Réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Sous la peau des silences — Chapitre 1 · Jeune homme invisible
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Sous la peau des silences
Chapitre 1 · Jeune homme invisible
Chapitre I :
Un rayon pâle filtrait à travers les rideaux lourds d'une petite chambre encombrée, quelque part dans une maison un peu trop vieille pour être confortable. Il était tôt, mais Skygge était déjà debout. Pas par envie, pas par obligation. Simplement parce que le sommeil lui résistait, comme souvent.
Il s'habilla comme à son habitude, avec un soin qui contrastait avec le désordre autour de lui. Jean sombre, chemise claire et un veston gris chiné : assez classe pour se sentir à sa place, assez sobre pour ne pas attirer l'attention. Il avait cette élégance discrète de ceux qui veulent tenir debout même quand l'intérieur vacille.
Il descendit les escaliers en silence. Son père dormait encore. Ce père, son seul pilier, son roc. L'homme qui avait tout pris pour lui éviter le pire. Celui qui lui avait donné une chance de continuer. Skygge ne disait jamais ces choses-là, mais il les pensait souvent. Et ce matin, elles lui pesaient plus que d'habitude.
Dehors, le ciel était d'un gris uniforme, ce gris qu'on ne distingue plus vraiment quand on y a grandi. Pas de vent, pas de lumière. Juste le silence d'un matin d'hiver en ville moyenne. Il marcha jusqu'à la fac, les mains dans les poches, un écouteur dans une oreille. La voix de Brel s'élevait doucement : “Ne me quitte pas...” Une chanson vieille, usée, mais qui lui collait encore à la peau.
La fac n'était pas bien loin, mais chaque pas semblait tirer un peu plus sur ses pensées. Skygge n'aimait pas se plaindre. Il encaissait. Il avançait. Il écoutait. Et les gens, eux, parlaient. À croire qu'il avait une tête faite pour qu'on s'y confie. Il connaissait les secrets des autres mieux que ses propres envies.
Les couloirs de psycho avaient ce parfum de livres humides, de café tiède et d'angoisse étudiante. Il s'y sentait à sa place, paradoxalement. Un endroit où les questions étaient permises. Où les blessures avaient un nom. Où, parfois, le silence valait autant qu'un discours. Il salua rapidement quelques visages connus. Des camarades qui l'aimaient bien, sans être ses amis.
Il s'installa dans un coin de la salle, ouvrit son carnet noir. Il ne prenait pas toujours des notes. Parfois, il dessinait. Parfois, il écrivait juste un mot : “Mère.” Puis il le barrait.
À midi, il ne mangeait pas au RU. Trop de bruit, trop de regards. Il allait s'acheter un sandwich un peu cher, mais de qualité, où il se posait dans un coin avec un bon vin dans un thermos discret. Il lisait pendant qu'il mangeait, souvent des trucs techniques, des articles de recherche, ou des récits érotiques s'il voulait fuir la réalité.
Le soir, il rentrait chez lui. S'ouvrait un verre. Écoutait du Brassens ou du Piaf. Parfois un bon vieux AC/DC, selon l'humeur. Il pensait à son ex, à ce qu'il aurait dû dire. À ce qu'il avait caché. Aux choses qu'on ne lui avait jamais dites.
Et quand la nuit tombait vraiment, quand le vin commençait à chauffer, il rêvait. D'une armée à sa solde. D'une mère qui l'aimait. D'une femme aux cheveux de feu qui l'attendait.
Et il se disait : “Un jour.”
Puis il s'endormait. Seul. Comme toujours.
Et il se disait : “Un jour.”
Puis il s'endormait. Seul. Comme toujours.
Le lendemain ressemblait au précédent. Et pourtant, chaque jour avait pour Skygge une teinte différente. Des nuances fines, comme les couleurs d'un vieux tableau qu'on ne regarde plus vraiment, mais qu'on laisse accroché parce qu'il fait partie du mur.
Le cours de psychologie sociale battait son plein. La prof parlait de l'effet de groupe, des identités plurielles, de la pression implicite du regard des autres. Skygge écoutait, presque trop attentivement. C'était ça qui le fascinait dans cette filière : comprendre ce qui pousse les gens à agir, à se taire, à trahir, à aimer, à se mentir.
Il grattait dans son carnet, sans toujours suivre le diapo. Il notait ce qu'il comprenait de lui, au fond, à travers les théories. Comme si chaque concept lui renvoyait un reflet de ce qu'il essayait de fuir.
"Le soi social n'est qu'un rôle. Le vrai soi est souvent silencieux.” Il griffonna ça dans la marge.
