me rapprochai de lui et pris sa main, parce que je ne souhaitais pas qu’il confonde ma déception avec un refus de ses désirs ou de notre intimité. Je savais combien cette soirée avait compté pour lui, et je ne regrettais pas davantage d’avoir rencontré Marc que d’avoir accepté d’essayer une expérience qui nous était étrangère quelques semaines auparavant.
Nous restâmes un moment assis l’un près de l’autre, sans chercher à reprendre la conversation immédiatement. Antoine caressait doucement le dos de ma main avec son pouce et je reconnaissais dans ce geste toute cette tendresse familière que je n’avais jamais perdue pour lui, même lorsque notre vie intime avait cessé de m’apporter ce que j’aurais souhaité y trouver.
Il finit par me demander si je regrettais d’avoir accepté la rencontre. Je secouai la tête et lui répondis que non, puis ajoutai que je serais peut-être heureuse de revoir Marc un jour, mais que je préférerais apprendre à le connaître sans que chaque geste ait été prévu à l’avance.
Antoine leva les yeux vers moi, surpris par cette possibilité qu’il n’avait manifestement pas envisagée. Il resta silencieux, les mains sur les genoux, tandis que je lissais du bout des doigts les plis de ma robe rouge, songeant encore à la possibilité de revoir Marc seule.
Il me demanda si je souhaitais qu’il lui écrive pour lui expliquer notre réaction. Je répondis que ce serait probablement une bonne idée, mais que je préférais ne pas transformer immédiatement cette soirée en une discussion interminable avec quelqu’un qui avait été parfaitement correct et n’avait aucune raison de se sentir responsable de ce qui s’était passé.
Nous montâmes nous coucher un peu plus tard, après avoir terminé de ranger les derniers verres. Antoine se montra particulièrement attentif, comme s’il craignait de m’avoir blessée davantage que je ne le laissais paraître, mais je le rassurai en passant les bras autour de son cou et en l’embrassant longuement avant de rejoindre la salle de bains.
Je retirai la robe rouge devant le miroir. Le tissu glissa le long de mes hanches et je le récupérai avant qu’il touche le sol, prenant le temps de regarder les lacets défaits et cette coupe singulière qui m’avait tant embarrassée au début de la soirée. Je n’éprouvais plus exactement le même sentiment à son égard qu’au moment où Antoine l’avait sortie de son emballage, car j’avais découvert qu’elle pouvait me plaire, malgré son audace, et que je n’avais pas nécessairement envie de renoncer à la porter simplement parce que les circonstances de cette première soirée ne m’avaient pas convenu.
Je l’accrochai sur un cintre plutôt que de la jeter dans le panier à linge, puis enfilai un vêtement plus confortable avant de rejoindre Antoine, déjà installé dans notre lit avec un livre qu’il ne semblait pas réellement lire.
Il leva les yeux vers moi et me sourit. Je me glissai près de lui, retrouvant avec plaisir la chaleur de notre lit et la familiarité de sa présence, puis posai ma tête contre son épaule tandis qu’il refermait son livre pour éteindre la lampe.
Un peu plus tard, lorsque sa respiration devint régulière, je me relevai pour aller chercher un verre d’eau dans la salle de bains. En revenant, je m’arrêtai quelques secondes devant l’armoire restée entrouverte.
La robe rouge était suspendue parmi mes vêtements, à côté de deux robes noires et d’un chemisier blanc. Je passai la main sur son tissu, remis correctement un des lacets qui s’était retourné, puis refermai doucement la porte avant de regagner le lit.
J’avais longtemps accueilli les fantasmes d’Antoine comme ces confidences que l’on échange dans l’intimité sans imaginer devoir leur donner un jour une réalité. Il lui arrivait, lorsque nous étions seuls et que la conversation devenait plus personnelle, d’évoquer le plaisir qu’il éprouverait à me voir désirée par un autre homme, parfois même à imaginer que je puisse accepter ses avances sous son regard, mais ces confidences étaient toujours restées dans le domaine des suppositions, suffisamment éloignées de notre vie quotidienne pour que je puisse les accueillir avec amusement sans me demander si nous serions réellement capables de les vivre.
Depuis le dîner avec Philippe, quelque chose avait cependant changé dans sa manière d’aborder ce sujet. Antoine revenait sur les regards de son collègue avec une bonne humeur que je ne lui connaissais pas, comme si cette soirée avait rendu ses anciennes confidences plus proches. Il avait remarqué les regards de Philippe, la manière dont celui-ci suivait mes déplacements et l’attention qu’il portait à ma robe, mais il n’en connaissait évidemment que la partie la plus innocente, et je me retrouvais parfois à l’écouter raconter ses propres observations avec la sensation désagréable d’entendre décrire une scène dont je possédais seule la véritable signification.
