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Lettres du front — Chapitre 7 · Lettre de Tahoma Begay à sa famille - Pacifique Sud, 1944
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Auteur
Lettres du front
Chapitre 7 · Lettre de Tahoma Begay à sa famille - Pacifique Sud, 1944
Mes chers,
Je vous écris depuis une île dont je ne saurais prononcer le nom. Elle n’a rien des montagnes rouges de notre terre. Ici, tout est humide, vert et bruissant. Le vent sent le sel et la cendre, et la mer gronde sans repos, comme un esprit qui cherche à se souvenir de lui-même. Nous dormons sur la terre trempée, et chaque nuit les moustiques nous rappellent qu’ils sont les véritables seigneurs de ce pays. Pourtant, malgré la fatigue, malgré la peur, je garde la paix en moi, car je pense à vous.
Je garde ce papier dans une boîte de ration, et j’ai glissé mon crayon dans une pochette de cuir pour qu’il ne prenne pas l’humidité. Ce soir, les hommes dorment déjà, mais je ne peux pas. Demain, nous partons encore plus loin, vers un autre rivage. Les officiers disent que la bataille sera rude, que nous perdrons beaucoup d’hommes. Alors j’écris, avant que les dieux ou le hasard ne m’enlèvent la parole.
Je veux que vous sachiez ce que je porte dans mon cœur.
Quand j’ai quitté la réserve, beaucoup de vieux ont dit que c’était une guerre d’hommes blancs, que nos ancêtres n’avaient rien à faire dans leurs querelles. Mais moi, je ne voyais pas cela ainsi. J’ai pensé à la terre, à la liberté, à la dignité. J’ai pensé que si le mal gagnait là-bas, il finirait par étendre son ombre jusque sur nos plaines, jusque dans les yeux de nos enfants. Alors j’ai répondu à l’appel.
Je n’étais qu’un berger qui parlait à ses moutons et aux pierres, et voilà que l’armée m’a appris à parler pour elle, dans une langue qu’ils ne comprennent pas. Ironie du monde : notre langue, que les prêtres ont voulu effacer des bouches de nos pères, est devenue une arme pour sauver leurs fils. Chaque fois que je code un message, je pense à grand-père, à ses prières murmurées dans le hogan, à la cendre du feu qui montait vers les étoiles. Il disait : « Les mots sont des flèches, Tahoma. Si tu les tires droit, ils atteindront le cœur de la vérité. »
Ici, mes mots sont des balles, mais j’essaie qu’ils restent droits.
Je sais que tu t’inquiètes, ma douce Elisi. Tes lettres sont pleines de silence entre les lignes. Tu me demandes si j’ai peur. Oui, j’ai peur, comme tous les hommes. Mais je ne la laisse pas me gouverner. J’ai appris à respirer comme quand je traquais les cerfs avec père, lentement, profondément, jusqu’à sentir que la peur devient une force. Quand le tonnerre des canons approche, je ferme les yeux et je revois le lever du soleil sur les mesas, la lumière dorée qui caresse les pierres, la voix du vent dans les genévriers. C’est là que je trouve mon courage.
Dis à nos fils, Nez et Atsa, qu’ils doivent marcher droits et écouter les anciens. Dis-leur que leur père n’a pas fui, mais qu’il n’a pas cherché la gloire non plus. La guerre ne rend pas un homme grand. Elle lui montre seulement ce qu’il porte en lui, le feu ou le vide. J’espère que, dans mon cœur, il reste plus de feu que de vide.
Dis à notre fille, Nizhoni, que je pense à elle chaque soir. Je me souviens encore de la façon dont elle riait en courant derrière les papillons, pieds nus sur la terre chaude. Qu’elle garde ce rire, car il est plus fort que toutes les bombes.
Le prêtre du bataillon vient parfois nous voir. Il dit la messe dans une tente trouée, avec un calice cabossé et un peu de vin que les hommes partagent comme s’il valait plus que l’or. J’ai communié la semaine dernière, et dans ce moment, j’ai senti que Dieu n’était pas un étranger ici. Le Christ, pour moi, c’est un frère du désert, un homme qui a connu la poussière et la soif. Les prêtres nous ont souvent parlé d’un ciel au-dessus des nuages, mais moi je crois que Dieu marche parmi nous, dans la boue et la peur, silencieux comme la terre après la pluie.
