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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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La proie du chasseur — Chapitre 9

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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La proie du chasseur

Chapitre 9

Chapitre 9
La soirée dans mon petit chalet s'étire jusque tard dans la nuit, bercée par le crépitement régulier du poêle à bois et l'odeur persistante du dîner que nous avons partagé. Protégés par les murs de madriers épais et la chaleur de notre foyer, nous discutons pendant des heures entières. Nous ressentons ce besoin vital de nous découvrir encore plus, de combler les silences du passé et d'explorer les moindres recoins de nos histoires respectives.
Robin se confie avec une sincérité qui me bouleverse profondément. Il me raconte avec des mots simples son enfance solitaire dans une ferme isolée, ses premières marches solitaires en forêt où il a appris à lire les traces des animaux sur le sol humide avant même de savoir déchiffrer les livres à l'école. Il m'explique cette carapace de silence qu'il s'est forgée au fil des années pour survivre à la solitude et à la dureté de son métier en pleine nature. De mon côté, je lui livre mes souvenirs d'étudiant à la ville, mes doutes profonds et mes angoisses avant de décider de m'installer ici, et cette sensation étrange, presque magique, de n'avoir jamais été vraiment à ma place avant que son regard ne se pose sur moi. Chaque confidence échangée agit comme un ciment supplémentaire entre nous, solidifiant cette relation naissante que le village, juste là derrière la colline, tente déjà de fragiliser par ses médisances.
Nous finissons par nous endormir l'un contre l'autre, enveloppés par le silence de la nuit, conscients que ce cocon est notre seule véritable protection face au monde.
Le reste de la semaine se déroule dans une tension sourde, lourde, presque palpable à chaque coin de rue. Les ragots ne cessent pas ; ils se déplacent simplement, comme une brume tenace qui s'accroche aux versants de la montagne sans jamais vouloir se dissiper. Quand je traverse le village pour me rendre au cabinet, je sens physiquement les regards en coin dissimulés derrière les vitrines de la boulangerie ou de la poste. Les conversations s'interrompent de manière brutale sur mon passage, laissant place à un silence pesant, chargé de reproches et de sous-entendus venimeux. Même certains de mes clients habituels, d'ordinaire si bavards, semblent soudainement très pressés, évitant soigneusement de croiser mon regard lorsqu'ils règlent leurs soins au comptoir.
Lucie reste exemplaire et professionnelle, mais je remarque que ses gestes sont nerveux, ses mains tremblent parfois un peu et elle sursaute à chaque fois que la cloche de l'entrée retentit, craignant visiblement une nouvelle provocation de la part d'un villageois mécontent.
Arrive enfin le week-end, tant attendu et redouté à la fois. Je travaille le samedi toute la journée, enchaînant les soins pour assurer les dernières urgences de la semaine. Le dimanche matin, alors que la lumière blafarde de l'aube commence à peine à blanchir l'horizon glacé, je rejoins Robin qui prépare méticuleusement son équipement pour une sortie de terrain. Je prends une grande inspiration, le cœur battant la chamade, et je lui demande :
— Robin, est-ce que tu veux bien que je t'accompagne à la chasse aujourd'hui ?
Robin s'arrête net dans ses mouvements, une main encore posée sur son sac de matériel. Il se tourne lentement vers moi, la surprise la plus totale se lisant sur son visage marqué par le froid du matin.
— Toi ? demande-t-il avec un étonnement sincère, presque incrédule. Tu veux vraiment venir avec moi sur le terrain, marcher dans les fourrés épineux et la boue ?
— Oui, dis-je avec fermeté. Je veux voir ce que tu fais, comment tu travailles loin des sentiers battus. Je veux surtout passer ce moment avec toi, même si le cadre est bien différent de celui, plus douillet, du chalet.
Il finit par esquisser un sourire radieux, un de ces sourires qui chassent instantanément toutes les ombres de son visage.
— C'est d'accord, Jonas. On y va. Mais reste bien dans mes pas et sois le plus silencieux possible pour ne pas alerter la forêt.
