00:00 00:00
ou pour accéder à la lecture audio sans limite de temps
✦ tounet777 Les murmures de Phobetor XSTORY
Temps de lecture Vues Date de publication Commentaires Partager Liste de lecture
Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Les murmures de Phobetor — Chapitre 2

20 minutes
3
Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

Auteur

Photo de profil de tounet777
tounet777
Histoires publiées
516
Abonnés
167
J'aime cumulés
6.3k

Les murmures de Phobetor

Chapitre 2

Chapitre 2
Le lendemain matin, je me réveille avec une sensation de brûlure diffuse dans le dos, comme si les marques de crocs étaient encore chaudes sous ma peau. Je passe la main sur les deux points ronds et rouges, et je grimace : ils ont gonflé pendant la nuit, formant de petites bosses sensibles au toucher, entourées d'un halo violet pâle qui s'étend légèrement. Les griffures sur mes avant-bras ont viré au violet sombre, les bords un peu craquelés, comme si la peau avait été tendue puis relâchée trop vite. Je reste un long moment devant le miroir de la salle de bain, torse nu, à les observer sous la lumière crue du néon. Les crocs surtout me fascinent et m'effraient : deux empreintes parfaites, espacées exactement comme une mâchoire animale, avec de minuscules croûtes de sang séché au centre de chaque cercle, comme si des dents avaient pressé juste assez fort pour marquer sans percer. Pas une goutte de sang n'a coulé sur les draps.
Le lit est toujours impeccable, les plis du matelas intacts. Je touche les marques du bout des doigts ; elles pulsent faiblement, comme un cœur minuscule sous ma peau. Impossible. Et pourtant réel.
Je décide de commencer le jeûne aujourd'hui, comme les textes le prescrivent pour les grandes incubations. Pas de petit-déjeuner. Juste un verre d'eau froide que je bois lentement, debout dans la cuisine, en regardant par la fenêtre la cour intérieure encore sombre. Mon estomac grogne déjà, un vide qui se creuse, mais je l'ignore. C'est le premier pas. Purifier le corps pour que l'âme s'ouvre, disent les anciens. Je me sens étrangement clair malgré la faim naissante : les sens aiguisés, les pensées plus nettes. Je passe la matinée à la bibliothèque de la Sorbonne, à relire des passages sur les jeûnes rituels orphiques et les purifications pré-incubation. Les descriptions sont austères : pas de nourriture solide pendant trois à sept jours, seulement des infusions d'herbes amères pour calmer l'esprit, des méditations sur les daimones, des ablutions froides. Je note tout dans mon carnet, mais mes doigts tremblent légèrement – pas de peur, d'excitation contenue.
Chaque fois que je bouge, les crocs dans mon dos tirent sur la peau, comme un rappel vivant.
Vers 16 heures, je décide d'aller à mon séminaire optionnel sur les mystères d'Éleusis. Je n'ai rien mangé depuis hier soir ; ma tête tourne un peu quand je me lève trop vite, mais je tiens. La faim me donne une légèreté étrange, presque euphorique. Pendant la leçon, je suis distrait, les yeux fixés sur mes notes sans vraiment les lire. Les marques me démangent sous mes vêtements, comme si elles répondaient au cours, aux mots sur les initiations et les visions sacrées.
À la fin du séminaire, alors que les autres étudiants sortent, M. Valenti reste près de la porte. Il m'attend. Son visage est plus grave que la veille, les traits tirés, comme s'il avait mal dormi. Il me fait signe de rester.
— Colin, on peut parler une minute ?
Je hoche la tête et le suis jusqu'à son bureau. La pièce est toujours la même : piles de livres instables, odeur de vieux papier et de café froid. Il ferme la porte derrière nous et s'assoit sur le bord de son bureau, les bras croisés.
— J'ai repensé à notre conversation d'hier. Toute la nuit, en fait. Ces rêves que vous avez décrits… les poursuites, les murmures, les marques au réveil. Et maintenant, vous parlez de Phobetor qui parle directement, qui dit « bientôt », « appelle-moi », « Invoque-moi ». Franchement, Colin, je n'ai jamais lu ça nulle part dans les sources primaires. Ni chez Pausanias, ni chez Artémidore, ni dans les scholies. Alors je repose la question : d'où tenez-vous tout ça ? Parce que ce n'est pas dans les textes.
