Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lettres du front — Chapitre 5 · Lettre de James H. Carter à son épouse Emily - Mer des Philippines, 2 août 1945
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Lettres du front
Chapitre 5 · Lettre de James H. Carter à son épouse Emily - Mer des Philippines, 2 août 1945
Ma chère Emily,
Je t’écris sur ce morceau de papier froissé que je garde depuis le départ, roulé et protégé de l’eau dans un préservatif que j’avais dans ma poche. Drôle de destin pour ce pauvre bout de caoutchouc, devenu le gardien de mes derniers mots.
Le crayon est trempé, mes doigts sont gercés, mais j’ai besoin d’écrire.
Pas pour être retrouvé peut-être, mais pour rester vivant un peu plus longtemps dans ces lignes.
Le crayon est trempé, mes doigts sont gercés, mais j’ai besoin d’écrire.
Pas pour être retrouvé peut-être, mais pour rester vivant un peu plus longtemps dans ces lignes.
Nous avons sombré il y a quatre jours, je crois.
Le USS Indianapolis.
Deux torpilles japonaises, dans la nuit du 30 juillet.
Je n’ai jamais rien entendu d’aussi brutal, d’aussi sec : un tonnerre qui venait de dessous.
En quelques minutes, tout a pris feu, tout s’est mis à hurler.
J’ai sauté sans réfléchir, nu à moitié, la peau brûlée par le carburant.
Depuis, je dérive, suspendu à un morceau de radeau, quelque part dans cette mer infinie.
Le USS Indianapolis.
Deux torpilles japonaises, dans la nuit du 30 juillet.
Je n’ai jamais rien entendu d’aussi brutal, d’aussi sec : un tonnerre qui venait de dessous.
En quelques minutes, tout a pris feu, tout s’est mis à hurler.
J’ai sauté sans réfléchir, nu à moitié, la peau brûlée par le carburant.
Depuis, je dérive, suspendu à un morceau de radeau, quelque part dans cette mer infinie.
Autour de moi, il y a encore quelques hommes.
Nous ne parlons presque plus.
Nos lèvres sont fendues, nos langues gonflées.
Certains boivent l’eau de mer malgré les ordres, et alors on les voit peu à peu devenir fous, ils rient, ils chantent, puis ils nagent vers une lumière qu’ils sont les seuls à voir.
Ensuite, la mer les prend, et c’est fini.
Nous ne parlons presque plus.
Nos lèvres sont fendues, nos langues gonflées.
Certains boivent l’eau de mer malgré les ordres, et alors on les voit peu à peu devenir fous, ils rient, ils chantent, puis ils nagent vers une lumière qu’ils sont les seuls à voir.
Ensuite, la mer les prend, et c’est fini.
Les requins sont partout.
D’abord, on les voyait au loin, silhouettes grises qui passaient sous nous.
Maintenant, ils tournent tout près, sans se presser.
Ils attendent.
Ils savent que la fatigue fera le reste.
D’abord, on les voyait au loin, silhouettes grises qui passaient sous nous.
Maintenant, ils tournent tout près, sans se presser.
Ils attendent.
Ils savent que la fatigue fera le reste.
Hier encore, l’un d’eux a emporté un camarade à quelques mètres de moi.
Un grand gars du Texas, prénommé Harlan. Il s’est débattu un instant, puis plus rien.
Nous avons crié, mais c’était inutile.
Les cris, ici, ne montent pas au ciel. Ils s’éteignent dans le vent.
Un grand gars du Texas, prénommé Harlan. Il s’est débattu un instant, puis plus rien.
Nous avons crié, mais c’était inutile.
Les cris, ici, ne montent pas au ciel. Ils s’éteignent dans le vent.
Je ne sais plus quel jour nous sommes.
Le soleil nous brûle le jour, la nuit nous glace.
Les heures n’ont plus de sens, seulement la survie.
Certains prient, d’autres jurent, d’autres encore ferment les yeux et se laissent bercer, comme des enfants.
Je ne les juge pas.
Chacun meurt à sa manière.
Le soleil nous brûle le jour, la nuit nous glace.