La marche dans les bois est un véritable enchantement pour mes yeux de citadin. Le givre craque sous nos bottes et le silence majestueux de la forêt n'est rompu que par le cri lointain d'un oiseau de proie tournoyant dans le ciel gris. Nous avons des moments de tendresse infinie tout au long du parcours ; lors de nos petites pauses, Robin se rapproche de moi pour ajuster mon col et me protéger du vent piquant, ou pose simplement une main protectrice et chaude sur ma nuque en me regardant avec une dévotion totale qui me fait oublier tout le reste. Ce sont des instants volés à la dure réalité, des parenthèses de douceur pure dans un monde qui nous devient hostile.
Mais alors que nous contournons un bosquet particulièrement dense pour atteindre un poste d'observation en hauteur, nous tombons nez à nez avec un groupe de chasseurs du village, dont les inséparables et haineux frères Varin. Ils sont là, postés en lisière du bois, et nous ont manifestement vus bien avant que nous ne les apercevions. Ils ont été les témoins directs de nos gestes tendres, de notre proximité physique qui, ici, ne laisse plus aucune place au moindre doute.
Le silence qui s'installe alors est immédiat, lourd et véritablement venimeux. L'un des frères Varin s'avance d'un pas lourd, son fusil cassé sur l'épaule, un rictus de dégoût profond déformant ses lèvres.
— Alors comme ça, c'est bien vrai ce qu'on dit ? lâche-t-il d'une voix grinçante et méprisante. On nous avait prévenus que le garde et le véto s'aimaient un peu trop, mais voir ça de ses propres yeux en plein milieu de nos bois, c'est une autre paire de manches. C'est ça que vous venez faire ici au lieu de surveiller le gibier ? Vous vous donnez en spectacle pour nous dégoûter ?
Je sens le corps de Robin se raidir de la tête aux pieds. Il fait immédiatement un pas protecteur pour se placer devant moi, sa voix devenant soudainement aussi froide et tranchante que la glace qui recouvre les mares environnantes.
— Surveillez votre langage, Varin, et restez à votre place, tonne-t-il avec autorité. Vous n'avez absolument aucun droit de commenter ce que vous croyez voir ou de juger ce qui ne vous regarde pas.
— Oh que si, on a le droit ! réplique un autre chasseur du groupe en s'approchant d'un air menaçant. On ne veut pas de vos manières de citadins ici, chez nous. On ne veut pas d'un garde-chasse qui perd son temps et son attention avec un type de la ville pendant qu'on essaie de pratiquer notre passion. C'est une honte pour tout le monde ici.
La dispute éclate alors, brutale, frontale et d'une violence verbale inouïe. Les insultes les plus viles fusent, remettant violemment en cause notre virilité, notre sérieux et notre intégrité morale. Les visages des chasseurs sont rouges de colère, les voix montent dans les aigus, faisant fuir les animaux aux alentours. Je vois la haine pure briller dans leurs yeux, une haine nourrie par l'ignorance crasse et la peur panique de ce qu'ils ne comprennent pas.
Robin, cependant, ne faiblit pas d'un pouce. Il lève une main ferme, imposant le silence d'une voix autoritaire qui semble faire vibrer l'air de la clairière.
— Ça suffit ! Écoutez-moi bien, tous autant que vous êtes. Faites très attention à ce que vous dites et, surtout, à ce que vous pourriez être tentés de faire contre nous par la suite. Cela peut aller très loin juridiquement, bien plus loin que vos petites querelles de voisinage ou de village.
Il s'approche d'eux, les dominant de toute sa stature impressionnante, le regard brûlant d'une détermination sans faille.
— J'ai le droit le plus strict de voir qui j'ai envie de voir, d'aimer qui j'ai envie d'aimer, sans avoir à subir vos jugements ou ceux de quiconque. Ma vie privée m'appartient et elle s'arrête là où commence mon travail. Et que ce soit bien clair dans vos esprits : cela ne change absolument rien à mon sérieux, ni à la manière rigoureuse dont je continuerai de faire appliquer la loi et les règlements dans cette forêt. Si vous croyez un seul instant que vous allez m'intimider ou me faire reculer avec vos menaces ou vos insultes de bas étage, vous vous trompez lourdement de bonhomme.