Je sens la panique monter, mais je tente de garder un ton neutre, presque détaché, et je cherche une excuse rapide.
— C'est… une synthèse, monsieur. Des interprétations croisées. Certains commentateurs modernes, des anthropologues qui travaillent sur les rêves dans les cultures antiques, ont rapporté des cas similaires dans des études comparatives. Et puis, il y a des analogies avec des témoignages contemporains – des patients en thérapie jungienne, par exemple, qui décrivent des figures animales récurrentes avec une voix.
Il secoue la tête, pas convaincu du tout. Ses yeux se plissent.
— Colin, arrêtez. Vous êtes un excellent étudiant, vous savez très bien que les sources secondaires sérieuses ne parlent pas de Phobetor en train de murmurer « bientôt » ou d'invoquer un nom. C'est trop précis, trop personnel. Les articles jungiens parlent d'archétypes, pas de dialogues verbatim avec un daimôn. Dites-moi la vérité. Ces rêves, ces marques… ce n'est pas hypothétique, n'est-ce pas ?
Le silence s'étire. Mon dos me lance, comme si les crocs répondaient à la question. Je finis par craquer, la voix basse.
— Non, monsieur. Ce n'est pas hypothétique. C'est moi. J'ai ces rêves depuis mes six ans. Toutes les nuits, ou presque. Le même loup noir, la forêt, la poursuite. Au début, c'était juste de la peur pure. Puis il a commencé à changer – à prendre forme hybride, à avoir des tatouages qui bougent sur sa peau. Et depuis quelques semaines… il parle. « Bientôt. » « Appelle-moi. » « Invoque-moi. » Et au réveil… ces marques.
Je relève mes manches pour lui montrer les griffures sur mes avant-bras – fines, rouges, encore enflées. Puis, sans un mot, je me retourne et soulève mon tee-shirt pour révéler mon dos. Les trois lignes parallèles, rouges et enflées. Et surtout, les deux marques de crocs : deux cercles parfaits, avec des points de sang séché au centre, comme si des dents avaient pressé juste assez pour imprimer la forme sans déchirer.
Valenti inspire bruyamment.
— Mon Dieu… Asseyez-vous.
Je m'assois sur la chaise en face de son bureau. Il s'approche, examine les marques sans les toucher, les yeux plissés, puis recule et s'appuie contre le bureau.
— Ce ne sont pas des auto-mutilations. Trop précises, trop symétriques. Et ces crocs… on dirait une empreinte réelle. Avez-vous vu un médecin ?
— Oui. Plusieurs. Psys, neurologues, dermatologues. EEG normaux, scanners normaux. Ils parlent de somnambulisme, d'allergie cutanée, de grattage inconscient. Mais j'ai installé une caméra une nuit : je dors immobile. Pas un mouvement. Et au matin, les marques sont là. Fraîches.
Il se rassoit lentement, passe une main sur son visage.
— Colin… si c'est vrai, ce n'est pas psychologique. Ou pas seulement. Les anciens décrivaient exactement ça : des « stigmates divins », des marques laissées par les daimones sur les corps des consultants. Mais dans les textes, c'était rare, et toujours après un rituel. Pas spontanément, pas depuis l'enfance. Vous n'avez jamais… essayé de répondre à ces murmures ? De faire un rituel ?
Je mens sans hésiter.
— Non. Jamais. J'ai juste… étudié. Pour comprendre.
Il me regarde longtemps, comme s'il pesait mes mots, puis secoue la tête.
— Écoutez-moi bien. Ne faites rien. Ne tentez pas d'invoquer Phobetor. Les anciens savaient ce qu'ils risquaient : folie, disparition, possession. Si ce daimôn est attaché à vous depuis l'enfance, c'est déjà exceptionnel – et dangereux. Arrêtez de creuser. Parlez à un spécialiste qui comprend les archétypes mythiques et les états modifiés de conscience. Pas à un psy classique. Quelqu'un comme un analyste jungien ou un anthropologue des religions. Mais surtout… ne faites pas le rituel. Vous m'entendez ?