Les heures n’ont plus de sens, seulement la survie.
Certains prient, d’autres jurent, d’autres encore ferment les yeux et se laissent bercer, comme des enfants.
Je ne les juge pas.
Chacun meurt à sa manière.
Moi, je m’accroche à ce que je peux : ton souvenir.
Ton visage, la maison à Charleston, la lumière sur le porche le soir, ton rire quand je rentrais en uniforme.
Tu me disais toujours que la mer finirait par me reprendre un jour.
Tu avais raison, Emily.
Mais je suis heureux que, jusqu’à ce jour, elle m’ait conduit jusqu’à toi.
Ton visage, la maison à Charleston, la lumière sur le porche le soir, ton rire quand je rentrais en uniforme.
Tu me disais toujours que la mer finirait par me reprendre un jour.
Tu avais raison, Emily.
Mais je suis heureux que, jusqu’à ce jour, elle m’ait conduit jusqu’à toi.
Je ne crois pas que je reverrai la terre.
Mais je veux que tu saches que je ne regrette rien.
J’ai servi mon pays du mieux que j’ai pu, et même si la mer doit me garder, je pars avec l’idée que j’ai fait ma part.
Ce qui me pèse, ce n’est pas la mort.
C’est de te laisser seule.
De ne pas pouvoir te dire adieu autrement qu’ainsi, avec un crayon tremblant sur un papier mouillé.
Mais je veux que tu saches que je ne regrette rien.
J’ai servi mon pays du mieux que j’ai pu, et même si la mer doit me garder, je pars avec l’idée que j’ai fait ma part.
Ce qui me pèse, ce n’est pas la mort.
C’est de te laisser seule.
De ne pas pouvoir te dire adieu autrement qu’ainsi, avec un crayon tremblant sur un papier mouillé.
J’imagine ta vie sans moi, la maison, Thomas qui grandit, tes cheveux relevés, la lumière du matin dans la cuisine.
Je veux que tu continues à vivre, Emily.
Ne te laisse pas ensevelir avec moi.
La guerre finira bientôt, je le sens.
Et quand elle sera finie, il faudra réapprendre à rire, à marcher, à aimer.
Je veux que tu continues à vivre, Emily.
Ne te laisse pas ensevelir avec moi.
La guerre finira bientôt, je le sens.
Et quand elle sera finie, il faudra réapprendre à rire, à marcher, à aimer.
Si un jour un homme bon croise ta route, ne détourne pas les yeux.
Aime-le.
Ne te crois pas infidèle : le cœur humain a assez de place pour plusieurs tendresses.
Et moi, je t’aimerai toujours, même de l’autre côté de l’eau.
Aime-le.
Ne te crois pas infidèle : le cœur humain a assez de place pour plusieurs tendresses.
Et moi, je t’aimerai toujours, même de l’autre côté de l’eau.
Le soleil est cruel.
Je ne sens plus mes épaules.
Ma peau se détache par endroits.
L’odeur de sel et de carburant me suit comme une ombre.
Mais parfois, au milieu de tout cela, la beauté revient, un vol de poissons argentés, une brise fraîche au petit matin, un silence qui ressemble presque à la paix.
Je regarde les étoiles la nuit, et j’ai l’impression qu’elles forment ton visage.
C’est peut-être une illusion, mais elle me tient debout.
Je ne sens plus mes épaules.
Ma peau se détache par endroits.
L’odeur de sel et de carburant me suit comme une ombre.
Mais parfois, au milieu de tout cela, la beauté revient, un vol de poissons argentés, une brise fraîche au petit matin, un silence qui ressemble presque à la paix.
Je regarde les étoiles la nuit, et j’ai l’impression qu’elles forment ton visage.
C’est peut-être une illusion, mais elle me tient debout.
Un des gars m’a donné un reste de biscuit avant de mourir.
Je l’ai gardé, pas pour le manger, mais comme un symbole, le dernier geste d’humanité au milieu de cette mer qui ne connaît que la faim.
Je l’ai gardé, pas pour le manger, mais comme un symbole, le dernier geste d’humanité au milieu de cette mer qui ne connaît que la faim.