Un soir, alors que nous venions de terminer de dîner et que je m’apprêtais à monter lire dans notre chambre, il me demanda de rester encore quelques minutes au salon parce qu’il avait quelque chose à me montrer. Il avait installé son ordinateur portable sur la table basse et semblait à la fois impatient et légèrement embarrassé, avec cette expression particulière que je lui connaissais lorsqu’il préparait une surprise dont il espérait qu’elle me ferait plaisir. Je m’assis près de lui sans imaginer autre chose qu’un projet de vacances ou l’achat d’un objet dont nous avions parlé récemment, mais je compris rapidement, en découvrant la page affichée sur son écran, qu’il s’agissait d’une proposition beaucoup moins ordinaire.
Antoine avait ouvert un profil sur un site consacré aux rencontres entre adultes, dans une rubrique où certains couples recherchaient un homme susceptible de partager une expérience intime avec eux. Il me montra plusieurs photographies, puis un texte de présentation dans lequel l’inconnu expliquait son goût pour les rencontres discrètes et son souci de respecter les limites fixées par chacun.
L’homme s’appelait Marc, avait quarante-quatre ans et habitait à une quarantaine de kilomètres de chez nous. Sur les photographies, il apparaissait grand, sportif, avec des épaules larges, des bras dessinés par une pratique régulière de l’exercice et cette silhouette équilibrée que certains hommes conservent difficilement après quarante ans. Ses cheveux bruns commençaient à grisonner sur les tempes, son visage était assez fin, avec une mâchoire marquée et un sourire moins assuré que je ne l’aurais attendu d’un homme présentant ainsi son physique sur Internet. Une photographie le montrait en chemise claire, debout devant une terrasse ensoleillée, tandis qu’une autre, prise manifestement après une séance de sport, soulignait sans grande discrétion sa carrure athlétique.
Je reconnaissais volontiers qu’il était séduisant, avec une élégance assez naturelle et une apparence plus proche des hommes que j’aurais pu remarquer spontanément dans la rue, mais je ne ressentis aucune émotion particulière en découvrant ses photographies. Il m’était difficile de considérer cet inconnu comme autre chose qu’une succession d’images sélectionnées pour donner envie de le rencontrer, et je trouvais presque amusant qu’Antoine paraisse beaucoup plus impressionné que moi par son physique.
Mon mari me montra ensuite les messages qu’ils avaient échangés depuis plusieurs jours. J’appris ainsi qu’il avait pris l’initiative de contacter Marc, lui avait expliqué que nous étions mariés depuis longtemps et que nous souhaitions peut-être découvrir une expérience nouvelle, avant de préciser que sa femme n’avait encore jamais participé à ce genre de rencontre. Marc avait répondu avec correction, posé plusieurs questions sur nos attentes et insisté sur la nécessité que nous soyons tous les deux réellement d’accord, ce qui semblait avoir beaucoup rassuré Antoine.
Je parcourus les échanges avec une attention croissante, moins intéressée par les compliments que Marc avait formulés à partir de ma description que par ce qu’Antoine avait choisi de lui raconter de moi. Mon mari avait évoqué mes longues jambes, ma silhouette mince, mon élégance et cette réserve que je manifestais souvent avec les inconnus, puis ajouté que j’aimais depuis quelque temps prendre davantage soin de mon apparence. Rien n’était véritablement faux, mais je ressentis un étrange embarras en découvrant que l’homme avec lequel je partageais ma vie depuis tant d’années avait commencé à me présenter à un inconnu comme une femme susceptible de lui plaire.
Je relevai les yeux vers Antoine, qui attendait manifestement ma réaction, et lui demandai depuis combien de temps il entretenait cette correspondance. Il reconnut qu’il avait découvert le profil de Marc quelque temps auparavant, mais qu’il n’avait commencé à lui écrire qu’après notre dîner avec Philippe, lorsque nos conversations lui avaient donné l’impression que je pourrais être moins opposée qu’autrefois à l’idée d’une rencontre.
Cette révélation me troubla davantage que les photographies. Je savais qu’Antoine possédait depuis longtemps ce fantasme et je n’avais jamais cherché à le décourager complètement, mais je découvrais qu’il avait déjà franchi plusieurs étapes sans véritablement m’en parler, choisissant un homme, échangeant avec lui et commençant à imaginer les circonstances de notre rencontre avant même que je sache que cette possibilité existait.
