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✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Les murmures de Phobetor — Chapitre 1

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Les murmures de Phobetor

Chapitre 1

Chapitre 1
Je pousse la porte de mon petit appartement et le claquement résonne dans le couloir vide. Il est 18 h 40. Le cours de M. Valenti s'est éternisé sur les daimones mineurs de la Théogonie hésiodique et j'ai encore le crâne bourdonnant de noms, de fragments de papyrus et de citations contradictoires.
Je lâche mon sac à dos contre le mur, enlève mes chaussures d'un coup de talon et traverse le salon en trois enjambées. L'appartement fait à peine 28 m² : une pièce principale qui sert à la fois de chambre, bureau et cuisine, une minuscule salle de bain et une fenêtre qui donne sur une cour intérieure sombre. Ça sent le café froid et le papier ancien.
Je vais directement ouvrir le frigo, bois deux longues gorgées d'eau directement à la bouteille, puis je m'assois devant mon bureau encombré. L'écran de mon ordinateur est encore ouvert sur le document intitulé « Chapitre 4 – Les Oneiroi secondaires et les rites d'incubation chthoniens ». Page 47 sur 162. Je n'ai presque rien écrit depuis trois jours.
Les cauchemars sont revenus cette nuit. Encore. Le même loup noir qui me poursuit à travers une forêt sans fin, ses yeux dorés qui brillent comme des phares, sa respiration chaude contre ma nuque juste avant que je me réveille en sursaut, le cœur prêt à exploser. Ça fait maintenant sept nuits d'affilée. Je dors trois heures par nuit maximum.
Je frotte mes yeux brûlants. Sur l'écran, la phrase que j'ai laissée en suspens hier soir : « Phobetor (ou Ikelos), le plus mystérieux des Oneiroi, incarne la métamorphose animale dans le rêve. Contrairement à Morphée, il ne prend jamais forme humaine devant les mortels ; il apparaît sous l'aspect d'une bête sauvage afin de provoquer phobos, la terreur sacrée. »
Je relis la note en bas de page que j'ai ajouté ce matin : « Ovide, Métamorphoses XI, 626-629. Seuls les initiés des rites d'incubation osaient l'invoquer volontairement. »
Je reste immobile un long moment. Ce rêve... ce fichu rêve. Il ne me lâche pas. Il est avec moi depuis si longtemps que je ne sais plus où finit mon enfance et où commence cette ombre qui me suit partout. Je ferme les yeux un instant, et voilà que les images reviennent, nettes, oppressantes, comme si le rêve n'attendait que ça pour se déployer dans ma tête éveillée.
Tout a commencé quand j'avais six ans. Je vivais encore chez mes parents, dans cette vieille maison à Dole, dans le Jura, avec ses murs de pierre froide et ses combles qui craquaient la nuit. La première fois, je me suis réveillé en hurlant, trempé de sueur, les draps entortillés autour de moi comme des serpents. Ma mère est accourue, allumant la lumière, me serrant contre elle. « C'était quoi, mon chéri ? » elle a demandé, sa voix tremblante autant que la mienne. J'ai balbutié quelque chose sur un loup noir, une forêt interminable, des yeux qui me transpercent. Elle m'a bercé, m'a dit que ce n'était qu'un mauvais rêve, que ça passerait. Mais ça n'a pas passé.
Nuit après nuit, le même scénario se répétait. Je m'endormais, épuisé par la journée, et soudain, j'étais là : dans cette forêt dense, où les arbres se dressent comme des sentinelles hostiles, leurs branches noueuses griffant le ciel bas et gris. Le sol est un tapis de feuilles pourries, humides, qui s'enfoncent sous mes pieds nus, aspirant mes pas comme une boue vivante. L'air est lourd, chargé d'une odeur de terre mouillée, de décomposition, et d'autre chose – un musc animal, primal, qui me noue l'estomac. Je cours, toujours je cours, les poumons en feu, les muscles hurlant de fatigue. Derrière moi, le loup. Pas n'importe quel loup : une bête immense, noire comme l'abîme, avec une fourrure qui absorbe la lumière, ne laissant que ses yeux dorés flotter dans l'obscurité. Ils brillent, ces yeux, comme des braises dans la nuit, fixés sur moi avec une intelligence cruelle, une faim qui n'est pas seulement physique.