Je hoche la tête, feignant d'écouter, mais intérieurement, je sais que c'est trop tard. Le jeûne a commencé ce matin. Les ingrédients sont prêts dans l'appartement. Les marques brûlent comme une invitation. Je le remercie, je sors du bureau. Dehors, le soir tombe. Mon estomac est vide, ma tête légère. Je rentre chez moi à pied, malgré la fatigue. Chaque pas fait pulser les crocs dans mon dos. Phobetor est proche. Très proche.
Je rentre chez moi, les jambes lourdes, l'esprit encore agité par la conversation avec Valenti. L'appartement me semble plus petit que jamais, les murs se refermant comme les arbres de la forêt dans mes rêves. Je pose mon sac près de la porte, enlève mes chaussures sans allumer la grande lumière – juste la petite lampe rouge sur le bureau, celle qui donne cette lueur sanguine, comme un avertissement. Mon dos me tire toujours, les marques de crocs pulsent sous ma chemise, un rappel constant que la nuit dernière n'était pas qu'un songe. Je m'assois à mon bureau, ouvre mon ordinateur. La page 47 de ma thèse m'attend, le curseur clignotant comme un œil impatient. Je décide d'avancer. Pas question de laisser ces rêves me paralyser. Si je dois comprendre Phobetor, autant le faire à travers les textes.
Je relis mes notes sur les Oneiroi secondaires. Ovide décrit Phobetor comme celui qui prend forme de bête pour terrifier, mais rien sur des liens persistants depuis l'enfance. Je tape quelques paragraphes : « Dans les Métamorphoses (XI, 626-629), Phobetor incarne la métamorphose animale, provoquant phobos comme un outil divin de révélation. Mais si un tel daimôn s'attache à une âme mortelle, les sources restent elliptiques sur les conséquences à long terme. » Mes doigts volent sur le clavier, mais la faim commence à se faire sentir – le jeûne que j'ai entamé ce matin creuse un vide en moi. Je bois une gorgée d'eau, ignore les gargouillis. J'ajoute une note sur Artémidore : « L'interprétation des rêves phobétiques comme signes d'un appel initiatique pourrait expliquer des visions récurrentes, mais sans rituel, le risque de consommation psychique est élevé. » Les mots coulent, mais mes yeux se font lourds. La fatigue de la nuit précédente, mêlée au jeûne, m'assomme.
Ma tête s'incline, mes paupières tombent. Je m'endors là, sur le bureau, le front contre le clavier.
Le rêve m'aspire instantanément, plus violent que jamais. Pas de transition ; je suis jeté dans la forêt, les arbres vivants, leurs troncs palpitants comme des cœurs géants, la brume collante sur ma peau nue. Le sol grouille de racines qui s'enroulent autour de mes jambes, me tirant vers le bas, aspirant ma force comme un vampire. L'air est saturé de musc bestial, plus fort, plus enivrant, mêlé à une odeur de sang frais qui me donne la nausée. Je cours, mais c'est futile ; mes muscles brûlent déjà, le jeûne rend mon corps faible, chaque pas une agonie. Derrière moi, le loup – immense, sa fourrure noire avalant la lumière, ses yeux dorés pulsant comme un phare enragé. Sa respiration synchronisée à la mienne, un râle profond qui vibre dans mes os. Je sens son haleine chaude sur ma nuque, fétide, portant ce goût métallique qui envahit ma bouche.
La poursuite est interminable. Je zigzague, les branches me lacèrent les bras, les épaules, creusant des sillons plus profonds. Le loup est plus proche, ses pattes martelant le sol comme un tambour de guerre. Il grogne maintenant, des mots plus clairs, plus insistants : « Tu te rapproches… Appelle-moi… Bientôt… Tu es prêt… Invoque-moi… » Sa voix est un mélange rauque, animale et humaine, qui résonne dans ma tête comme un écho infini. Je trébuche sur une racine crochue, tombe dans la boue étouffante. Il s'arrête au-dessus de moi, son ombre m'enveloppant. Ses crocs effleurent mon dos, tracant de nouvelles lignes, pressant plus fort sur les marques existantes. Sa fourrure frôle ma peau, chaude, électrique, envoyant des frissons de peur mêlée à un désir interdit. Il se métamorphose : pattes devenant mains tatouées d'ombres mouvantes – serpents qui rampent, corbeaux qui battent des ailes.