Une camarade lui demanda une fois :
— Pourquoi t'écoutes toujours autant les autres ?
Il avait haussé les épaules.
— J'écoute mieux que je parle. Et les gens ont besoin d'être écoutés.
Elle avait souri, un peu triste.
— Et toi, quelqu'un t'écoute ?
Il n'avait pas répondu.
Après les cours, Skygge passa par la petite librairie près de la fac. Il avait repéré un ouvrage sur les figures politiques du XXe siècle. Il aimait lire ce genre de biographies. Pas par admiration aveugle. Mais pour comprendre. Les trajectoires brisées, les idéaux déformés, les obsessions qui deviennent empires. Il se disait parfois que s'il avait été né ailleurs, à une autre époque, il aurait pu lever une armée, ou au moins un groupe, une bande, une cause. Il avait cette chose-là en lui. Ce feu qui brûle sans jamais sortir.
Mais la vérité, c'est qu'il ne levait rien d'autre que son verre, parfois, seul face à son père.
— T'as mangé ?
La voix grave du vieux retentit dans la cuisine.
— Ouais, j'me suis fait un truc.
— T'es passé chez Fernand ? J'te vois avec ce sac.
— Ouais, j'ai pris un livre.
— T'es passé chez Fernand ? J'te vois avec ce sac.
— Ouais, j'ai pris un livre.
Le père sourit à moitié.
— T'iras loin avec tes bouquins.
Skygge ne répondit rien. Il savait que c'était une façon de dire “j'suis fier de toi”.
Ils mangèrent ensemble, en silence ou presque. Deux taiseux. Mais des vrais. Pas des silencieux creux. Des silencieux remplis. De choses pas dites. De choses comprises sans mot.
Plus tard, dans sa chambre, il remit un vinyle de Barbara. Le crépitement avant les premières notes le calmait. Il relut un passage de son livre, puis regarda les murs. Il avait collé des coupures de journaux, des dessins qu'il avait faits, des citations, des cartes. Tout un monde accroché pour tenir debout.
Plus tard, dans sa chambre, il remit un vinyle de Barbara. Le crépitement avant les premières notes le calmait. Il relut un passage de son livre, puis regarda les murs. Il avait collé des coupures de journaux, des dessins qu'il avait faits, des citations, des cartes. Tout un monde accroché pour tenir debout.
Puis il pensa à elle. Celle qui était partie. Il l'aimait encore, mais il se l'interdisait. Trop fière pour lui, trop fragile pour eux. Il s'en voulait, parfois. De ses silences, de ses failles, de ses mensonges blancs, ceux qu'on dit pour rassurer. Ceux qui finissent par peser.
Il s'imagina ailleurs. Avec une autre mère. Une femme forte, tendre, au regard doux, mais franc. Et une compagne. Rousse. Le genre de feu qui éclaire sans brûler. Une femme qu'il protégerait comme une reine, et qui verrait en lui autre chose qu'un type un peu paumé au fond.
Il soupira.
Puis il ferma les yeux. Le disque tournait encore.
Il s'imagina ailleurs. Avec une autre mère. Une femme forte, tendre, au regard doux, mais franc. Et une compagne. Rousse. Le genre de feu qui éclaire sans brûler. Une femme qu'il protégerait comme une reine, et qui verrait en lui autre chose qu'un type un peu paumé au fond.
Il soupira.
Puis il ferma les yeux. Le disque tournait encore.
Quatre mois. Une saison entière. Le froid avait commencé à s'installer, mordant les matins, rendant le café plus indispensable que plaisant. Skygge s'était fondu dans le rythme de la fac comme une silhouette dans le brouillard. Ses partiels ? Une formalité. Il connaissait le programme par cœur, littéralement. Pas par goût de la performance, mais parce que retenir les mots, c'était comme retenir le monde pour qu'il ne lui échappe pas.
Ce jour-là, pourtant, tout allait de travers. Il s'était réveillé en retard, avait enfilé un jean froissé et un veston mal boutonné. Le café lui avait échappé des mains, et il n'avait rien avalé depuis la veille. Dans le bus, un môme avait vomi à trois sièges de lui, et l'odeur lui était restée dans les narines comme un vieux souvenir désagréable.
Arrivé à la fac, il fila directement à la BU. Il avait une routine. Toujours la même place : celle du fond, face à la fenêtre. Une table légèrement isolée, en hauteur, d'où l'on pouvait observer les autres sans être vu. Son théâtre quotidien. Son bastion.
Mais ce jour-là, la place était prise.