Sa respiration rauque remplit l'espace, un grognement sourd qui vibre dans ma poitrine, synchronisé avec les battements affolés de mon cœur. Je sens ses pattes lourdes marteler le sol, de plus en plus proches, son souffle chaud effleurer ma nuque, humide et brûlant. Je trébuche invariablement sur une racine tordue, tombe face contre terre, la boue entrant dans ma bouche, étouffante. Et là, juste avant qu'il ne bondisse, je me réveille. Toujours au même moment. Le cœur qui explose, la sueur froide coulant le long de mon dos, les mains tremblantes agrippées aux draps.
À sept ans, mes parents m'ont emmené chez le pédiatre. « Des terreurs nocturnes classiques, » il a dit, en prescrivant un sirop censé m'aider à dormir plus profondément. Mais le sirop n'a rien changé. Le loup revenait, inlassable, plus vif, plus proche chaque fois. J'avais l'impression qu'il apprenait, qu'il s'adaptait à mes fuites, que la forêt se resserrait autour de moi comme un piège vivant. Les nuits se transformaient en batailles épuisantes, et le jour, j'étais un zombie, les yeux cernés, incapable de me concentrer à l'école. Les professeurs remarquaient, mes notes chutaient, et mes parents s'inquiétaient de plus en plus.
À neuf ans, premier psy. Une femme gentille, avec un bureau rempli de jouets et de dessins d'enfants. « Raconte-moi ton rêve, Colin, » elle disait, crayon en main. J'essayais, mais les mots me manquaient. Comment décrire cette peur viscérale, cette sensation que le loup n'était pas juste une bête, mais quelque chose de plus ancien, de mythique, qui me traquait non pas pour me tuer, mais pour me revendiquer ? Elle diagnostiquait un trouble anxieux, me faisait faire des exercices de respiration, des dessins du loup pour l'« apprivoiser ». J'ai dessiné des dizaines de loups, noirs, aux yeux dorés, mais ça ne l'a pas apprivoisé. Au contraire, le dessiner le rendait plus réel, comme si je l'invitais dans mon monde éveillé. Les cauchemars s'intensifiaient : maintenant, le loup grognait des mots inintelligibles, une langue gutturale qui résonnait dans ma tête longtemps après le réveil.
À douze ans, changement de psy. Un homme plus âgé, avec une barbe grise et un air sérieux. Thérapie cognitivo-comportementale. « C'est ton subconscient qui exprime une peur enfouie, peut-être liée à un trauma. » Mais quel trauma ? Ma vie était normale : parents aimants, petite sœur joyeuse, une maison tranquille à Dole, dans le Jura. Pas d'accident, pas de perte. Pourtant, le loup persistait. Dans les rêves, la forêt changeait subtilement : des ombres mouvantes entre les arbres, des murmures comme des voix anciennes, et toujours ces yeux dorés qui semblaient me juger, me défier. Je me réveillais en pleurant parfois, ou en hurlant, réveillant toute la maison. Mes parents essayaient tout : tisanes calmantes, musique douce avant le coucher, même un hypnotiseur une fois, qui a tenté de me guider dans le rêve pour affronter le loup. Mais sous hypnose, je paniquais, mon pouls s'emballait, et il a dû arrêter.
À quinze ans, les cauchemars ont pris une tournure plus sombre. Le loup ne se contentait plus de me poursuivre ; il se transformait. Un instant, c'était une bête, l'instant d'après, une silhouette hybride, mi-homme mi-animal, avec des tatouages sombres qui bougeaient sur sa peau comme des ombres vivantes. Sa voix devenait claire : « Tu me fuis, mais tu me cherches. » Je me réveillais avec des marques – pas des blessures, mais des rougeurs sur la peau, comme si quelque chose m'avait effleuré. Les psys parlaient de somnambulisme auto-infligé, de stress adolescent. J'ai vu un neurologue, passé des EEG, des scanners. Rien. « Tout est normal, » ils disaient. Mais rien n'était normal. La peur s'insinuait dans mes jours : je sursautais au bruit d'un chien qui aboyait, évitais les forêts lors des randonnées scolaires, et la nuit, je luttais contre le sommeil jusqu'à l'épuisement.