Il dut comprendre mon hésitation, car il referma légèrement l’ordinateur et prit ma main en m’assurant qu’il ne voulait rien m’imposer, qu’il s’agissait seulement d’une idée et que nous pouvions parfaitement décider de ne jamais donner suite. Je le regardai quelques instants, retrouvant dans son visage cette sincérité qui m’avait toujours touchée, puis lui répondis que je souhaitais réfléchir et surtout comprendre pourquoi il avait choisi cet homme plutôt qu’un autre.
Antoine sourit, presque soulagé que je ne refuse pas immédiatement, puis reconnut qu’il avait recherché quelqu’un de séduisant, plus jeune que lui, sportif et suffisamment expérimenté pour ne pas se comporter maladroitement lors d’une première rencontre. Il semblait avoir accordé beaucoup d’importance au physique de Marc, à son âge et à cette assurance tranquille qui se dégageait de ses photographies, comme s’il avait voulu réunir toutes les qualités susceptibles de rendre l’expérience agréable pour moi.
Je ne pus m’empêcher de penser à Philippe, dont l’apparence constituait presque le contraire exact de celle de cet inconnu. Philippe et Marc semblaient appartenir à deux mondes différents : l’un encombrait l’espace de sa corpulence et de sa suffisance, tandis que l’autre affichait sans effort l’élégance sportive de ses photographies. Pourtant, en regardant une dernière fois ses photographies, je ne retrouvais rien de ce trouble involontaire que la présence de Philippe pouvait encore éveiller en moi, et cette différence me paraissait presque vexante tant elle échappait à ce que j’avais toujours cru savoir de mon propre désir.
Les jours suivants, Antoine reparla plusieurs fois de Marc, d’abord avec prudence, puis avec une impatience de plus en plus difficile à dissimuler. Je lui demandai de me laisser lire l’ensemble de leurs échanges et de ne prendre aucun engagement sans m’en parler, ce qu’il accepta immédiatement, puis je finis par reconnaître que l’idée de rencontrer cet homme m’intriguait suffisamment pour que je ne souhaite pas l’écarter sans l’avoir essayé.
Nous convînmes qu’il ne s’agirait, dans un premier temps, que d’un dîner chez nous, sans obligation de poursuivre la soirée autrement, et cette perspective me parut acceptable précisément parce qu’elle ne m’engageait à rien. Je souhaitais découvrir Marc autrement qu’à travers ses photographies, entendre sa voix, observer sa manière de se tenir et comprendre si sa présence pouvait éveiller chez moi autre chose qu’une appréciation assez abstraite de son physique. Antoine accueillit mon accord avec une joie presque adolescente, me serra longuement contre lui et passa une partie de la soirée à préparer l’invitation, tandis que je retrouvais déjà ce mélange d’excitation et d’appréhension que j’avais éprouvé avant le dîner avec Philippe.
Quelques jours avant la rencontre, Antoine rentra à la maison avec un paquet soigneusement enveloppé qu’il déposa sur notre lit en me demandant de l’ouvrir. Je crus d’abord qu’il m’avait acheté un vêtement pour me faire plaisir, ce qui ne lui ressemblait guère mais pouvait s’expliquer par l’attention nouvelle qu’il portait à mon apparence, et je retirai le papier avec un sourire avant de découvrir une robe rouge dont la couleur seule suffisait à la distinguer de presque tout ce que je possédais.
Le tissu était souple, d’un rouge vif qui attirait immédiatement la lumière, et la coupe paraissait beaucoup plus audacieuse que celles que je choisissais habituellement. Lorsque je la dépliai complètement, je découvris qu’elle s’arrêtait très haut sur les cuisses, possédait un décolleté profond et présentait sur un côté un long laçage croisé reliant les deux parties du tissu depuis le dessous du bras jusqu’au haut de la hanche, laissant entre les cordons une succession d’ouvertures destinées à découvrir largement la peau.
Je restai un moment à l’examiner, surprise qu’Antoine ait pu imaginer me voir porter un vêtement aussi différent de mes robes habituelles. J’aimais depuis quelque temps souligner davantage ma silhouette et choisir des tenues qui mettaient mes jambes en valeur, mais le rouge vif et les ouvertures latérales ne laissaient guère de place à la discrétion. Je passai un doigt entre les lacets, puis relevai les yeux vers mon mari lorsqu’il m’expliqua qu’il l’avait découverte sur un site spécialisé et qu’il avait immédiatement imaginé combien elle pourrait m’aller.