Quand je prie, je prie aussi les anciens. Je crois que le Père et les ancêtres nous écoutent ensemble. Les uns depuis la croix, les autres depuis le vent. Et je sais que quand je parle ainsi, je ne trahis ni l’un ni les autres.
Hier, un jeune soldat du Michigan m’a demandé pourquoi je portais toujours ce petit sac de cuir autour du cou. Je lui ai dit que dedans, il y avait un peu de poussière de la terre où je suis né, et une plume d’aigle bénie par notre medicine man. Il a ri un peu, puis il a dit : « Je suppose qu’on prie tous à notre manière. »
Il ne se moquait pas, il cherchait juste à comprendre. Je lui ai dit que quand on prie pour rentrer vivant, toutes les langues se ressemblent.
Il ne se moquait pas, il cherchait juste à comprendre. Je lui ai dit que quand on prie pour rentrer vivant, toutes les langues se ressemblent.
Il est mort le lendemain, frappé par un éclat. J’ai creusé sa tombe moi-même. C’est là que j’ai compris que la prière n’est pas pour nous sauver, mais pour nous garder humains jusqu’à la fin.
Si je devais mourir demain, Elisi, je veux que tu saches que je ne me sens pas trahi par la vie. J’ai vu le monde au-delà de nos collines. J’ai vu la mer immense, j’ai vu des hommes de toutes les couleurs se battre côte à côte, partager leur pain, leur peur, leurs souvenirs. J’ai vu la fraternité dans le regard des mourants. Et j’ai compris que nous sommes tous faits du même souffle.
Quand je regarde la mer, je pense à nos ancêtres qui disaient que l’eau relie les mondes. Peut-être que, si je tombe, mes pas reviendront jusqu’à vous à travers elle.
Ne pleurez pas trop. Ma mort, si elle vient, ne sera qu’un passage. Les anciens disaient que la vie est un cercle, non une ligne. Si mon corps repose dans une terre étrangère, mon esprit marchera dans le vent de notre pays, il viendra se poser près du hogan quand vous dormirez. Vous le sentirez dans le battement du feu, dans le cri d’un coyote, dans le frôlement de l’aube.
Elisi, ma compagne de pluie et de soleil, je veux te dire merci. Merci d’avoir cru en moi quand je n’étais qu’un garçon rêveur. Merci d’avoir porté nos enfants, d’avoir gardé la maison, d’avoir prié sans relâche. Si le Ciel me laisse revenir, je veux encore voir tes yeux à la lumière du matin. Mais si ce n’est pas mon destin, alors souviens-toi de mes paroles : vis. Ne reste pas dans l’ombre de ma mémoire. L’amour ne meurt pas, il change seulement de forme.
Si tu rencontres quelqu’un un jour, un homme bon, ne le repousse pas à cause de moi. Je t’aimerai encore, d’une autre manière, depuis le côté invisible du monde.
Dis à ma mère que son fils a prié chaque soir comme elle le lui a appris. Dis-lui que le rosaire qu’elle m’a donné ne m’a jamais quitté. Il est autour de mon cou, noué avec la ficelle de mon sac de médecine. L’un parle du Fils, l’autre des ancêtres. Ensemble, ils me rappellent d’où je viens.
Le sergent vient de passer. Il a dit que nous embarquons au lever du jour. Certains dorment déjà tout habillés, d’autres écrivent encore, comme moi, dans la faible lumière d’une lampe de poche. Le ciel est plein d’étoiles. Ce sont les mêmes que celles que je voyais quand j’étais enfant, allongé près de toi dans la poussière d’été. Les étoiles ne connaissent pas la guerre. Elles regardent, patientes, pendant que nous brûlons nos vies.
Je vais finir cette lettre. Je la mettrai dans une enveloppe que je garderai contre moi, avec ton nom dessus. Si je tombe, quelqu’un la trouvera, peut-être un frère, peut-être un inconnu, et il te la fera parvenir.
Sache que mon dernier souffle portera ton nom. Et si tu entends un jour le vent siffler dans les canyons, écoute bien, ce sera peut-être moi qui t’appelle, doucement, pour te dire que tout est paix, que tout continue.
Je t’aime, Elisi.
Je vous aime, mes enfants.
Je vous aime, ma terre.
Je vous aime, mes enfants.
Je vous aime, ma terre.
Que le Père du Ciel et les Esprits de nos ancêtres vous gardent.
Ton mari, ton fils, ton frère,
Tahoma Begay
Code Talker, United States Marine Corps.
Tahoma Begay
Code Talker, United States Marine Corps.
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