C'est à seize ans que j'ai découvert la mythologie. Par hasard, en fouillant la bibliothèque de l'école pour un exposé sur les loups dans la littérature. Je suis tombé sur un livre sur les mythes grecs : Lycaon, le roi transformé en loup par Zeus ; les Oneiroi, les esprits des rêves envoyés par les dieux ; Phobetor, le dieu des cauchemars animaux. En lisant ça, un frisson m'a traversé. C'était lui. Mon loup. Pas une bête ordinaire, mais une manifestation mythique, un daimôn oublié qui me hantait. Pour la première fois, la peur s'est muée en fascination. J'ai dévoré les livres : Hésiode, Ovide, Pausanias. Les descriptions des rites d'incubation, où les anciens s'allongeaient dans des grottes pour invoquer des visions divines, résonnaient en moi. Peut-être que mon rêve n'était pas une malédiction, mais un appel. Un dieu ancien qui essayait de me parler.
C'est pour ça que j'ai choisi des études en mythologie. À dix-huit ans, j'ai quitté Dole pour Paris, inscrit à la Sorbonne. Mes parents étaient soulagés : « Au moins, tu transformes ta peur en quelque chose de positif. » Mais les cauchemars n'ont pas arrêté. À l'université, ils se sont même affinés : le loup parlait plus clairement, murmurant des noms anciens – Ikelos, Phobetor – et la forêt prenait des airs de temple en ruines, avec des colonnes brisées et des inscriptions grecques gravées dans l'écorce. J'ai vu un autre psy, spécialisé en troubles du sommeil. Somnifères, thérapie EMDR pour « retraiter » le trauma supposé. Ça atténuait les nuits, mais le loup revenait toujours, plus insistant. Un hypnothérapeute m'a fait regresser : sous transe, j'ai revu le rêve, approché le loup, et pour la première fois, il ne m'a pas attaqué.
Il s'est transformé en homme, beau et terrifiant, et a dit : « Invoque-moi. » Je me suis réveillé en larmes, convaincu que ce n'était pas psychologique, mais mythologique.
Maintenant, à vingt-quatre ans, ma thèse porte sur les daimones oniriques mineurs et les rites d'incubation grecque. C'est ma façon d'affronter le loup. J'ai lu des centaines de textes, reconstitué des rituels oubliés. Les cauchemars sont plus fréquents que jamais : sept nuits d'affilée, comme un compte à rebours. La forêt est plus vivante, les yeux du loup plus humains, sa voix plus suppliante. « Viens à moi. » J'ai peur, oui, mais aussi une curiosité dévorante. Et si c'était réel ? Et si Phobetor existait, affaibli par l'oubli, et me choisissait pour le ramener ?
Je reste assis à mon bureau, les yeux fixés sur l'écran. Mon cœur bat fort. Il faut que j'essaie. Reconstituer le rituel. Mais pas tout de suite. D'abord, je dois me calmer, noter ces réflexions pour ma thèse. Le loup attendra. Ou peut-être pas.
Je reste assis à mon bureau, les yeux fixés sur l'écran, mais mon esprit est ailleurs. Le curseur clignote sur la page 47 de ma thèse, impassible, comme un rappel muet de mon inertie. Ce soir, je ne vais pas reconstituer le rituel. Pas encore. L'idée m'a traversé l'esprit comme un éclair, mais maintenant, elle me paraît précipitée, presque dangereuse. J'ai lu assez de textes anciens pour savoir que les rites d'incubation n'étaient pas des jeux d'enfants ; ils étaient réservés aux initiés, à ceux qui avaient passé des mois, voire des années, à se préparer spirituellement et matériellement. Et moi ? Je suis juste un étudiant épuisé, hanté par un loup imaginaire – ou pas. Est-ce que je fais bien de creuser plus profond ? Est-ce que ça ne va pas empirer les choses, invoquer quelque chose que je ne pourrai pas contrôler ? Mais l'alternative – continuer à vivre avec ces cauchemars qui me rongent – est pire. Je dois savoir.