Il ajouta qu’elle devait se porter avec le moins de sous-vêtements possible afin de ne pas laisser apparaître leurs contours à travers les ouvertures latérales, remarque qui me fit regarder de nouveau le vêtement avec une surprise beaucoup moins amusée. Je comprenais désormais que la robe n’avait pas simplement été choisie parce qu’elle était jolie ou parce qu’elle mettrait ma silhouette en valeur, mais parce qu’elle correspondait à une image très précise qu’Antoine avait construite de moi pour cette rencontre.
Je lui demandai si Marc savait qu’il m’avait acheté une robe particulière. Il hésita une seconde avant de reconnaître qu’il avait évoqué une tenue assez audacieuse, sans toutefois en envoyer de photographie, et je ressentis une contrariété que je ne cherchai pas immédiatement à dissimuler. Antoine semblait avoir imaginé chaque détail de la soirée avec une précision qui le réjouissait, alors que je n’avais encore rencontré ni l’homme qu’il avait choisi ni le personnage qu’il souhaitait me voir devenir.
Je ne refusai pourtant pas d’essayer la robe. Une partie de moi demeurait sincèrement curieuse de découvrir l’effet qu’un vêtement aussi inhabituel pouvait produire sur ma silhouette, et j’avais déjà découvert, en choisissant seule mes dernières robes, que mes habitudes n’étaient pas immuables.
Je l’emportai donc dans la salle de bains et pris quelques minutes pour l’enfiler, découvrant rapidement que sa coupe exigeait davantage de précautions que mes robes ordinaires. Le tissu suivait étroitement ma taille, laissait mes épaules largement découvertes et soulignait mes hanches avec une précision que je trouvai d’abord presque excessive, tandis que le laçage latéral attirait immédiatement mon attention sur une partie de mon corps que je n’avais jamais eu l’habitude de montrer aussi librement.
Lorsque je revins dans la chambre, Antoine interrompit le geste qu’il faisait pour ranger le papier d’emballage et resta quelques secondes à me regarder sans parler. Je connaissais suffisamment son visage pour reconnaître son admiration, mais l’intensité de son expression me surprit, car il semblait découvrir une femme dont il avait longtemps imaginé l’apparence sans avoir jamais espéré la voir réellement devant lui.
Je me plaçai devant le miroir et tournai légèrement sur moi-même pour observer la coupe. La robe mettait mes jambes en valeur, soulignait agréablement la courbe de mes fesses et donnait à ma silhouette élancée une assurance presque théâtrale, mais son décolleté m’embarrassait davantage, parce qu’il attirait l’attention sur cette poitrine dont je continuais parfois à critiquer la forme malgré les compliments d’Antoine. Je tirai légèrement sur le tissu pour modifier son maintien, puis observai mon reflet avec une curiosité qui l’emportait peu à peu sur ma gêne.
Antoine s’approcha derrière moi et posa doucement les mains sur mes hanches, suivant du regard les ouvertures latérales et cette manière particulière dont le vêtement accompagnait les mouvements de mon corps. Il me complimenta avec une sincérité qui me toucha, puis me demanda si je serais d’accord pour porter cette robe lorsque Marc viendrait dîner. Je répondis que je n’en savais encore rien, parce que j’avais besoin de m’habituer à cette image avant de décider si je souhaitais réellement la montrer à un inconnu.
Il n’insista pas et se contenta de m’embrasser sur l’épaule, mais je surpris dans le miroir sa déception lorsqu’il remit doucement les cordons en place.
Le samedi suivant, après avoir longtemps hésité devant mon armoire, je finis pourtant par enfiler la robe rouge.
Je ne l’avais pas fait uniquement pour Antoine. Pendant les jours précédents, je l’avais essayée à plusieurs reprises, parfois quelques minutes seulement, pour découvrir comment elle accompagnait mes mouvements, comment sa couleur modifiait l’impression que me donnait ma silhouette et jusqu’à quel point je pouvais me sentir à l’aise dans une tenue que je n’aurais pas osé choisir au début du printemps. J’avais même commencé à apprécier certaines de ses particularités, notamment la façon dont elle soulignait mes longues jambes et donnait à mes épaules étroites une élégance différente de celle de mes vêtements habituels.
Je pris cependant soin de choisir moi-même mes chaussures, préférant une paire d’escarpins noirs assez sobres à celles qu’Antoine m’avait proposées, puis attachai légèrement mes cheveux pour dégager mon cou. Lorsque je descendis dans le salon, mon mari se leva presque immédiatement pour venir me regarder, avec un sourire si admiratif que je ne pus m’empêcher de lui rendre son baiser.