Il m'immobilise, ses yeux dorés plongeant dans les miens : « Tu te rapproches… Bientôt… Invoque-moi, ou je te consumerai… »
Le rêve explose en terreur absolue, mon corps convulsant dans la boue. Je me réveille en sursaut, haletant, trempé de sueur comme si j'avais couru des kilomètres. L'horloge indique 2 h 12. Mon appartement est silencieux, mais la lampe rouge jette des ombres qui dansent comme des racines vivantes. Je touche mon dos : les marques pulsent plus fort, comme si le rêve les avait ravivées. Je me lève, tourne en rond dans la pièce, le cœur battant. La faim du jeûne me rend faible, mais l'adrénaline me pousse. Je ne peux pas rester ici. J'enfile un manteau par-dessus mon tee-shirt, attrape mes clés, et sors dans la rue à 2 h du matin. Paris est désert, les rues humides sous la bruine, les lampadaires jetant des halos jaunes comme des yeux dorés. Je marche vite, sans but, pour évacuer la terreur.
Mais au bout de quelques minutes, les visions commencent. D'abord subtil : une ombre au coin d'une rue qui se mue en loup noir, ses yeux luisants me fixant. Je cligne des paupières, elle disparaît. Puis, plus fort : les arbres des squares se tordent comme dans la forêt, leurs branches griffant l'air. Un murmure dans le vent : « Tu te rapproches… » Je m'arrête, le cœur affolé. Une silhouette hybride, mi-homme mi-bête, se profile dans une vitrine sombre – tatouages mouvants, yeux dorés. « Bientôt… » Je cours, rentre en sprint chez moi, claque la porte, m'adosse contre elle, haletant. Les visions s'estompent, mais mon corps tremble. Je bois de l'eau, m'allonge sans dormir vraiment jusqu'au matin.
Le lendemain matin, je suis toujours en jeûne – rien que de l'eau et une infusion d'herbes. Mon corps est faible, mais mon esprit est clair : c'est décidé, je ferai le rituel. Mais je n'arrive plus à garder ça pour moi. Je veux faire les choses bien, comprendre avant de plonger. J'irai demander conseil à Valenti. Il saura quoi faire. Je m'habille, cache les marques sous un pull, et me rends à la Sorbonne. Valenti est dans son bureau ; il me reçoit immédiatement, l'air encore plus inquiet que la veille.
— Colin, vous avez l'air épuisé. Qu'est-ce qui se passe ?
Je m'assois, et tout sort : les rêves depuis l'enfance, les murmures qui s'intensifient, les marques qui apparaissent, les visions éveillées la nuit dernière. Je lui dis que j'en peux plus de ces cauchemars, de ces marques qui me rongent, que je veux comprendre pourquoi moi, pourquoi Phobetor m'a choisi. Et j'avoue : j'ai réuni tous les ingrédients pour le rituel – peau de bête, miel, vin, figurine de loup, tout. Et j'ai commencé le jeûne hier.
Valenti pâlit.
— Colin, non. Arrêtez tout de suite. Vous n'avez pas les compétences pour ce genre de chose. Ce n'est pas un jeu académique. Les anciens avaient des prêtres, des guides. Vous risquez votre santé mentale, voire pire. Mangez quelque chose, oubliez ce rituel.
Mais je secoue la tête, déterminé.
— Je ne peux pas. J'en peux plus. Il faut que je comprenne.
Il soupire, prend son téléphone.
— D'accord. Je connais quelqu'un qui pourrait vous donner conseil. Le professeur Yves De Bourges, spécialiste en mythologie grecque et rituels antiques. Il est à la retraite, mais il saura.
Il compose le numéro devant moi. La conversation est brève : Valenti explique la situation, sans trop de détails. De Bourges accepte.
— Demain, 13 h, à son bureau à l'Institut d'études anciennes.
Je hoche la tête. Demain.
