Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lettres du front — Chapitre 6 · Lettre de Friedrich à sa femme Anna - Front de la Somme, septembre 1916
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Lettres du front
Chapitre 6 · Lettre de Friedrich à sa femme Anna - Front de la Somme, septembre 1916
Ma chère Anna,
Je t’écris dans un moment de répit, entre deux orages d’acier. Le calme est trompeur, car il ne dure jamais longtemps ici. Mais tant que j’ai un peu de lumière et quelques feuilles de papier, je veux t’écrire, te parler, comme si je pouvais, l’espace d’une lettre, m’échapper de ce monde de boue et de feu.
Aujourd’hui, j’ai vu quelque chose que je n’oublierai jamais. Quelque chose que je ne saurais décrire sans frissonner encore. C’était au matin, quand le brouillard se levait sur les lignes anglaises. Nous pensions à une attaque ordinaire, avec l’artillerie et les vagues d’infanterie. Mais soudain, du brouillard sont sortis des monstres. Oui, des monstres, Anna. Des bêtes de fer qui avançaient lentement, écrasant tout sur leur passage.
Nous avons d’abord cru à un délire, à une illusion née du vacarme et de la fumée. Mais non. Ces choses étaient réelles. Elles roulaient sur des chenilles, avec un grondement sourd, comme si la terre elle-même marchait. Les balles ricochaient sur leur carapace d’acier. Elles tiraient, crachaient le feu. On dit que les Anglais les appellent “tanks”.
J’ai vu des camarades rester figés, incapables de bouger. Certains ont fui, d’autres ont tiré, en vain. Moi, je suis resté derrière la mitrailleuse, les mains tremblantes. Nous avons vidé des chargeurs entiers, mais les balles glissaient sur la cuirasse comme la pluie sur la pierre. Et toujours, ces bêtes avançaient, indifférentes, écrasant les fils de fer, les abris, les hommes.
C’était comme si la guerre changeait de visage, Anna. Comme si une ère nouvelle venait de naître, une ère où les machines remplaceraient les hommes. Ces engins sans âme ont quelque chose de diabolique. Ils ne connaissent ni peur, ni pitié. Ils avancent, implacables, pendant que nous, pauvres êtres de chair, nous tremblons et saignons.
Quand tout fut fini, il ne restait qu’un champ dévasté, des cratères, des cadavres, et ces formes monstrueuses, fumantes, immobiles enfin. L’un d’eux brûlait encore, et à l’intérieur, on distinguait les silhouettes noircies de ses servants. Des Anglais, eux aussi des hommes, prisonniers de leur propre invention. Je les ai regardés longtemps, et j’ai senti quelque chose de froid m’envahir.
Je me suis dit : voilà jusqu’où nous sommes allés. Nous ne combattons plus seulement entre hommes, mais contre des choses. Les dieux d’autrefois devaient rire de nous.
Je ne veux pas t’effrayer, ma douce, mais je dois te dire la vérité. Ce que j’ai vu aujourd’hui m’a changé. Je ne suis plus le même homme qu’en 1914, quand je suis parti, fier, la tête haute, croyant défendre l’honneur du Reich. À présent, je ne sais plus ce que nous défendons. La patrie, oui, sans doute. Mais à quel prix ?
Chaque jour, la terre avale des milliers de fils d’Allemagne, de France, d’Angleterre. Les canons tonnent jour et nuit, et la pluie ne lave plus le sang des champs. J’ai vu tant de visages s’effacer dans la boue. Des jeunes, des vieux, tous mangés par la même folie.
Et pourtant, Anna, malgré tout cela, malgré la peur et la fatigue, il y a encore en moi une lueur, celle de ton souvenir. Quand tout vacille, je pense à toi, à ta voix, à ton regard. Je revois nos soirs d’été, dans le jardin, quand tu venais t’asseoir près de moi et que le vent jouait dans tes cheveux. J’entends encore ton rire, clair comme une cloche. Si je tiens encore debout, c’est parce que ton image me tient compagnie.
Les camarades se moquent parfois de moi. Ils disent que je suis un rêveur. Peut-être ont-ils raison. Mais rêver de toi, c’est ma façon de rester un homme. Dans cette guerre où tout devient mécanique. Les armes, les ordres, la mort. Ton souvenir est la seule chose encore vivante.