Pas par un étudiant quelconque, non. Par une présence. Une jeune femme, jambes croisées, bottines noires, perfecto élimé et cheveux charbon aux reflets violets. Elle tapotait sur son clavier avec une nonchalance étudiée, un air de mépris flottant sur le visage comme un parfum trop fort. Une gothique, pensa-t-il, mais version esthétique Pinterest, pas conviction. Une parade sans la foi.
Skygge fronça les sourcils, s'approcha.
Pas par un étudiant quelconque, non. Par une présence. Une jeune femme, jambes croisées, bottines noires, perfecto élimé et cheveux charbon aux reflets violets. Elle tapotait sur son clavier avec une nonchalance étudiée, un air de mépris flottant sur le visage comme un parfum trop fort. Une gothique, pensa-t-il, mais version esthétique Pinterest, pas conviction. Une parade sans la foi.
Skygge fronça les sourcils, s'approcha.
— Excuse-moi, mais... t'as pas vu le panneau ?
Elle releva à peine les yeux, sourcils arqués.
— Quel panneau ?
— Celui invisible qui dit : “place réservée à Skygge, penseur de l'ombre, poète silencieux et pilier du fond de la salle”.
— Celui invisible qui dit : “place réservée à Skygge, penseur de l'ombre, poète silencieux et pilier du fond de la salle”.
Elle le fixa, un instant déconcertée. Puis, un petit sourire en coin.
— Un ego de cette taille, t'es sûr que la table est assez grande ?
Il haussa les épaules, fatigué, mais pas désarmé.
— Je suis juste attaché à mes habitudes. Comme Durkheim disait : “L'homme est un être social, guidé par des règles implicites.” Là, la règle, c'est que cette place est mienne.
— Durkheim ? Sérieusement ? Tu veux me faire la morale avec des fondateurs ? Je préfère Bourdieu. Lui au moins il savait que les dominants imposaient les règles pour faire croire qu'elles étaient naturelles.
— Durkheim ? Sérieusement ? Tu veux me faire la morale avec des fondateurs ? Je préfère Bourdieu. Lui au moins il savait que les dominants imposaient les règles pour faire croire qu'elles étaient naturelles.
Skygge sentit son humeur remonter d'un cran. Il s'accouda à la table.
— Bourdieu aurait surtout dit que si tu prends ma place, c'est pour affirmer ton capital symbolique. Sauf que là, tu manques de subtilité.
Elle sourit franchement, cette fois.
— Toi, t'es pas juste relou, t'es intéressant. C'est rare. T'as lu Lacan aussi ou tu restes dans les classiques ?
— J'évite Lacan avant midi. Trop de nœuds pour un ventre vide. Mais j'aime bien son idée du miroir. Savoir si je parle à toi ou à une image que je me fais de toi.
— J'évite Lacan avant midi. Trop de nœuds pour un ventre vide. Mais j'aime bien son idée du miroir. Savoir si je parle à toi ou à une image que je me fais de toi.
Elle pencha légèrement la tête, comme pour mieux le regarder.
— Pas mal. Tu cites bien. Mais t'as toujours pas récupéré ta table.
— J'ai pas besoin de la table. J'ai besoin de l'illusion de stabilité qu'elle me donne. Et là, aujourd'hui, j'en ai franchement besoin.
— J'ai pas besoin de la table. J'ai besoin de l'illusion de stabilité qu'elle me donne. Et là, aujourd'hui, j'en ai franchement besoin.
Un silence flotta. Puis elle ferma doucement son ordinateur, le glissa dans son sac. Se leva, doucement.
— T'es un drôle d'oiseau. T'as un truc dans la voix. Une sorte de colère calme. On dirait un personnage de roman pas encore écrit.
Il resta sans voix. Il allait lui demander son nom. Mais elle posa simplement sa main sur la chaise.
— C'est à toi. Moi, j'ai tout vu. Toi, t'as besoin de voir.
Elle sourit une dernière fois. Et disparut dans les rayonnages comme une illusion bien menée.
Skygge s'assit, un peu hébété. Il resta là un long moment, sans ouvrir son sac, sans poser ses cahiers. Il fixait la vitre, et son reflet flou. Puis, doucement, il murmura, sans savoir pourquoi :
Skygge s'assit, un peu hébété. Il resta là un long moment, sans ouvrir son sac, sans poser ses cahiers. Il fixait la vitre, et son reflet flou. Puis, doucement, il murmura, sans savoir pourquoi :
— Brel avait raison... Faut pas qu'ils s'en aillent, ces gens-là...
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Commentaires ()
Évidemment ça risque d'être trop intello pour les lecteurs d'Xstory. Mais y aura des amateurs.
"Tu devrais nous pondre un truc qui marche, mon garçon, dit-elle.
Continue comme ça(...)"
Bashung (Samuel Hall)