Il semblait heureux, nerveux aussi, mais d’une nervosité très différente de la mienne. Là où j’appréhendais la rencontre d’un inconnu dont je ne savais presque rien, Antoine attendait manifestement une soirée qu’il avait longuement imaginée, et je remarquai cette différence dans ses gestes, dans le soin qu’il avait apporté à la disposition du salon et jusque dans la manière dont il avait placé les fauteuils autour de la table basse.
Marc sonna peu après vingt heures.
Antoine alla lui ouvrir tandis que je restais près du canapé, un verre à la main, et je les entendis échanger quelques mots avant de rejoindre le salon. Lorsque Marc apparut, je fus surprise de constater qu’il ressemblait assez exactement à ses photographies, ce qui était probablement suffisamment rare pour mériter d’être remarqué. Il était grand, la carrure sportive sans être excessive, les cheveux courts légèrement grisonnants et le visage plus expressif que ne le laissaient deviner les images de son profil. Il portait une chemise blanche sous une veste sombre, avec un pantalon bien coupé, et se déplaçait avec cette aisance tranquille des hommes qui n’ont pas besoin d’exagérer leurs mouvements pour attirer l’attention.
Son regard rencontra le mien, puis descendit presque malgré lui vers ma robe avant de revenir immédiatement à mon visage. Je remarquai ce bref mouvement avec une satisfaction familière, mais j’appréciai surtout qu’il ne cherche pas à prolonger ostensiblement son examen, préférant me saluer avec une politesse simple et me remercier de l’avoir invité. Sa poignée de main était ferme, ses doigts longs et soignés, et je me surpris à observer quelques détails de son visage pendant qu’il parlait avec Antoine, cherchant à retrouver dans cet homme réellement présent ce que ses photographies m’avaient laissé imaginer.
Nous passâmes à table après un apéritif assez court. Marc se révéla rapidement plus agréable que son profil ne me l’avait fait supposer, parlant volontiers de son travail, de ses voyages et de ses activités sportives sans chercher à ramener constamment la conversation vers les circonstances particulières de notre rencontre. Il possédait un humour discret, écoutait attentivement les réponses qu’on lui faisait et ne manifestait pas cette assurance un peu pesante que j’avais redoutée en découvrant les photographies d’un homme habitué à être admiré pour son physique.
Je me détendis progressivement en sa présence. Il me posa plusieurs questions sur mon métier, s’intéressa à l’organisation de mes tournées et évoqua avec une curiosité sincère les difficultés que rencontrent les infirmières libérales, sujet dont j’étais suffisamment familière pour oublier pendant quelques minutes les raisons véritables de sa présence chez nous. Antoine participait à la conversation avec enthousiasme, semblait heureux de voir que nous nous entendions bien et ne cessait de nous proposer du vin ou de nouvelles choses à manger, avec une attention qui dépassait parfois celle d’un simple hôte.
La robe, cependant, me rappelait régulièrement que cette soirée n’était pas tout à fait ordinaire. Lorsque je me levais pour apporter un plat, je sentais le tissu suivre mes mouvements et ses ouvertures modifier la manière dont il reposait sur mes hanches, tandis que le décolleté exigeait une attention à laquelle je n’étais pas habituée. Je surprenais parfois Marc en train de me regarder, et cette admiration me plaisait suffisamment pour que je ne cherche pas systématiquement à l’éviter, mais je remarquai bientôt qu’Antoine observait ces mêmes regards avec une intensité qui commençait à m’embarrasser.
Antoine observait Marc avec une attention qui finissait par donner à leurs échanges quelque chose de convenu. Lorsque Marc me complimenta sur ma robe, Antoine sourit avec une satisfaction presque trop visible ; lorsque je traversai la pièce pour récupérer une bouteille, je le vis suivre le regard de Marc avant de revenir vers moi, et lorsqu’une remarque anodine provoqua notre rire commun, il parut éprouver une joie si manifeste que je me demandai s’il appréciait réellement notre conversation ou seulement l’idée que nous puissions nous plaire.
Je continuai néanmoins à passer une bonne soirée. Marc avait suffisamment de charme pour que je comprenne facilement ce qui pouvait attirer les femmes, et je ne me sentais pas indifférente à cette attention nouvelle, même si le désir que j’avais éprouvé si spontanément dans d’autres circonstances ne venait pas avec la même évidence. Il m’arrivait de le regarder lorsqu’il parlait, d’apprécier la forme de ses mains autour de son verre ou la manière dont sa chemise accompagnait le mouvement de ses épaules, mais ces observations restaient presque indépendantes de ce que je ressentais réellement, comme si j’admirais un homme séduisant sans savoir encore si j’avais envie qu’il se rapproche de moi.
