Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lettres du front — Chapitre 9 · Lettre d’un aviateur suisse à sa femme, Juin 1940
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Lettres du front
Chapitre 9 · Lettre d’un aviateur suisse à sa femme, Juin 1940
Note auteur. Ce texte est inspirée de faits réels. À de nombreuses reprises, l'espace aérien Suisse a été violé par l'aviation Allemande, forçant l'armée de l'air Suisse à sortir de sa neutralité.
Ma chère Elise,
Mon amour,
Mon amour,
Ce soir, les montagnes autour de l'aérodrome sont comme des géants endormis. Le soleil s'est couché derrière les crêtes du Jura, et la brume qui monte du lac a cette teinte laiteuse que tu aimais tant, quand nous allions nous promener à la tombée du jour. Je t'écris depuis la table en bois de la cantine, la lampe vacille, et dehors, les mécanos finissent de bâcher les avions. Le silence qui revient après le bruit des moteurs a quelque chose d'irréel, comme si le monde, après avoir crié trop fort, retenait enfin son souffle.
Aujourd'hui, j'ai fait ce que je redoutais depuis des mois. J'ai tiré. Et j'ai abattu un avion allemand.
Je n'aurais jamais cru devoir écrire cette phrase. Je croyais que la neutralité nous protégerait de ces choix impossibles, que la montagne et la croix blanche seraient assez hautes pour repousser la folie des hommes. Mais la guerre ne respecte rien, pas même les frontières tracées sur la carte. Ce matin, le ciel de Suisse a été violé, et j'ai fait ce qu'un pilote doit faire : défendre notre espace.
Je te raconte, parce que je ne veux pas que ce souvenir me ronge seul. Et parce que toi seule, mon Elise, peux comprendre ce qu'il y avait dans mon cœur au moment où j'ai pressé la détente.
Nous avons reçu l'alerte vers huit heures. Deux appareils non identifiés avaient franchi la frontière du nord, à hauteur de Schaffhouse. Le commandant a donné l'ordre : décollage immédiat. Le moteur a rugi sous moi, et mon Bf 109, ironie du sort, construit en Allemagne, s'est arraché du sol comme une flèche. L'air était clair, le ciel d'un bleu presque paisible, et pourtant, au fond de moi, j'ai senti le vent du malheur.
À dix mille pieds, nous les avons repérés. Deux avions portant la croix noire. Des Messerschmitt aussi, des frères jumeaux du mien. Je les ai vus longtemps avant d'ouvrir le feu. Ils survolaient nos vallées, tranquilles, comme s'ils avaient oublié où ils étaient. Peut-être étaient-ils perdus, peut-être en mission, peut-être simplement inconscients.
Nous avons tenté de les contacter par signaux. Aucun ne répondit. Le commandant dans ma radio a dit d'une voix brève : “Avertissement terminé. Feu à volonté.”
Et alors j'ai vu ma main se lever, mes doigts serrer la détente. Deux rafales courtes. Le recul a fait trembler tout l'appareil. Et dans le ciel bleu, j'ai vu des éclats d'argent, un panache noir, une aile qui se détachait. L'avion ennemi s'est incliné, lentement, comme s'il saluait, puis il est parti en vrille vers la vallée.
Je n'ai pas vu le parachute.
Quand je suis rentré, le chef m'a serré la main. Il m'a dit : “Bravo, lieutenant. C'est ainsi qu'on défend la Suisse.”
Mais dans ma poitrine, il n'y avait ni fierté, ni victoire. Seulement un poids froid. J'ai pensé à l'homme que j'avais abattu. Il parlait sans doute ma langue, il avait peut-être, lui aussi, une Elise qui l'attendait quelque part à Munich ou à Fribourg-en-Brisgau. Peut-être qu'il écrivait des lettres, comme moi. Peut-être qu'il croyait, lui aussi, qu'il ne ferait jamais de mal à un Suisse.
Mais dans ma poitrine, il n'y avait ni fierté, ni victoire. Seulement un poids froid. J'ai pensé à l'homme que j'avais abattu. Il parlait sans doute ma langue, il avait peut-être, lui aussi, une Elise qui l'attendait quelque part à Munich ou à Fribourg-en-Brisgau. Peut-être qu'il écrivait des lettres, comme moi. Peut-être qu'il croyait, lui aussi, qu'il ne ferait jamais de mal à un Suisse.
Et pourtant, nos balles se sont croisées dans le même ciel.