Je vais rassembler les ingrédients nécessaires, un par un, même si ça prend des semaines. C'est ma façon de reprendre le contrôle, ou du moins de m'en donner l'illusion.
Je commence par lister ce dont j'ai besoin, en m'appuyant sur les fragments de Pausanias et les inscriptions de Trézène. Pas de demi-mesures ; tout doit être le plus authentique possible, ou du moins aussi proche que je peux l'obtenir dans un monde moderne qui a oublié ces pratiques. Une peau de bête noire pour le lit rituel – symbole de la terre chthonienne et des formes animales de Phobetor. Du miel brut, non pasteurisé, pour l'offrande douce qui attire les daimones. De l'eau de source pure, filtrée naturellement. Du vin rouge doux, évoquant les libations grecques. Une figurine de loup, sculptée à la main. Un bandeau de lin noir pour plonger dans l'obscurité totale. Des feuilles de laurier séchées et de la résine de pin pour l'encens purificateur. Une pierre plate et noire, comme une pierre de lave, pour recevoir la mixture. Un bol en terre cuite non vernissée. Et une plume de corbeau, messager des ombres.
La liste me donne le vertige. Où trouver tout ça à Paris, sans passer pour un fou ? Et si c'est une bêtise ? Si je me lance dans une quête ridicule qui ne fera que nourrir mes obsessions ? Mais je repousse la pensée. Ma thèse en dépend, me dis-je. C'est de la recherche pratique. Je ferme l'ordinateur et me couche tôt, pour une fois, en espérant une nuit calme. Erreur. Le loup revient, plus vivace que jamais. Dans le rêve, la forêt est plus étouffante, les arbres se penchent comme pour m'écraser, et ses yeux dorés semblent me supplier autant que me menacer. Je me réveille à 3 h du matin, le cœur en vrac, et je sais que je n'ai pas le choix. Je dois continuer.
La première semaine, je me concentre sur les ingrédients les plus simples, ceux que je peux trouver en ligne ou dans des boutiques locales. Je commence par la résine de pin et les feuilles de laurier séchées. Facile, en théorie. J'écume les herboristeries de Paris. La première, rue du Bac, a de la résine, mais elle est synthétique, pas naturelle. « Pour les encens modernes, » me dit la vendeuse avec un sourire. Je refuse ; il me faut de la vraie, récoltée sur des pins. Je passe à une boutique bio près de Bastille – rien. Le doute s'insinue : est-ce que je perds mon temps ? Est-ce que ces détails importent vraiment, ou est-ce que je m'invente des obstacles pour retarder l'inévitable ? Mais je persiste. Le week-end, je prends le métro jusqu'au Jardin des Plantes. Là, sous un arbre de laurier, je cueille discrètement quelques feuilles – pas assez pour abîmer l'arbre, juste ce qu'il faut. C'est illégal, je sais, mais c'est pour la science.
Pour la résine, je commande en ligne chez un herboriste spécialisé en Auvergne, qui en récolte manuellement. Elle arrive cinq jours plus tard, collante et odorante, dans un petit sachet brun. Difficulté : le prix, 25 euros pour 50 grammes, et l'attente qui me ronge. Chaque nuit, le loup murmure plus fort dans mes rêves : « Pourquoi tardes-tu ? »
La deuxième semaine, je m'attaque au miel brut non pasteurisé. Pas n'importe lequel ; il doit être sombre, presque noir, comme celui décrit dans les rites apaisants pour les daimones. Les supermarchés bio en ont, mais pasteurisé. Je visite le marché des Batignolles un samedi matin pluvieux. L'air est chargé d'odeurs de fruits et de pain frais, mais je slalome entre les stands jusqu'à un apiculteur local. Il a un miel de châtaignier brut, épais, avec des morceaux de cire. Parfait. Mais il n'en vend qu'un pot de 1 kg, et il est cher – 18 euros. Je négocie un peu, prétextant une recette familiale, et il accepte. En rentrant, je goûte une cuillère : amer et sucré, comme un avertissement. Est-ce que je joue avec le feu ? Invoquer un dieu des cauchemars avec des offrandes... et si ça l'attire vraiment ? Mais la fascination l'emporte. Cette nuit-là, le cauchemar est plus intense : le loup se rapproche, effleure ma peau de ses crocs, et je me réveille avec une rougeur sur le bras.