Un silence de mort, pesant, suit sa tirade. Les chasseurs, totalement décontenancés par sa force de caractère, sa répartie et son courage physique, finissent par baisser les yeux et reculer. Varin crache violemment au sol en lançant un dernier regard chargé de promesses sombres, mais le groupe finit par s'éloigner lentement dans les fourrés en grommelant des paroles inaudibles.
Quand ils sont enfin loin et que le calme revient sur la forêt, Robin se tourne vers moi. Ses mains tremblent encore légèrement, trahissant une colère contenue immense. Il me prend délicatement le visage entre les mains, ignorant désormais totalement si d'autres yeux invisibles pourraient nous épier.
— Je suis sincèrement désolé que tu aies dû entendre de telles horreurs, Jonas, murmure-t-il avec une tristesse infinie dans la voix.
— Ce n'est pas de ta faute, Robin. On ne se cachera plus, jamais, lui répondis-je en posant mes mains sur les siennes.
Nous restons là, debout et enlacés au milieu de la forêt silencieuse, unis face à l'adversité qui gronde, conscients que ce week-end marque le début d'un affrontement frontal et inévitable avec le reste du village, mais plus déterminés que jamais à ne pas laisser leur haine détruire ce que nous avons commencé à construire.
Le lundi matin, le ciel est d'un gris de plomb, lourd et menaçant, comme si la nature elle-même reflétait la pesanteur de mon esprit après les événements électriques de la veille. Je quitte mon chalet très tôt, bien avant que le soleil ne parvienne à percer la brume épaisse qui stagne dans la vallée. Mon cœur est encore un peu serré par le souvenir de l'altercation brutale avec les chasseurs, mais il est aussi réconforté, solidifié par la certitude du lien indestructible qui m'unit désormais à Robin. Je conduis machinalement, les mains crispées sur le volant de mon Defender, espérant presque, contre toute attente, que la nuit aura apaisé les rancœurs et que le village sera revenu à la raison.
Je me gare devant la clinique vétérinaire alors que le silence règne encore sur la place. Tout semble calme au premier abord, presque paisible sous la grisaille. Mais dès que je descends du véhicule et que je fais quelques pas sur le trottoir, mon sang se glace instantanément dans mes veines. Là, sur la porte en bois clair que j'avais pris tant de plaisir à vernir lors de mon installation, une inscription immonde a été tracée à la peinture rouge vif, en lettres capitales, grossières et dégoulinantes de haine : "CASSE-TOI SALE PD, ON NE VEUT PAS DE CA ICI".
Juste en dessous de l'insulte, le coupable a ajouté un dessin ignoble pour illustrer sa haine : une corde de pendu, dessinée avec une précision révoltante, dont la boucle entoure mon nom sur la plaque professionnelle en cuivre. C'est un message clair, une invitation au lynchage qui me coupe le souffle.
Je reste planté là, immobile, mes clés de cabinet serrées au creux de ma paume jusqu'à ce qu'elles me blessent la peau. Je suis incapable de faire le moindre mouvement, comme paralysé par la violence symbolique de cet acte. Ce ne sont plus seulement des ragots de comptoir, des chuchotements dans mon dos ou des regards fuyants ; c'est un acte de vandalisme pur, une agression frontale, une menace directe gravée dans le bois de mon outil de travail. Je sens une vague de nausée me soulever l'estomac, immédiatement suivie d'une colère noire, une fureur brûlante qui me monte au visage.
C'est à ce moment-là que Lucie arrive. Elle s'arrête net en voyant la porte, pousse un cri étouffé et plaque ses deux mains sur sa bouche, les yeux écarquillés par l'effroi.
— Oh mon Dieu, Jonas... murmure-t-elle, la voix brisée par l'émotion et les larmes qui commencent à perler. Ils ont vraiment osé faire ça... C'est immonde.
— Ne touche à rien, Lucie, dis-je d'une voix que je ne reconnais pas moi-même, tant elle est blanche et tendue. N'approche pas de la porte.
Je sors mon téléphone d'une main que j'essaie de maintenir ferme malgré les tremblements, et je compose le numéro de la gendarmerie de la vallée.
