Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lettres du front — Chapitre 8 · Lettre d’une pilote de F-16 — Base d’Al Udeid, Qatar, 2018
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Lettres du front
Chapitre 8 · Lettre d’une pilote de F-16 — Base d’Al Udeid, Qatar, 2018
Mon amour,
Il est un peu plus de deux heures du matin ici.
Le désert dort, ou du moins il fait semblant. Les générateurs ronronnent au loin, et une lumière orangée coule entre les hangars comme une veilleuse pour géants. Je me suis réfugiée dans le container où nous dormons, casque posé sur la table, combinaison entrouverte jusqu’au ventre. Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Pas vraiment à cause du bruit, mais à cause du vide.
Le désert dort, ou du moins il fait semblant. Les générateurs ronronnent au loin, et une lumière orangée coule entre les hangars comme une veilleuse pour géants. Je me suis réfugiée dans le container où nous dormons, casque posé sur la table, combinaison entrouverte jusqu’au ventre. Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Pas vraiment à cause du bruit, mais à cause du vide.
Tu me manques.
Je viens d’écrire ton nom sur la paroi de métal, juste à côté de mon lit. Un trait de crayon, fragile comme un serment. Ici, tout semble se dissoudre dans la poussière : la sueur, le temps, parfois la foi. Mais ton nom, lui, résiste. Il me rappelle que je suis encore humaine, sous les couches de kevlar, sous la radio, sous les ordres.
Aujourd’hui, j’ai volé six heures au-dessus d’une zone que je ne peux même pas te nommer. Un pays sans nom, des montagnes sans arbres, des points minuscules qui couraient sur la terre comme des fourmis. Parfois, je me demande si ces points savent qu’ils ont un visage, une mère, peut-être des enfants. Et si quelque part, une femme comme moi attend leur retour, sans jamais savoir que le ciel lui-même les surveille.
Je ne peux pas t’en dire plus, tu sais que les lettres passent entre trop de mains avant d’arriver jusqu’à toi. Mais sache seulement que tout ce que je fais là-haut, je le fais pour revenir. Pas pour la gloire, pas pour les décorations, ni même pour la patrie qu’on récite sur les estrades. Je vole pour te retrouver vivant, parce que c’est dans ton regard que j’ai appris ce que signifiait la paix.
Tu te souviens de notre premier vol ensemble ?
Toi, tétanisé dans le petit Cessna, moi en train de rire à chaque virage. Je t’avais dit : « Le ciel, c’est comme l’amour : si tu t’y accroches trop fort, il te fait peur. » Aujourd’hui encore, c’est vrai. J’essaie de ne pas m’y accrocher, juste de le traverser, comme on traverse un rêve.
Toi, tétanisé dans le petit Cessna, moi en train de rire à chaque virage. Je t’avais dit : « Le ciel, c’est comme l’amour : si tu t’y accroches trop fort, il te fait peur. » Aujourd’hui encore, c’est vrai. J’essaie de ne pas m’y accrocher, juste de le traverser, comme on traverse un rêve.
Mais il y a des nuits où le rêve se fissure.
Hier, on a perdu un gars du 34th Fighter Squadron. Dave. Un gamin, à peine trente ans. Il n’a pas eu le temps de s’éjecter. Son F-16 s’est abîmé dans les collines, sans feu d’alerte, sans cris sur la radio. Juste un silence, puis un appel lointain : “Mayday, mayday…” étouffé dans la statique. On a retrouvé les débris ce matin. On a replié son drapeau à midi. Et ce soir, j’ai volé à sa place.
Hier, on a perdu un gars du 34th Fighter Squadron. Dave. Un gamin, à peine trente ans. Il n’a pas eu le temps de s’éjecter. Son F-16 s’est abîmé dans les collines, sans feu d’alerte, sans cris sur la radio. Juste un silence, puis un appel lointain : “Mayday, mayday…” étouffé dans la statique. On a retrouvé les débris ce matin. On a replié son drapeau à midi. Et ce soir, j’ai volé à sa place.