Coïncidence ? Je continue.
La troisième semaine est plus ardue : l'eau de source. Pas de l'eau en bouteille ; il me faut de la vraie, filtrée naturellement. Je cherche des fontaines à Paris. La fontaine Wallace du square de la place Saint-Sulpice est proche, mais est-ce assez pure ? Je me lève à 6 h du matin un dimanche, bouteille en verre en main, et marche sous la pluie fine. La fontaine coule, froide et claire. Je remplis la bouteille, la filtre trois fois chez moi avec un tissu propre. Difficulté : le doute sur la pureté. Est-ce que les polluants urbains la rendent impure ? Est-ce que tout ça n'est qu'une farce que je me joue ? Mais les textes insistent sur l'eau vive. Je la stocke au frigo, et le loup, dans mes rêves, semble approuver : sa poursuite est moins frénétique, plus... invitante.
La quatrième semaine, le vin rouge doux. Mavrodaphne grecque, le plus proche des anciens vins de libation. Pas facile à trouver. Je fouille les épiceries fines. Rue de la Huchette, dans le quartier latin, une petite boutique grecque en a – une bouteille poussiéreuse à 15 euros. Le vendeur, un vieil homme avec un accent chantant, me demande pourquoi. « Pour une reconstitution historique, » je mens à moitié. Il rit : « Attention, les anciens savaient ce qu'ils faisaient. » Ses mots me hantent. Est-ce une bêtise ? Et si j'ouvre une porte que je ne pourrai pas refermer ? Mais je l'achète, et cette nuit, le rêve tourne au vinaigre : le loup se transforme partiellement, sa voix rauque : « Bientôt. »
Les semaines cinq et six sont pour la figurine de loup. Je décide de la sculpter moi-même, pour la rendre personnelle. J'achète du bois de noyer dans une boutique d'artisanat près de Montparnasse – 10 euros le bloc. Les soirées se passent à tailler, avec un couteau et du papier de verre. Difficulté énorme : je ne suis pas sculpteur. Les premières tentatives ratent – oreilles trop grandes, gueule tordue. Je recommence trois fois, en suivant des descriptions d'ex-voto des grottes d'Asclepios que j'ai imprimées. Mes doigts saignent d'entailles, et chaque nuit, le loup semble se moquer dans mes rêves. Est-ce de la folie ? Passer des heures à sculpter un loup qui me terrifie ? Mais à la fin de la sixième semaine, elle est prête : dix centimètres, oreilles couchées, gueule ouverte. Parfaite. Effrayante.
La septième semaine, le bandeau de lin noir. Je cherche du lin ancien. Aux puces de Saint-Ouen, un dimanche bondé, je fouille les stands de tissus vintages. Une vieille dame vend un drap usé pour 8 euros. Je le coupe chez moi, épais et noir après teinture maison (avec du colorant naturel, une autre galère). Difficulté : la teinture rate d'abord, trop claire. Je recommence, et le doute revient : pourquoi tout ce mal ? Pour un rituel qui pourrait me détruire ? Mais je persiste.
Huitième semaine : la pierre plate et noire, une pierre de lave. Pas facile. Je me souviens d'une sortie géologique de la fac l'été dernier, près de la chaîne des Puys en Auvergne. J'avais ramassé une pierre, mais elle est chez mes parents à Dole. J'appelle ma mère, prétexte un besoin pour ma thèse. Elle l'envoie par colis – arrivée en trois jours. Soulagement, mais culpabilité : les impliquer dans ça ?
Neuvième semaine : le bol en terre cuite non vernissée. Un magasin de poterie à Montreuil en a un simple pour 5 euros. Facile, mais le doute culmine : tous ces efforts pour quoi ? Une hallucination amplifiée ?
Dixième semaine : la plume de corbeau. Je guette les parcs. Au parc Montsouris après une tempête, j'en trouve une, noire et luisante. Parfait.