— Bonjour, ici le Docteur Jonas... le vétérinaire du village, déclaré-je avec un calme forcé. Je vous appelle pour signaler un acte de vandalisme et des menaces caractérisées sur mon cabinet de consultation. Quelqu'un a tagué des insultes homophobes haineuses et un symbole de pendaison sur ma porte d'entrée. Oui, je reste sur place, devant le bâtiment. J'attends votre patrouille.
Je raccroche et je tourne mon regard vers Lucie. Elle tremble de tous ses membres, incapable de détacher ses yeux de la peinture rouge qui semble encore fraîche et du nœud coulant qui menace mon nom.
— Entre par la porte de derrière, Lucie, lui ordonné-je doucement. Prépare les dossiers de la matinée, installe-toi, mais ne reste pas ici devant. Je vais attendre l'arrivée des gendarmes seul sur le trottoir.
Je m'adosse à la carrosserie de mon véhicule, les bras croisés sur la poitrine, fixant avec une intensité farouche la porte souillée. Quelques villageois commencent à passer sur le trottoir d'en face, se rendant au travail ou à la boulangerie. Certains détournent les yeux brusquement, l'air honteux ou gêné, mais d'autres s'arrêtent, observent l'inscription avec une curiosité malsaine, et je crois même déceler sur certains visages un petit sourire de satisfaction méprisant. Je ne baisse pas les yeux. Je les fixe un par un, avec une froideur absolue, gravant leurs traits et leurs réactions dans ma mémoire pour ne jamais oublier qui ils sont.
Vingt minutes plus tard, les gyrophares bleus déchirent la grisaille matinale dans un écho sonore. Deux gendarmes descendent de leur estafette. L'un d'eux est l'adjudant Ravier, un homme d'expérience au regard perçant que je connais pour avoir soigné à plusieurs reprises les chiens de la brigade. Il s'approche avec un visage grave, la mine sombre.
— Bonjour Docteur. On m'a rapporté les faits par radio... C'est du joli, vraiment du joli... lâche-t-il en examinant les dégâts avec un profond dégoût.
— Ce n'est pas seulement du vandalisme gratuit sur un bâtiment, Adjudant Ravier, répondis-je avec une fermeté sans faille. C'est une menace de mort caractérisée. Hier encore, j'ai eu une altercation particulièrement violente en forêt avec les frères Varin et plusieurs autres chasseurs du coin. Ils ont tenu des propos tout aussi haineux et similaires à ce qui est écrit ici. Regardez cette corde, Ravier. Ce n'est pas un gamin qui s'amuse, c'est un appel au meurtre.
L'adjudant Ravier prend méthodiquement des photos sous tous les angles, note mes déclarations précises dans son carnet et commence à examiner les alentours à la recherche d'éventuels témoins ou d'indices laissés par le ou les coupables.
— On va prendre votre plainte immédiatement au poste, Docteur. C'est une affaire très sérieuse. Ce genre de comportement n'a absolument aucune place ici, peu importe les opinions ou les différends personnels. Je vais d'ailleurs envoyer une patrouille faire un tour chez les Varin d'ici une heure pour leur poser quelques questions très précises sur leur emploi du temps de la nuit.
— Je veux que tout cela soit consigné officiellement, Adjudant. Je ne me laisserai pas intimider, ni aujourd'hui ni demain. Mais soyez-en conscients : si ce cabinet doit fermer ses portes à cause de la haine de quelques individus, c'est tout le bétail de la vallée qui en pâtira lourdement, et je ne serai pas celui qui portera la responsabilité des pertes économiques et animales.
Une fois l'adjudant Ravier et son collègue repartis pour leurs constatations, je me retrouve seul face à la peinture rouge qui défigure mon entrée. C'est alors que Robin arrive en trombe, garant son pick-up de travers, ayant manifestement appris la nouvelle par la radio des services de secours. En découvrant l'inscription et le dessin de la corde, son visage se transforme instantanément en un masque de fureur contenue, ses mâchoires se contractant violemment. Il s'approche de moi et me serre l'épaule avec une telle force que je sens la pression de ses doigts à travers ma veste de laine.