Quand je me suis assise dans son cockpit, j’ai senti l’odeur du cuir et de la poussière mêlée. Les instruments encore tièdes. J’ai caressé la manette des gaz, comme si c’était un animal blessé. Et j’ai pensé à toi. À ce que tu ressentirais si c’était moi, si on venait frapper à ta porte avec ce regard vide, celui que portent les officiers qui n’ont plus de mots.
Je crois que c’est à cet instant que j’ai cessé d’avoir peur de mourir.
Pas parce que je suis courageuse, mais parce que je t’aime assez pour ne pas t’abandonner sans lumière. Si je devais tomber, je voudrais que tu saches que ma dernière pensée ne serait pas une prière, ni une excuse, ce serait ton visage. Et peut-être ton rire, celui qui me rend plus forte que n’importe quel moteur Pratt & Whitney.
Pas parce que je suis courageuse, mais parce que je t’aime assez pour ne pas t’abandonner sans lumière. Si je devais tomber, je voudrais que tu saches que ma dernière pensée ne serait pas une prière, ni une excuse, ce serait ton visage. Et peut-être ton rire, celui qui me rend plus forte que n’importe quel moteur Pratt & Whitney.
Il y a quelques jours, j’ai survolé la mer au crépuscule. Le ciel avait cette couleur de cuivre fondu, et j’ai coupé la radio un instant. Le monde entier s’est tu. Plus un son, juste le souffle du vent contre la verrière. J’ai cru entendre ton cœur battre quelque part, au-dessus du vacarme. C’était absurde, mais si réel que j’ai pleuré.
Ce que personne ne te dit sur la guerre, c’est qu’elle te rend fou de beauté. Tu vois trop de choses sublimes dans des endroits maudits. Des ciels parfaits sur des ruines. Des enfants qui rient à côté de chars calcinés. Des soldats qui prient ensemble dans des langues différentes. Parfois je me demande si Dieu ne cache pas ses miracles dans la boue pour voir qui aura le courage de les ramasser.
Ce que personne ne te dit sur la guerre, c’est qu’elle te rend fou de beauté. Tu vois trop de choses sublimes dans des endroits maudits. Des ciels parfaits sur des ruines. Des enfants qui rient à côté de chars calcinés. Des soldats qui prient ensemble dans des langues différentes. Parfois je me demande si Dieu ne cache pas ses miracles dans la boue pour voir qui aura le courage de les ramasser.
Je repense souvent à ma mère.
Elle disait que les femmes de ma lignée avaient toujours aimé des hommes partis trop loin. Mon grand-père est mort à Saïgon. Mon père n’a jamais quitté son navire. Et moi, j’ai choisi de devenir celle qui part. Peut-être que c’est une façon de briser la malédiction : aimer en restant debout.
Tu sais, il y a des soirs où les gars parlent entre eux, rient, se défient, boivent un peu de café lyophilisé. Moi je reste à l’écart, pas parce que je me sens différente, mais parce que je pense à toi, et à cette étrange frontière entre le devoir et le désir. J’ai prêté serment à mon pays, mais mon cœur t’a prêté allégeance bien avant.
Elle disait que les femmes de ma lignée avaient toujours aimé des hommes partis trop loin. Mon grand-père est mort à Saïgon. Mon père n’a jamais quitté son navire. Et moi, j’ai choisi de devenir celle qui part. Peut-être que c’est une façon de briser la malédiction : aimer en restant debout.
Tu sais, il y a des soirs où les gars parlent entre eux, rient, se défient, boivent un peu de café lyophilisé. Moi je reste à l’écart, pas parce que je me sens différente, mais parce que je pense à toi, et à cette étrange frontière entre le devoir et le désir. J’ai prêté serment à mon pays, mais mon cœur t’a prêté allégeance bien avant.
Quand je rentre à la base après une mission, j’écris ton nom sur la check-list avant d’éteindre les écrans. Une petite habitude ridicule. Mais elle me donne la sensation que tu es là, quelque part entre le HUD et les nuages.