Les semaines ont passé, et j'ai tout. Les cauchemars sont quotidiens, mais maintenant, ils promettent plutôt qu'ils menacent. Est-ce une bêtise ? Oui, peut-être. Mais je vais le faire. Bientôt.
La semaine suivante, je sors de l'amphithéâtre, le cerveau encore saturé par la leçon sur les daimones mineurs. Le soleil de fin d'après-midi filtre à travers les fenêtres hautes de la Sorbonne, jetant des ombres longues sur les couloirs pavés. Je range mes notes dans mon sac, pressé de rentrer, mais M. Valenti m'interpelle depuis le podium.
— Colin, attendez une minute.
Je m'arrête, un peu surpris. Il descend les marches, son éternelle écharpe en laine autour du cou malgré la douceur printanière. À soixante ans passés, il a cette allure d'érudit fatigué, avec ses lunettes rondes et sa barbe poivre et sel.
— Où en est votre thèse ? Vous étiez censé me soumettre le chapitre 4 la semaine dernière.
Je souris vaguement, évitant son regard perçant.
— Ça avance, monsieur. J'ai eu un peu de retard avec les références sur les Oneiroi secondaires, mais je suis sur la bonne voie.
Il hoche la tête, mais je sens qu'il n'est pas convaincu. Nous marchons ensemble vers la sortie, nos pas résonnant dans le couloir désert.
— Les rites d'incubation chthoniens, c'est un sujet fascinant, mais dense. Avez-vous progressé sur les aspects pratiques ? Les reconstitutions hypothétiques des rituels ?
Mon cœur accélère légèrement. Je n'ai pas l'intention de lui dire que j'ai déjà rassemblé les ingrédients, que je suis à deux doigts de passer à l'action. Mais je ne peux pas résister à l'opportunité de creuser plus loin.
— Justement, je me penche sur un rituel d'invocation pour Phobetor. Les fragments de Pausanias et Artémidore suggèrent une préparation minutieuse : offrandes, obscurité totale, invocation en grec ancien. Mais... quels étaient les risques que les anciens couraient ? Et... est-ce que des cas ont été prouvés que des enfants faisaient des rêves sur Phobetor ? Et si ces rêves continuaient jusqu'à l'âge adulte, est-ce que les sources en parlent ?
Il s'arrête net, me fixant avec une intensité qui me met mal à l'aise. Nous sommes maintenant dans la cour intérieure, sous un arbre centenaire qui murmure dans la brise.
— Des enfants ? Et la persistance jusqu'à l'âge adulte ? Vous touchez là à un angle très peu documenté, Colin. Les sources antiques sont rares sur ce point précis. Les textes grecs classiques ne mentionnent pas explicitement des enfants invoquant ou rêvant de Phobetor de manière récurrente. Les Oneiroi, en général, étaient considérés comme des daimones envoyés aux adultes, souvent dans des contextes oraculaires ou thérapeutiques. Mais il y a des allusions éparses chez les commentateurs tardifs – Philon d'Alexandrie ou certains scholies sur Ovide – qui parlent de « visions nocturnes » chez les jeunes, des terreurs animales récurrentes interprétées comme des manifestations divines. Pas de cas « prouvés » au sens moderne, bien sûr : pas d'archives médicales, pas de témoignages écrits par des enfants eux-mêmes. C'était plutôt vu comme des signes – parfois comme une malédiction familiale, parfois comme un appel précoce à l'initiation.
Il marque une pause, l'air songeur.
— Quant à la continuité jusqu'à l'âge adulte… les textes sont encore plus silencieux. On trouve chez certains néoplatoniciens des mentions de « daimones attachés » qui accompagnent une âme depuis l'enfance, mais rien de spécifique à Phobetor. Si un tel rêve persiste, les anciens auraient probablement vu ça comme une marque divine forte – un lien personnel avec le daimôn, peut-être un destin d'initié, ou au contraire une obsession dangereuse. Les prêtres d'Asclepios ou d'autres sanctuaires auraient pu intervenir par des purifications ou des rites pour « rompre » ou « canaliser » cette influence. Mais sans preuve textuelle claire, c'est du domaine de l'hypothèse. Pourquoi cet intérêt pour les enfants et la persistance ? Quel genre de rêves avez-vous en tête pour votre reconstitution ?