Après le dessert, Antoine proposa que nous nous installions au salon. Il prit naturellement place dans le fauteuil situé en face du canapé, me laissant m’asseoir près de Marc, et je remarquai immédiatement que cette disposition correspondait exactement à ce qu’il avait prévu avant l’arrivée de notre invité. Il avait préparé les verres sur la table basse, rapproché légèrement le fauteuil et laissé suffisamment d’espace sur le canapé pour que Marc puisse venir près de moi sans paraître s’imposer.
Je m’assis en prenant soin de replacer ma robe, puis regardai Antoine qui nous observait avec une expression mêlant impatience et tendresse. Il semblait vouloir m’encourager sans me le demander ouvertement, et je retrouvai dans son attitude cette contradiction qui m’avait déjà frappée lorsqu’il m’avait présenté Marc : il ne souhaitait pas me contraindre, j’en étais convaincue, mais il avait tellement imaginé le déroulement de notre rencontre qu’il paraissait considérer chacun de mes gestes comme une étape attendue.
Marc, de son côté, se montrait plus réservé que je ne l’aurais cru. Il s’était installé à une distance convenable, continuait à participer à la conversation et ne cherchait pas à profiter de la situation pour manifester une familiarité excessive, même lorsque nos regards se croisaient plus longuement qu’au cours du dîner. Je commençai à apprécier cette manière de ne pas présumer de mes intentions, mais je remarquai également qu’Antoine semblait attendre une initiative plus claire de notre invité.
Au bout d’un moment, Marc se tourna vers moi et me demanda doucement si je me sentais à l’aise. Sa question, formulée avec une simplicité presque inattendue, me fit sourire et je lui répondis que oui, tout en reconnaissant que la situation demeurait nouvelle pour moi. Il acquiesça sans chercher à me rassurer par de longues explications, puis poursuivit notre conversation avec une tranquillité qui me permit de retrouver un peu de spontanéité.
Lorsque sa main vint finalement se poser près de la mienne sur le canapé, je la regardai quelques instants avant de laisser mes doigts effleurer les siens. Le contact était agréable, sans cette étrangeté qui m’avait tant surprise avec Philippe, et je remarquai que Marc attendait ma réaction plutôt que de chercher immédiatement à prolonger son geste. Je tournai légèrement la tête vers Antoine, presque par réflexe, et rencontrai son regard fixé sur nos mains avec une attention si manifeste que je ressentis une première contrariété.
Je revins vers Marc, qui avait remarqué mon mouvement, et tentai de poursuivre la conversation comme si rien n’avait changé. Il se rapprocha légèrement lorsque je lui adressai un sourire, puis posa une main sur mon genou avec une précaution qui me parut presque touchante chez un homme que j’avais imaginé beaucoup plus sûr de lui. Je ne retirai pas sa main, mais je sentais trop nettement la présence d’Antoine pour oublier que ce rapprochement constituait précisément ce qu’il avait souhaité voir se produire.
Mon mari ne disait presque plus rien. Il nous observait avec une concentration qui me mettait progressivement mal à l’aise, souriant parfois lorsque Marc me regardait, puis baissant les yeux vers sa propre main comme s’il cherchait à nous laisser un peu d’intimité tout en demeurant incapable de détourner véritablement son attention. Je ne lui reprochais pas d’éprouver ce plaisir, puisque j’avais accepté de participer à cette rencontre en sachant parfaitement ce qu’il en attendait, mais je commençais à trouver étrange de devoir partager avec lui chacun des instants qui auraient pu me permettre de découvrir librement cet homme.
Marc se pencha légèrement vers moi, suffisamment lentement pour me laisser le temps de comprendre qu’il souhaitait m’embrasser, et je ne reculai pas. J’avais apprécié sa présence, son calme et cette manière respectueuse de m’approcher, et je souhaitais savoir si un rapprochement plus personnel éveillerait enfin ce désir qui m’avait manqué pendant toute la soirée.
Je répondis à son baiser avec une sincérité que je n’eus aucune raison de feindre. Sa proximité ne me déplaisait pas, ses gestes demeuraient mesurés et je trouvais agréable de sentir l’intérêt d’un homme aussi séduisant, mais je me surpris presque immédiatement à penser à la robe rouge, à la façon dont Antoine l’avait choisie et à la place qu’il occupait dans le fauteuil en face de nous. Au lieu de m’abandonner simplement à ce moment, je percevais chaque détail de la scène avec une précision embarrassante, depuis la main de Marc posée près de mon genou jusqu’au léger mouvement de mon mari lorsqu’il changeait de position pour mieux nous voir.