Le lendemain matin, je me réveille en sursaut, le corps endolori comme si j'avais été piétiné par une meute. La nuit a été un enfer amplifié. Les cauchemars se sont enchaînés sans répit, plus intenses, plus viscéraux. Le loup n'était plus une ombre distante ; il me touchait, ses crocs s'enfonçant plus profond dans ma peau onirique, ses murmures comme un bourdonnement incessant : « Tu te rapproches… Encore un peu… Bientôt… » J'ai lutté pour m'éveiller plusieurs fois, mais à chaque fois, il me ramenait dans la forêt, les racines me tirant vers le bas, sa fourrure contre ma nuque comme une étreinte possessive. Au réveil final, à 6 h du matin, je suis trempé de sueur, le tee-shirt collant à mon dos. Je me traîne jusqu'au miroir : les marques ont empiré. Les griffures sur mes avant-bras sont maintenant boursouflées, des lignes violettes enflées qui suintent un peu de liquide clair.
Et les crocs… ils ont viré au pourpre sombre, les deux cercles gonflés comme des morsures infectées, avec de nouvelles petites veines rouges qui rayonnent autour, comme si quelque chose pulsait encore dessous. Je touche : c'est chaud, fiévreux. Mon reflet me montre un visage creusé, des cernes noirs comme la fourrure du loup. Le jeûne n'aide pas ; mon estomac est un vide hurlant, ma tête lourde, mais je tiens. Pas une miette. Juste de l'eau et une infusion de laurier séché pour calmer les nerfs, comme les textes le conseillent.
Je m'habille lentement, un pull épais pour cacher les marques, et je sors. Paris est encore grise sous le ciel bas, les rues humides de la nuit. Je marche jusqu'à la Sorbonne pour tuer le temps, mais mon esprit tourne en boucle. Pourquoi moi ? Pourquoi depuis si longtemps ? Valenti avait raison : c'est exceptionnel. Et dangereux. Mais je n'en peux plus. Ces cauchemars me rongent, me volent mon sommeil, ma vie. Les marques sont la preuve que ce n'est plus juste dans ma tête. Je veux comprendre. À 13 h pile, je suis devant le bureau d'Yves De Bourges à l'Institut d'études anciennes. C'est un vieil immeuble aux murs couverts de plaques commémoratives, l'air chargé d'une odeur de livres anciens et de poussière sacrée. Je frappe.
— Entrez.
Yves De Bourges est un homme d'une soixantaine d'années, sec comme un olivier grec, avec une barbe blanche taillée court et des yeux perçants derrière des lunettes demi-lune. Son bureau est un chaos organisé : étagères débordant de volumes en grec ancien, fragments de papyrus sous verre, une statue miniature d'Asclepios sur le coin de la table. Il se lève, me serre la main fermement.
— Colin Morgan, c'est ça ? Valenti m'a parlé de vous. Asseyez-vous. Du thé ?
Je refuse – le jeûne – et m'assois. Il s'installe en face, croise les mains.
— Valenti m'a dit que vous aviez un problème… mythologique. Racontez-moi tout. Depuis le début.
Je respire un grand coup et je déballe. Depuis mes six, chez mes parents. La première nuit : le loup noir, la forêt, la poursuite, le réveil en hurlements. Les nuits suivantes, identiques, qui ont transformé mon enfance en bataille contre le sommeil. Les psys, les pédiatres, les sirops inutiles. À sept ans, les exercices de respiration ; à neuf, les dessins pour « apprivoiser » le loup, qui n'ont fait que le rendre plus réel. À douze, la thérapie cognitivo-comportementale, à la recherche d'un trauma inexistant. À quinze, les transformations : le loup devenant hybride, mi-bête mi-homme, avec des tatouages sombres qui bougent comme des ombres vivantes. Sa voix claire : « Tu me fuis, mais tu me cherches. » Les marques au réveil – rougeurs d'abord, puis griffures. Les neurologues, les EEG, rien. À seize, la découverte de la mythologie, Lycaon, les Oneiroi, Phobetor – la révélation. Les études à la Sorbonne pour affronter ça.
Et récemment : les murmures plus insistants – « Bientôt », « Appelle-moi », « Invoque-moi » –, les visions éveillées la nuit dernière dans les rues, et les marques qui empirent : griffures, et maintenant ces crocs dans le dos.
Je relève mon pull pour lui montrer. Il se penche, examine sans toucher, les yeux écarquillés.
— Incroyable… Des stigmates. Précisément comme dans certains ex-voto des grottes d'Asclepios. Mais chez un enfant… et persistant jusqu'à l'âge adulte. Racontez-moi les détails des rêves. La forêt – comment est-elle ? Le loup – sa taille, ses yeux ? Les tatouages – quels animaux ?