Je déglutis, choisissant mes mots avec soin pour ne pas révéler que ces rêves sont personnels.
— Des rêves récurrents, très vifs, décrits dans certaines sources secondaires ou dans des cas modernes rapportés comme analogues. Une poursuite dans une forêt sans fin, une bête noire – un loup, par exemple – aux yeux brillants, une sensation de traque implacable, de souffle chaud sur la nuque. La peur est viscérale, presque physique, et elle persiste au réveil. Pas juste un cauchemar isolé, mais un motif qui revient nuit après nuit, avec une intelligence derrière, comme si la bête... observait, apprenait. Parfois, au réveil, il y a des marques sur le corps – des rougeurs, des griffures légères, comme si quelque chose avait effleuré la peau pendant le sommeil. Et dans les versions les plus intenses, la bête parle : elle murmure des choses comme « bientôt », « appelle-moi », ou « Invoque-moi ».
Il ajuste ses lunettes, l'air pensif, presque inquiet.
— Ça ressemble à ce que les anciens appelaient « phobetorikoi oneiroi » – des rêves phobétiques, envoyés par Phobetor pour provoquer une terreur sacrée. Les risques que les anciens couraient étaient immenses. L'incubation n'était pas une simple sieste dans une grotte ; c'était une porte ouverte sur l'inconnu. Imaginez : un consultant s'allongeait nu, dans le noir absolu, après des jours de jeûne et de purification. L'offrande – miel, vin, eau – attirait le daimôn, mais si l'invocation était mal faite, ou si l'esprit n'était pas prêt...
Il marque une pause, ajustant ses lunettes.
— ... les conséquences pouvaient être dévastatrices. Pausanias mentionne des cas de folie : des visions si terrifiantes qu'elles brisaient l'esprit. Artémidore parle de "phobos sacré", une terreur divine qui purgeait l'âme, mais qui pouvait aussi la consumer. Certains initiés sortaient changés, guéris de leurs maux, mais d'autres... eh bien, les textes sont elliptiques. Des disparitions, des marques physiques inexplicables, des obsessions permanentes. Les prêtres d'Asclepios sélectionnaient rigoureusement les candidats ; pas n'importe qui osait invoquer un Oneiros comme Phobetor. C'était un pari avec les dieux – et les dieux ne perdent pas souvent.
Je déglutis, feignant un intérêt purement académique.
— Fascinant. Et si quelqu'un essayait aujourd'hui ? Hypothétiquement, bien sûr.
Il rit doucement, mais sans humour.
— Hypothétiquement ? Ce serait de la folie. Notre monde a oublié ces forces, mais ça ne les rend pas moins réelles dans l'inconscient collectif. Si vous reconstituez un rituel pour votre thèse, restez-en à la théorie. Les anciens prenaient des risques parce qu'ils croyaient ; nous, nous savons que la croyance peut créer sa propre réalité. Attention à ne pas réveiller quelque chose que vous ne pourrez pas rendormir.
Nous nous serrons la main, et il s'éloigne vers son bureau. Ses mots tournent dans ma tête tout le long du métro jusqu'à mon appartement. Est-ce un avertissement ? Ou juste les divagations d'un prof passionné ? Je sais que je vais le faire quand même. Les ingrédients sont prêts ; le loup me pousse.
Le soir tombe vite. Je mange un sandwich vite fait, assis à mon bureau, en relisant mes notes sur le rituel. La conversation avec Valenti m'a secoué, mais pas assez pour arrêter. Au contraire, elle renforce ma détermination. Je me couche tôt, épuisé par la journée, en espérant une nuit paisible. Erreur grossière.
Le sommeil m'emporte comme une vague noire, et je suis instantanément plongé dans le rêve. Pas une transition douce ; un plongeon brutal dans l'obscurité. La forêt est là, plus vivante que jamais, plus oppressante. Les arbres ne sont plus juste des sentinelles ; ils respirent, leurs troncs se gonflant et se dégonflant comme des poumons géants, exhalant une brume froide qui colle à ma peau nue. Le sol n'est plus un tapis de feuilles ; c'est une masse vivante, des racines qui ondulent sous mes pieds, s'enroulant autour de mes chevilles comme des serpents affamés, me ralentissant à chaque pas. L'air est épais, saturé d'une odeur de terre remuée, de pourriture sucrée, et de ce musc animal qui me noue les tripes – un mélange de sueur bestiale et de sang frais.