— On va trouver qui a fait ça, Jonas, grince-t-il entre ses dents serrées, la voix tremblante de rage. Je te le jure sur tout ce que j'ai de plus cher. Ils sont allés trop loin. Dessiner une corde... les salauds.
— J'ai porté plainte, Robin. L'adjudant Ravier est sur le coup. Mais regarde le résultat... ils ont réussi leur coup. Ils ont transformé cet endroit, qui était un lieu de soin, en un véritable champ de bataille politique et moral.
Robin se plante alors face à moi, me saisissant fermement par les deux épaules pour m'obliger à plonger mon regard dans le sien, brûlant de détermination.
— Non, Jonas. Écoute-moi bien. Ils n'ont pas gagné. Ils ont juste montré leur vraie face de lâches aux yeux de tous. Et nous, on va montrer la nôtre. On ne recule pas, on ne baisse pas la tête. Jamais. On va nettoyer ça ensemble, tout de suite.
Je hoche lentement la tête, puisant dans sa force brute la motivation nécessaire pour sortir mon trousseau de clés, ouvrir la porte malgré l'insulte qui la barre, et commencer ma journée de travail, malgré l'odeur de peinture fraîche et le relent de haine qui flottent désormais de manière indélébile sur mon seuil.
Après avoir déposé plainte formellement dans le bureau austère de l'adjudant Ravier, où chaque mot de l'insulte a été consigné avec une froideur bureaucratique nécessaire, nous revenons vers le cabinet. La place du village n'est plus déserte. C'est l'heure où les derniers travailleurs rentrent déjeuner, où les retraités font leur petite promenade, et où les commères s'attardent devant les étals. La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre : le vétérinaire a été "marqué".
Robin gare son pick-up avec une autorité silencieuse juste devant l'entrée souillée. Il descend, son visage n'est plus qu'un masque de granit. Il ne regarde personne, il ne cherche pas le conflit visuel, il agit. Il sort de l'arrière de son véhicule un seau, des brosses à poils durs, et un bidon de solvant puissant qu'il utilise habituellement pour l'entretien de son matériel forestier.
— On ne va pas attendre que la pluie s'en charge, Jonas, dit-il d'une voix forte, assez pour que les curieux de l'autre côté de la rue entendent. On va effacer cette honte maintenant.
Je m'approche de lui. Je sens les regards peser sur nous. À la fenêtre de la boulangerie, on devine des silhouettes qui observent. Sur le pas de la boucherie, on s'arrête, couteau à la main. C'est un moment de vérité. Si nous nous cachons pour nettoyer, nous leur donnons raison. Si nous le faisons devant eux, nous transformons leur insulte en notre force.
Je prends une brosse. Robin verse le solvant sur la porte. L'odeur chimique est âcre, elle pique le nez, mais elle est préférable à l'odeur de la haine. Nous commençons à frotter. Ensemble. Nos mouvements sont synchronisés, rythmés par le bruit sec des poils de sanglier sur le bois verni. La peinture rouge résiste d'abord, s'étalant en traînées sanglantes qui semblent blesser la porte une seconde fois, puis elle finit par céder.
Les villageois s'arrêtent pour regarder. Certains murmurent, d'autres restent pétrifiés. On voit des mères presser le pas avec leurs enfants, comme si notre présence était contagieuse. Mais nous ne baissons pas les yeux. Nous continuons de frotter jusqu'à ce que le mot "PD" disparaisse, jusqu'à ce que la corde qui entourait mon nom s'efface totalement, ne laissant qu'un bois légèrement décoloré mais propre.
Une fois la tâche finie, Robin se redresse. Il essuie ses mains pleines de peinture diluée sur un vieux chiffon, puis il balaie la place du regard, un regard si noir et si puissant que plusieurs personnes détournent immédiatement la tête.
— C'est fini, Jonas, murmure-t-il pour moi seul. Mais ce n'est que le début.
Les semaines qui suivent sont étranges, comme suspendues. L'ambiance au village est devenue glaciale. Le cabinet tourne au ralenti ; certains éleveurs préfèrent faire soigner leurs bêtes par un confrère plus lointain, quitte à payer des frais de déplacement exorbitants, plutôt que de franchir ma porte. Lucie reste courageuse, mais je vois bien qu'elle souffre de ce climat d'ostracisme.