Je garde ce papier roulé dans le préservatif, coincé dans ma manche.
Si un jour tu le lis, c’est que quelqu’un m’a retrouvé, ou du moins mes mots.
Alors lis-les doucement, comme on écoute une voix revenue du large.
Dis à Thomas que son père n’a pas eu peur, qu’il a simplement fermé les yeux quand il a compris que la mer voulait le reprendre.
Dis-lui qu’il doit aimer la vie, même quand elle fait mal.
Et qu’il ne haïsse jamais.
La haine finit toujours par dévorer ceux qui la nourrissent.
Si un jour tu le lis, c’est que quelqu’un m’a retrouvé, ou du moins mes mots.
Alors lis-les doucement, comme on écoute une voix revenue du large.
Dis à Thomas que son père n’a pas eu peur, qu’il a simplement fermé les yeux quand il a compris que la mer voulait le reprendre.
Dis-lui qu’il doit aimer la vie, même quand elle fait mal.
Et qu’il ne haïsse jamais.
La haine finit toujours par dévorer ceux qui la nourrissent.
Je crois que le vrai courage, ce n’est pas de se battre jusqu’au bout.
C’est de rester humain quand tout autour devient inhumain.
C’est de rester humain quand tout autour devient inhumain.
Hier, un camarade, un certain lieutenant Marks m’a dit que, s’il s’en sortait, il reviendrait ici un jour, pour jeter une gerbe de fleurs.
Je ne sais pas s’il vivra assez longtemps.
Mais j’aime croire que quelqu’un, quelque part, pensera à nous, pas comme à des disparus, mais comme à des hommes ordinaires qui ont aimé la vie, leurs familles, leur pays.
Je ne sais pas s’il vivra assez longtemps.
Mais j’aime croire que quelqu’un, quelque part, pensera à nous, pas comme à des disparus, mais comme à des hommes ordinaires qui ont aimé la vie, leurs familles, leur pays.
L’eau devient plus froide.
Les voix s’éteignent autour de moi.
Je n’entends plus que le clapotis contre le radeau.
Peut-être qu’un avion passera demain.
Peut-être pas.
Je n’ai plus de force pour espérer, mais pas non plus de regret.
Les voix s’éteignent autour de moi.
Je n’entends plus que le clapotis contre le radeau.
Peut-être qu’un avion passera demain.
Peut-être pas.
Je n’ai plus de force pour espérer, mais pas non plus de regret.
Si je ferme les yeux maintenant, je te verrai, Emily.
Je te verrai dans ta robe bleue, la première fois, à la base de Charleston.
Tu souriais, tu avais une fleur dans les cheveux.
J’ai su ce jour-là que j’avais trouvé ma maison.
Je te verrai dans ta robe bleue, la première fois, à la base de Charleston.
Tu souriais, tu avais une fleur dans les cheveux.
J’ai su ce jour-là que j’avais trouvé ma maison.
Je termine cette lettre avec ce qu’il me reste d’encre.
La mer est calme.
Elle semble attendre.
Je ne lui en veux pas.
C’est une vieille compagne, cruelle mais juste.
Elle prend ce qu’elle veut, quand elle veut, mais elle garde les secrets des hommes.
La mer est calme.
Elle semble attendre.
Je ne lui en veux pas.
C’est une vieille compagne, cruelle mais juste.
Elle prend ce qu’elle veut, quand elle veut, mais elle garde les secrets des hommes.
Si quelqu’un lit un jour ces mots, qu’il sache que je n’ai pas crié.
Je suis simplement parti en pensant à toi.
Et dans la grande respiration de l’océan, j’ai cru entendre ton nom.
Je suis simplement parti en pensant à toi.
Et dans la grande respiration de l’océan, j’ai cru entendre ton nom.
Emily.
Ton mari,
James
James
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Commentaires ()
Cette série me prends aux tripes à chaque nouveau chapitre.
Merci de nous faire partager cela avec ces personnages en fin d existence physique.
Heureusement leurs mots leur survivent.
Merci encore.