Je cours, mais c'est inutile. Mes jambes sont lourdes, comme lestées de plomb, et chaque foulée envoie des vibrations dans le sol qui réveillent des échos lointains : des grognements, des murmures en une langue oubliée, gutturale et rythmée. Derrière moi, le loup. Immense, plus grand que dans mes souvenirs d'enfance, sa fourrure noire absorbe la faible lumière qui filtre à travers le feuillage, ne laissant que ses contours flous, comme une ombre vivante. Ses yeux dorés ne brillent plus comme des phares ; ils pulsent, comme un cœur enragé, projetant des éclats qui illuminent brièvement les veines rouges dans ses iris. Sa respiration est un râle profond, syncopé avec le mien, comme si nous partagions le même souffle. Je sens l'humidité de son haleine sur ma nuque, chaude et fétide, portant un goût métallique qui s'infiltre dans ma bouche.
Cette fois, la poursuite dure plus longtemps. Je zigzague entre les arbres, mes pieds s'enfonçant dans la boue gluante, éclaboussant mes jambes de terre noire qui colle comme du sang séché. Les branches me griffent les bras, les épaules, laissant des sillons brûlants. Le loup gagne du terrain ; j'entends le craquement des racines sous ses pattes massives, le froissement de sa fourrure contre les buissons. Il grogne maintenant, des mots qui se forment : « Ikelos... Phobetor... appelle-moi... bientôt... » Sa voix est un mélange de grondement animal et de murmure humain, vibrant dans mes os.
Je trébuche enfin, comme toujours, sur une racine proéminente qui surgit du sol comme une main crochue. Je tombe à plat ventre, la boue entrant dans ma bouche, étouffante, au goût de fer et de décomposition. Le loup s'arrête au-dessus de moi, son ombre me couvrant comme une cape noire. Je sens ses crocs effleurer mon dos, pas pour mordre, mais pour tracer des lignes – des griffures légères, possessives, puis une pression plus forte, comme si ses mâchoires se refermaient doucement, laissant des marques de crocs sans percer profondément la peau. Sa fourrure frôle ma peau, chaude et électrique, envoyant des frissons qui mélangent peur et quelque chose d'autre, une attirance interdite. Il se métamorphose partiellement : ses pattes avant deviennent des mains humaines, tatouées d'ombres mouvantes – serpents, corbeaux – qui s'enroulent autour de mes poignets, me clouant au sol. Ses yeux dorés plongent dans les miens : « Invoque-moi, Colin. Ou je te consumerai. Bientôt. »
Le rêve culmine en une vague de terreur pure, mon corps convulsant dans la boue, et je me réveille en sursaut, haletant, trempé de sueur. L'horloge indique 2 h 47. Mon appartement est silencieux, la lueur de la rue filtrant à travers les rideaux. Je m'assois, allume la lampe de chevet, et c'est là que je les vois : des marques sur mon corps. Pas des rougeurs anodines, mais des griffures fines sur mes avant-bras, comme si des ongles – ou des griffes – m'avaient égratigné. Elles sont rouges, légèrement enflées, et picotent quand je les touche. Mon dos me brûle ; je me contorsionne devant le miroir de la salle de bain, et là, trois lignes parallèles superficielles courant de mes épaules à mes reins, accompagnées de deux marques de crocs nettes, rondes et rouges, avec de minuscules points de sang séché au centre, comme si des dents avaient pressé juste assez pour imprimer la forme sans déchirer. Comment ? Le lit est intact, pas de branches ou d'objets pointus. C'est impossible. Ou pas.
Je reste figé, le cœur battant. Valenti avait raison : les anciens prenaient des risques. Et moi ? Je suis terrifié, mais plus déterminé que jamais. Le rituel doit avoir lieu. Bientôt.
Fin du chapitre 1.
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