Pendant ce temps, l'adjudant Ravier ne chôme pas. Il sait que le village attend de voir s'il va céder à la pression locale ou s'il va faire son travail. Un matin, il entre dans le cabinet, son képi sous le bras.
— Docteur, j'ai du nouveau. Les caméras de surveillance de la boulangerie d'en face n'étaient pas censées couvrir la rue, mais le nouveau propriétaire a fait installer un angle mort qui filme précisément votre entrée. On a passé des heures sur les bandes avec mes collègues.
Mon cœur s'accélère. Je fais signe à Lucie d'approcher.
— On a des images, poursuit Ravier. La nuit du vandalisme, vers deux heures du matin. La qualité est médiocre à cause de la brume, mais on voit très bien le véhicule. C'est un pick-up dont l'un des phares arrière est cassé et scotché avec du ruban adhésif orange. Un modèle très spécifique.
— Les Varin, souffle Lucie.
— On a pu identifier formellement deux individus, confirme l'adjudant. Ce n'est pas seulement le pick-up. On voit l'un d'eux descendre, il porte une veste de chasse avec une déchirure caractéristique à l'épaule droite. Après perquisition ce matin chez les frères Varin, on a retrouvé la veste, mais aussi des bombes de peinture rouge dans le garage, de la même composition chimique que celle sur votre porte.
La nouvelle tombe comme un couperet. Ce ne sont pas des suppositions, ce sont des preuves matérielles. L'adjudant Ravier m'explique que les deux frères ont été placés en garde à vue. Le village est sous le choc. Pour la première fois, la loi vient frapper ceux qui se croyaient intouchables parce qu'ils étaient "du pays".
Le procès, ou du moins l'audience préliminaire, devient l'événement de l'année. Mais avant cela, il y a cette confrontation inévitable. Un soir, alors que je ferme le cabinet, je vois le troisième frère Varin, celui qui n'était pas présent cette nuit-là, m'attendre près de ma voiture. Il est seul, l'air hagard, la colère ayant laissé place à une sorte de désespoir agressif.
— Tu es content de toi ? lance-t-il alors que je m'approche. Tu as envoyé mes frères au trou pour une pauvre porte ?
Robin, qui n'est jamais loin à cette heure-là, surgit de l'ombre du bâtiment. Sa présence est immédiate, massive.
— Ils n'ont pas été arrêtés pour une porte, Varin, dit Robin d'une voix de basse qui semble faire vibrer le sol. Ils ont été arrêtés pour haine, pour menaces de mort et pour avoir cru que ce village leur appartenait assez pour décider qui a le droit de vivre ou d'aimer.
— On va vous pourrir la vie, menace le frère d'une voix tremblante.
Robin s'avance, à quelques centimètres de son visage.
— Non. C'est fini, le temps où vous faisiez la loi. La gendarmerie a les vidéos, le procureur a le dossier. Si tu approches encore une fois de Jonas, ou si un seul pneu est crevé dans ce village, c'est toi qui rejoindras tes frères. Les gens ici commencent à se réveiller. Ils voient que votre haine coûte cher à la commune.
Le frère Varin recule, bafouille une injure, mais il n'y a plus de conviction dans ses mots. Il est brisé par la froide réalité des preuves.
Nous restons là, Robin et moi, sur la place désormais sombre. Le silence est revenu, mais ce n'est plus le silence oppressant de la peur. C'est le silence d'un nouveau départ.
— Tu te rends compte, Robin ? dis-je en regardant ma porte, désormais immaculée. On a réussi.
— On a gagné une bataille, Jonas. Le village mettra du temps à nous accepter vraiment, mais ils savent maintenant qu'on ne partira pas. Qu'on est chez nous, ici.
Il prend ma main, là, en plein milieu de la place, sous le lampadaire qui grésille. Et pour la première fois, je ne cherche pas à me dégager. Je resserre mes doigts sur les siens. Les caméras peuvent tourner, les rideaux peuvent s'entrouvrir, cela n'a plus aucune importance. Nous sommes deux hommes, debout, libres, et nous avons nettoyé bien plus qu'une simple porte en bois.
Fin du chapitre 9.
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