Je décris tout : la forêt dense, vivante, racines ondulantes, arbres respirants. Le loup immense, fourrure noire absorbant la lumière, yeux dorés pulsants comme un cœur. Les tatouages : serpents rampant sur ses bras, corbeaux battant des ailes sur son torse, loups hurlants sur son dos. Les murmures qui deviennent ordres. Les visions éveillées : ombres lupines dans les rues, branches griffant l'air.
De Bourges note furieusement sur un carnet, pose des questions précises : « À quel âge les transformations ont-elles commencé ? » (Quinze ans.) « Les marques apparaissent-elles toujours au même endroit ? » (Non, aléatoires, mais toujours après un contact dans le rêve.) « Avez-vous essayé de lui parler dans le rêve ? » (Non, la peur me paralyse.) Il fouille dans ses étagères, sort un volume ancien, des photocopies de papyrus.
— J'ai quelque chose. Un cas similaire. Rare. Très rare. Dans un fragment de scholie byzantine sur Artémidore, daté du IXe siècle, on parle d'un enfant de Thèbes – un garçon nommé Kallias, vers le IVe siècle av. J.-C. Dès ses cinq ans, des rêves de poursuite par une bête noire, yeux luisants, forêt interminable. Les prêtres d'Asclepios l'ont examiné : marques physiques au réveil, griffures, morsures légères. Ils l'ont interprété comme un appel de Phobetor. L'enfant a grandi avec ça, les rêves persistant, s'intensifiant à l'adolescence – transformations, murmures. Mais il n'a jamais accompli le rituel d'incubation complet. Les prêtres l'ont purifié, mais sans l'invoquer pleinement. À vingt-trois ans… il a disparu. Du jour au lendemain. Sa famille a rapporté des visions éveillées la veille, puis plus rien. On a retrouvé son lit vide, avec des marques de griffes sur les murs. Le scholie suggère une « consommation par le daimôn », mais c'est elliptique.
Je déglutis, le cœur serré. Pareil à moi. Vingt-quatre ans maintenant. Disparu sans rituel.
— Et vous, Colin ? Qu'est-ce que vous comptez faire ?
Je respire profondément.
— Je veux le faire. Le rituel. J'ai réuni les ingrédients : peau de mouton noire, miel brut, vin Mavrodaphne, figurine de loup que j'ai sculptée, bandeau de lin, résine de pin, pierre de lave, bol en terre, plume de corbeau. J'ai commencé le jeûne hier. Dans deux jours, je serai prêt. Je n'en peux plus, professeur. Ces cauchemars me volent ma vie. Ces marques me rongent. Je veux comprendre pourquoi moi, pourquoi depuis si longtemps.
De Bourges se raidit.
— Non. C'est de la folie. Vous n'avez pas les compétences. Valenti m'a prévenu, mais je vois que vous êtes déterminé. Écoutez : si vous insistez, faisons-le bien. J'ai des textes rares sur l'incubation chthonienne. Pas juste Ovide ou Pausanias – des inscriptions de Trézène que j'ai traduites moi-même. Elles parlent de protections : un cercle de laurier autour du lit, une invocation précise pour limiter le daimôn, des herbes à mâcher pour garder l'esprit clair. Et un ancre – quelqu'un pour veiller pendant le rituel, pour vous réveiller si ça dégénère.
Il fouille dans un tiroir, sort un dossier jauni.
— Ici : une variante du rite pour les « appelés persistants ». Ajoutez du sel de mer dans la mixture pour purifier, murmurez le nom d'Hypnos avant Phobetor pour tempérer la terreur. Et portez une amulette – une pierre noire gravée d'un serpent, symbole d'Asclepios. Je peux vous en prêter une. Mais Colin… repensez-y. Kallias n'a pas fait le rituel, et il a disparu. Imaginez si vous l'ouvrez pleinement.
Je hoche la tête, mais je sais que je le ferai. Dans deux jours. Il me donne l'amulette – une petite pierre de lave polie, gravée d'un serpent enroulé. Je la serre dans ma main. Intense, la conversation l'est : ses yeux inquiets, ses mains tremblantes sur les papiers anciens. Je sors, le soleil bas sur Paris. Mon corps est faible, la faim comme un feu intérieur. Mais je me rapproche.
Fin du chapitre 2.
Commentaires Partager Liste de lecture

Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.

ou laissez un mot
Soyez respectueux
Publier
Chapitre suivant
Chapitre 3
23 minutes
3
0
0
Chapitre suivant

Commentaires ()

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à en laisser un !

Histoires similaires

✦ tounet777 Le poids du souvenir XSTORY
Le poids du souvenir
Chapitre 3
Par tounet777
0
0
2
Gays
✦ Lioubov La vérité sur (le divorce de) Lioubov XSTORY
La vérité sur (le divorce de) Lioubov
Chapitre 1
Par Lioubov
60
51
2k
Hétéro
✦ Lioubov La vérité sur (le divorce de) Lioubov XSTORY
La vérité sur (le divorce de) Lioubov
Chapitre 3
Par Lioubov
39
25
971
Hétéro
✦ tounet777 La morsure de l'éternité XSTORY
La morsure de l'éternité
Chapitre 5
Par tounet777
0
0
3
Gays
✦ tounet777 La morsure de l'éternité XSTORY
La morsure de l'éternité
Chapitre 1
Par tounet777
0
0
2
Gays
✦ Fitze Une idylle en enfer XSTORY
Une idylle en enfer
Chapitre unique
Par Fitze
7
0
2.9k
Hétéro
✦ Blueberry89 Louve XSTORY
Louve
Chapitre unique
Par Blueberry89
80
13
5.1k
Hétéro
✦ Rain Un étrange journal intime XSTORY
Un étrange journal intime
Chapitre 4
Par Rain
8
1
3.4k
Bi
✦ tounet777 La morsure de l'éternité XSTORY
La morsure de l'éternité
Chapitre 2
Par tounet777
0
0
2
Gays
✦ Petite Chérie La toile XSTORY
La toile
Chapitre unique
Par
9
7
3.3k
Hétéro

Restez informé des nouvelles histoires

Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail

Explorez les catégories

Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir

Mode sombre
Apparition progressive
Lecteur Audio