Je m’écartai doucement.
Marc retira immédiatement sa main et me regarda sans manifester la moindre contrariété, puis me demanda si quelque chose n’allait pas. Je lui répondis que je préférais m’arrêter là pour le moment, sans parvenir à formuler plus précisément ce qui venait de changer, et il acquiesça avec une simplicité qui me soulagea davantage que je ne l’aurais cru.
Antoine, lui, semblait déconcerté. Il s’était légèrement redressé dans son fauteuil et nous regardait tour à tour, cherchant manifestement à comprendre si Marc avait eu un geste déplacé ou si je m’étais simplement sentie intimidée par la nouveauté de la situation. Il me demanda si tout allait bien, avec une inquiétude sincère que je reconnus immédiatement, mais je ne parvins pas à lui répondre autrement qu’en lui demandant de ne pas insister.
Marc fut le premier à rétablir une conversation ordinaire. Il reprit son verre, évoqua une anecdote que nous avions commencée pendant le dîner et me laissa retrouver progressivement mon calme, sans chercher à me faire changer d’avis ni à obtenir une explication plus détaillée. J’appréciai cette correction, d’autant plus qu’elle contrastait avec l’impression désagréable que j’avais éprouvée en me découvrant au centre d’une scène dont chaque détail semblait déjà attendu.
Quelques minutes plus tard, je proposai du café, mais Marc refusa poliment en expliquant qu’il devait rentrer et qu’il lui restait encore une quarantaine de kilomètres à parcourir. Antoine voulut d’abord le retenir, puis se ravisa en comprenant que prolonger davantage la soirée ne ferait probablement qu’accentuer notre embarras.
Nous l’accompagnâmes jusqu’à l’entrée. Marc me remercia pour le dîner, me dit qu’il avait été heureux de faire ma connaissance et me souhaita une bonne soirée avec une délicatesse qui me toucha, puis serra la main d’Antoine avant de rejoindre sa voiture. Je restai quelques instants sur le perron à regarder ses feux arrière disparaître au bout de l’allée, consciente que je venais de mettre fin à une rencontre dont je n’avais pourtant pas détesté les premiers instants.
Lorsque nous rentrâmes, Antoine referma doucement la porte derrière nous et resta quelques secondes immobile, les clés à la main, avant de me demander si Marc m’avait déplu. Je lui répondis immédiatement que non, qu’il avait été agréable, attentionné et même plus séduisant que je ne l’avais imaginé, mais cette réponse sembla le dérouter davantage, car il ne comprenait manifestement pas pourquoi j’avais refusé de poursuivre notre rapprochement avec un homme dont je reconnaissais volontiers les qualités.
Je traversai le salon pour récupérer mon verre, puis m’assis dans le fauteuil qu’Antoine avait occupé toute la soirée. De cette place, je découvris le canapé devant lequel nous nous étions trouvés quelques minutes auparavant, les coussins légèrement déplacés et la table basse soigneusement préparée, et je compris soudain pourquoi cette disposition m’avait autant gênée. Tout était visible depuis ce fauteuil, la moindre proximité, le moindre échange de regards, jusqu’à ces gestes qui auraient dû appartenir avant tout aux deux personnes concernées.
Antoine vint s’asseoir sur le canapé et attendit que je parle, avec une expression sincèrement inquiète qui me fit regretter la brusquerie de mon arrêt. Je lui expliquai que je ne reprochais rien à Marc, que j’avais même apprécié son attention, mais que je m’étais progressivement sentie moins libre de découvrir ce que je souhaitais réellement que de répondre à ce qu’il avait imaginé pour moi.
Il baissa les yeux vers la robe rouge, dont le tissu attirait encore la lumière du salon, puis releva le visage avec une expression que je trouvai presque désarmée. Je savais qu’il avait préparé cette soirée avec enthousiasme, cherchant probablement à réunir toutes les conditions susceptibles de me plaire, mais je découvrais également combien il lui était difficile d’imaginer que ce souci du détail puisse devenir, pour moi, une forme de contrainte.
Je lui demandai simplement s’il aurait été déçu si j’avais choisi de porter mon pantalon noir et un chemisier ordinaire.
Il hésita, puis reconnut qu’il avait beaucoup aimé l’idée de me voir dans cette robe, sans penser pour autant qu’elle puisse me mettre mal à l’aise. Je lui répondis que je l’avais trouvée jolie et que je ne regrettais pas de l’avoir portée, mais que j’aurais préféré choisir moi-même le moment et les circonstances dans lesquels je souhaitais me montrer ainsi.