Les gars m’appellent Angel-One. Ça me fait sourire, parce que s’ils savaient à quel point je me sens humaine, tremblante, parfois épuisée… Les ailes d’un ange sont lourdes quand on les porte seule.
Les gars m’appellent Angel-One. Ça me fait sourire, parce que s’ils savaient à quel point je me sens humaine, tremblante, parfois épuisée… Les ailes d’un ange sont lourdes quand on les porte seule.
Je sais que tu t’inquiètes, que tu fais semblant de ne pas écouter les infos. Que tu gardes mon blouson sur le dossier de la chaise, et que tu parles à ma photo avant de dormir. Ne sois pas triste. La guerre ne durera pas toujours. Les avions finissent par rentrer au hangar, même les plus cabossés. Et moi, je te promets que je rentrerai. Je ne sais pas quand, mais je reviendrai.
Je reviendrai marcher pieds nus dans la cuisine, t’embrasser en riant à cause du café trop fort.
Je reviendrai regarder les couchers de soleil sans chercher de cibles dans les nuages.
Je reviendrai apprendre à respirer sans casque.
Je reviendrai marcher pieds nus dans la cuisine, t’embrasser en riant à cause du café trop fort.
Je reviendrai regarder les couchers de soleil sans chercher de cibles dans les nuages.
Je reviendrai apprendre à respirer sans casque.
Et si, par malheur, je ne rentrais pas… alors promets-moi de ne pas me pleurer trop longtemps.
Fais quelque chose de beau avec ce que je t’aurai laissé. Ouvre un refuge pour vétérans, plante des arbres, joue du piano. Fais vivre un peu de ciel dans la terre.
C’est ça, aimer quelqu’un qui vole : accepter qu’un jour, il devienne lumière.
Fais quelque chose de beau avec ce que je t’aurai laissé. Ouvre un refuge pour vétérans, plante des arbres, joue du piano. Fais vivre un peu de ciel dans la terre.
C’est ça, aimer quelqu’un qui vole : accepter qu’un jour, il devienne lumière.
Ce soir, j’ai prié. Pas pour survivre, mais pour comprendre.
Comprendre pourquoi nous devons parfois détruire pour protéger. Pourquoi les frontières se tracent avec du sang alors que le ciel n’en a pas. Pourquoi on nous apprend à viser avant de nous apprendre à pardonner. Peut-être que Dieu n’attend pas de réponses, juste qu’on continue à poser les bonnes questions.
J’ai fermé les yeux, et j’ai murmuré ton prénom. Il m’a semblé que le vent répondait.
Comprendre pourquoi nous devons parfois détruire pour protéger. Pourquoi les frontières se tracent avec du sang alors que le ciel n’en a pas. Pourquoi on nous apprend à viser avant de nous apprendre à pardonner. Peut-être que Dieu n’attend pas de réponses, juste qu’on continue à poser les bonnes questions.
J’ai fermé les yeux, et j’ai murmuré ton prénom. Il m’a semblé que le vent répondait.
La radio s’allume dans une heure. Une nouvelle mission, paraît-il. Une cible stratégique.
Je vérifierai mes instruments, ma verrière, ma foi. Et je penserai à la maison.
À toi.
À la vie après le bruit.
Je vérifierai mes instruments, ma verrière, ma foi. Et je penserai à la maison.
À toi.
À la vie après le bruit.
Quand tu liras cette lettre, peut-être que je serai déjà de retour. Peut-être pas. Mais dans les deux cas, souviens-toi : je n’ai jamais cessé d’aimer, même à travers la guerre. L’amour est le seul carburant qu’aucun feu ne peut consumer.
Je t’aime plus que tout ce que le ciel peut contenir.
Sarah
Major Sarah Whitmore, 121st Fighter Wing, U.S. Air Force
Major Sarah Whitmore, 121st Fighter Wing, U.S. Air Force
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