Je t’en prie, Anna, continue de m’écrire. Tes lettres me donnent la force de traverser les jours. La dernière m’est parvenue après dix-sept jours de voyage. Tu me disais que le petit Karl commence à marcher. Comme j’aurais voulu être là pour le voir ! Embrasse-le pour moi. Dis-lui que son père pense à lui à chaque instant, et qu’il se bat pour qu’il puisse grandir dans un monde sans guerre.
Dis aussi à ta mère que je la remercie pour l’écharpe qu’elle m’a tricotée. Elle m’a sauvé plus d’une fois du froid des nuits de garde. Dis-lui que son fils de cœur, le petit de Leipzig, tient bon.
Je t’écris avec les doigts gelés. Le papier est humide, taché de boue, mais je veux que tu saches que je suis encore vivant. Que malgré le vacarme, la peur, les monstres d’acier, mon cœur bat encore pour toi.
Je me souviens de nos promenades le long de l’Elster, avant la guerre. Nous parlions de l’avenir, de la maison que nous construirions, des enfants que nous aurions. La vie semblait simple, claire, ordonnée. Aujourd’hui, tout cela paraît appartenir à un autre monde. Ici, rien n’est simple. La mort est partout. Et pourtant, je garde l’espoir. Car si la guerre a inventé des machines de fer, elle ne pourra jamais inventer un cœur capable d’aimer plus fort que le mien.
Tu sais, j’ai parfois pitié des ennemis. Ce sont des hommes comme nous, sales, épuisés, qui rêvent eux aussi de rentrer. Quand j’ai vu les Anglais sortir de leurs engins après la bataille, des jeunes, couverts de suie et de sang. Je n’ai pas ressenti de haine. Seulement de la lassitude. Nous sommes tous prisonniers de quelque chose de plus grand que nous.
Les officiers disent que nous trouverons bientôt le moyen de détruire ces “chars”. Des canons spéciaux, des mines. Mais au fond, je me demande si ce n’est pas nous-mêmes que nous devrions désarmer. Chaque nouvelle arme ne fait que repousser un peu plus les limites de l’horreur.
Pardonne-moi, Anna, si mes mots sont sombres. Je voudrais t’envoyer des phrases plus tendres, plus gaies. Mais il y a des jours où même la beauté semble s’être enfuie du monde.
Et pourtant, ce soir, il y a un peu de paix. La lune se lève au-dessus des ruines. Le vent souffle doucement sur les barbelés. Je regarde le ciel, et j’essaie d’imaginer que tu le regardes aussi, là-bas, à Leipzig. Peut-être que, quelque part entre les étoiles, nos pensées se rejoignent.
Je garde dans ma poche ton portrait, celui où tu portes la robe claire. Il est un peu abîmé, mais chaque fois que je le regarde, je sens ton regard sur moi. C’est ma plus grande richesse ici. Les camarades portent des médailles ou des amulettes, moi je porte ton visage.
Je t’écris ces lignes sur le revers d’une caisse de munitions. Demain, on dit qu’on repartira à l’assaut. Je ne sais pas ce que le jour nous apportera. Mais si je devais tomber, sache que je t’aurai aimée jusqu’au bout, sans faille, sans détour.
Dis à Karl, quand il sera grand, que son père n’était pas un héros, seulement un homme qui avait peur mais qui aimait assez pour affronter la peur. Dis-lui que la guerre ne fait pas la grandeur des nations, mais leur misère.
Je rêve du jour où je reviendrai. Où je pousserai la porte de notre maison, et où je t’apercevrai, debout dans l’encadrement, le petit dans les bras. Je poserai mon fusil à terre, et je ne le reprendrai plus jamais. Je ne voudrai plus que le bruit du vent et du rire de mon fils.
J’espère que ce jour viendra, Anna. Il faut qu’il vienne. Sinon, tout cela n’aurait pas de sens.
Je t’aime, ma douce, ma lumière dans la nuit. Garde espoir. Que Dieu nous protège, et qu’il te garde jusqu’à ce que je revienne.
Ton mari pour toujours,
Friedrich
Friedrich
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