Antoine garda le silence quelques instants. Il semblait chercher à comprendre ce que je lui reprochais exactement, puis me demanda si j’avais éprouvé quelque chose lorsque Marc m’avait embrassée.
Je réfléchis avant de répondre, car je ne souhaitais ni le rassurer par un mensonge ni transformer une expérience décevante en échec définitif. J’avais apprécié le baiser, la proximité de Marc et l’attention dont il avait fait preuve, mais je n’avais pas réussi à oublier la présence d’Antoine, son regard et cette impression que le moindre geste devait correspondre à une scène qu’il attendait depuis plusieurs semaines.
— J’avais l’impression que tu savais déjà ce que j’étais censée faire, lui dis-je finalement.
Il ne répondit pas immédiatement, puis baissa la tête avec un sourire un peu triste, comme s’il venait de reconnaître dans mes paroles quelque chose qu’il n’avait pas voulu voir. Je me rapprochai de lui et pris sa main, parce que je ne souhaitais pas qu’il confonde ma déception avec un refus de ses désirs ou de notre intimité. Je savais combien cette soirée avait compté pour lui, et je ne regrettais pas davantage d’avoir rencontré Marc que d’avoir accepté d’essayer une expérience qui nous était étrangère quelques semaines auparavant.
Nous restâmes un moment assis l’un près de l’autre, sans chercher à reprendre la conversation immédiatement. Antoine caressait doucement le dos de ma main avec son pouce et je reconnaissais dans ce geste toute cette tendresse familière que je n’avais jamais perdue pour lui, même lorsque notre vie intime avait cessé de m’apporter ce que j’aurais souhaité y trouver.
Il finit par me demander si je regrettais d’avoir accepté la rencontre. Je secouai la tête et lui répondis que non, puis ajoutai que je serais peut-être heureuse de revoir Marc un jour, mais que je préférerais apprendre à le connaître sans que chaque geste ait été prévu à l’avance.
Antoine leva les yeux vers moi, surpris par cette possibilité qu’il n’avait manifestement pas envisagée. Il resta silencieux, les mains sur les genoux, tandis que je lissais du bout des doigts les plis de ma robe rouge, songeant encore à la possibilité de revoir Marc seule.
Il me demanda si je souhaitais qu’il lui écrive pour lui expliquer notre réaction. Je répondis que ce serait probablement une bonne idée, mais que je préférais ne pas transformer immédiatement cette soirée en une discussion interminable avec quelqu’un qui avait été parfaitement correct et n’avait aucune raison de se sentir responsable de ce qui s’était passé.
Nous montâmes nous coucher un peu plus tard, après avoir terminé de ranger les derniers verres. Antoine se montra particulièrement attentif, comme s’il craignait de m’avoir blessée davantage que je ne le laissais paraître, mais je le rassurai en passant les bras autour de son cou et en l’embrassant longuement avant de rejoindre la salle de bains.
Je retirai la robe rouge devant le miroir. Le tissu glissa le long de mes hanches et je le récupérai avant qu’il touche le sol, prenant le temps de regarder les lacets défaits et cette coupe singulière qui m’avait tant embarrassée au début de la soirée. Je n’éprouvais plus exactement le même sentiment à son égard qu’au moment où Antoine l’avait sortie de son emballage, car j’avais découvert qu’elle pouvait me plaire, malgré son audace, et que je n’avais pas nécessairement envie de renoncer à la porter simplement parce que les circonstances de cette première soirée ne m’avaient pas convenu.
Je l’accrochai sur un cintre plutôt que de la jeter dans le panier à linge, puis enfilai un vêtement plus confortable avant de rejoindre Antoine, déjà installé dans notre lit avec un livre qu’il ne semblait pas réellement lire.
Il leva les yeux vers moi et me sourit. Je me glissai près de lui, retrouvant avec plaisir la chaleur de notre lit et la familiarité de sa présence, puis posai ma tête contre son épaule tandis qu’il refermait son livre pour éteindre la lampe.
Un peu plus tard, lorsque sa respiration devint régulière, je me relevai pour aller chercher un verre d’eau dans la salle de bains. En revenant, je m’arrêtai quelques secondes devant l’armoire restée entrouverte.
La robe rouge était suspendue parmi mes vêtements, à côté de deux robes noires et d’un chemisier blanc. Je passai la main sur son tissu, remis correctement un des lacets qui s’était retourné, puis refermai doucement la porte avant de regagner le lit.
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