Je me suis assis derrière le hangar, seul. J'ai retiré mes gants, et j'ai regardé mes mains. Elles tremblaient encore. Pas de peur, mais de tristesse. C'est étrange, Elise : j'ai passé ma vie à aimer le vol, à rêver de ciel et de liberté. Et aujourd'hui, ce ciel que j'aimais est devenu un cimetière suspendu.
Je t'écris pour que tu saches que je n'ai pas agi par haine. Ni par orgueil. J'ai tiré parce qu'on me l'a ordonné, mais aussi parce que je crois encore que notre petit pays a le droit de dire non à la peur. Si nous laissons les avions étrangers traverser nos vallées sans résistance, alors notre neutralité ne sera plus qu'un mot vide. Et la Suisse, ma douce Suisse, deviendra un simple passage, un pont pour les guerres des autres.
Mais mon cœur, lui, n'obéit plus aux ordres. Il bat en désordre, entre la loyauté et le remords.
Tu me connais, Elise : je ne suis pas un soldat dans l'âme. Je suis un mécanicien qui a appris à voler. J'aime le vent, la neige sur les montagnes, le bruit des cloches au loin, les champs de blé dans la lumière du soir. Tout ce que j'ai fait aujourd'hui me semble contraire à cela. Et pourtant, je devais le faire. C'est cela, la tragédie de notre temps : chaque homme de bonne volonté finit par se salir les mains.
Quand je t'écris, j'entends encore le moteur ronronner dans ma tête, le sifflement des balles, la voix du radio. Je me dis que, peut-être, ces Allemands n'étaient pas des ennemis. Peut-être qu'ils cherchaient simplement à éviter la DCA française ou à regagner leur base. Peut-être que la guerre, comme une bête malade, les avait simplement poussés de l'autre côté du mur.
Je voudrais leur dire pardon. Mais à qui demander pardon, quand tout le monde est pris dans le même engrenage ?
Ce soir, j'ai placé une fleur de ton jardin une edelweiss séchée que je garde dans mon portefeuille, sur le tableau de bord de mon avion. Comme un talisman, ou une prière. J'aimerais croire que, dans le vacarme du ciel, quelque chose de toi vole à mes côtés. Tu es ma paix, mon ancrage, ma vérité.
Quand je ferme les yeux, je te revois sur le quai de la gare de Lausanne, ce matin de janvier où je suis parti. Il neigeait. Tu avais la main posée sur ton ventre, tu me disais que peut-être, bientôt, nous serions trois. J'ai pensé à cela aujourd'hui, en rentrant : à cet enfant que je n'ai pas encore vu, à la promesse que je t'ai faite. Elise, je veux revenir. Je veux te revoir, t'entendre rire encore, sentir ton souffle près de moi dans la nuit.
Je n'ai pas honte d'avoir pleuré, en rangeant mon casque tout à l'heure. Ce n'étaient pas des larmes de peur, mais de fatigue. Je crois qu'on peut être un homme, un pilote, et pourtant avoir le cœur brisé par ce qu'il faut faire.
Dis à ta mère que tout va bien. Dis-lui que nous tenons nos montagnes, que la patrie est debout, fière et digne. Et si les journaux parlent demain de “victoire”, ne les crois pas trop. La vraie victoire, c'est que nous restions humains. Que nous ne laissions pas la haine entrer en nous.
Je t'en prie, Elise, garde dans ton regard ce que j'aimais tant : cette douceur obstinée, cette confiance tranquille qui faisait que, même dans les pires jours, tout semblait encore possible. Si un jour je ne reviens pas, dis à notre enfant que son père n'était pas un héros, mais un homme qui a fait ce qu'il devait, sans cesser d'aimer.
Je t'écris cette lettre en pensant à ta main dans la mienne, à tes cheveux dans la lumière du soir, à nos promenades au bord du lac. J'aimerais que le monde redevienne simple comme ces jours-là, quand le vent ne portait que des parfums d'herbe et non de poudre.
Je te promets, Elise : demain, si je dois encore voler, je le ferai en pensant à la paix. En pensant à toi.
Et si le ciel doit me reprendre, qu'il le fasse avec ton nom sur mes lèvres.
Et si le ciel doit me reprendre, qu'il le fasse avec ton nom sur mes lèvres.
Je t'aime plus que le souffle qui me maintient en vol.
Ton mari,
Lieutenant Armand Keller
Escadrille 5, Armée de l'Air Suisse
Base de Dübendorf, le 8 juin 1940
Lieutenant Armand Keller
Escadrille 5, Armée de l'Air Suisse
Base de Dübendorf, le 8 juin 1940
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