Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les murmures de Phobetor — Chapitre 11
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les murmures de Phobetor
Chapitre 11
Chapitre 11
L'Olympe, avec ses colonnades d'or pur et ses jardins suspendus où le temps ne s'écoule plus selon les lois des mortels, est une demeure d'une splendeur absolue, une perfection qui défie l'entendement. Pourtant, pour un cœur qui a battu pendant vingt-quatre ans au rythme des saisons humaines, cette immortalité peut parfois sembler d'une froideur insupportable. Malgré l'accueil des Immortels et le prestige de ma nouvelle nature, une part de moi reste indéfectiblement liée à cette petite parcelle du monde des hommes, à l'odeur de la pluie sur le bitume et au bois craquant de la maison de mes parents.
Zeus a tenu parole. D'une simple pensée, le voile entre les mondes s'écarte. Phobetor et moi ne voyageons plus dans la douleur, le secret ou la peur ; nous glissons à travers l'éther comme deux rayons de lune fusionnant dans la nuit profonde pour atteindre notre destination.
Nous apparaissons à l'entrée de Dole, sur le vieux pont de pierre qui enjambe le Doubs. La brume matinale s'accroche encore aux eaux sombres du canal, mais elle s'écarte avec un respect instinctif devant notre passage. Phobetor a pris une apparence plus discrète pour ne pas foudroyer les cœurs mortels, bien que sa stature reste imposante et son regard d'un ambre surnaturel. Moi, je porte une tunique qui semble tissée de brume et de soie stellaire, mes traits de cristal adoucis pour ne pas aveugler ceux qui m'ont vu grandir.
Nous marchons dans les rues désertes jusqu'à la maison de mes parents. Mon cœur divin, bien que plus vaste et puissant, bat avec une émotion purement humaine, une nostalgie qui me serre la gorge. Je pose ma main sur la poignée de la porte. Pour le Dieu du Seuil, aucun verrou n'existe plus, aucune barrière physique ne peut m'empêcher d'entrer.
À l'intérieur, l'odeur est restée la même, capturée dans une capsule temporelle : un mélange de café chaud, de vieux livres et de lessive. Mes parents sont dans la cuisine. Ils sont assis en silence, les yeux perdus dans le vide, fixant une chaise désormais inoccupée. Ils portent le deuil de leur fils unique, ce garçon de vingt-quatre ans qu'ils pensent avoir perdu à jamais dans un studio parisien dévasté.
— Maman. Papa.
Le son de ma voix, désormais mélodieuse comme une lyre mais gardant l'inflexion exacte du fils qu'ils ont élevé, les fait sursauter violemment. Ils se tournent lentement, leurs visages marqués par les rides nouvelles et profondes du chagrin.
Ma mère lâche sa cuillère, qui tinte sur le carrelage dans un silence de mort. Elle porte sa main à sa poitrine, ses yeux s'agrandissant devant la silhouette lumineuse qui se tient devant elle. Je ne suis plus le jeune homme pâle et fatigué par les cauchemars qu'elle a connu. Je suis radieux, immense, empreint d'une paix qui dépasse tout ce qu'une mère peut imaginer.
— C'est moi, Maman. Je suis revenu.
Elle s'élance, et pour la première fois dans l'histoire de ce quartier de Dole, une divinité reçoit l'étreinte d'une mortelle. Je m'abaisse pour l'envelopper dans mes bras. C'est alors qu'elle recule brusquement, ses doigts frôlant ma peau. Elle remarque que je ne suis plus tout à fait humain. Là où son regard se pose sur mon bras, elle voit que mes veines ne sont plus bleues, mais qu'elles charrient une lumière d'or liquide, un ambre mouvant qui pulse à travers ma peau translucide comme de l'albâtre.
— Colin... murmure-t-elle, terrifiée et fascinée. Ton bras... on dirait qu'il est fait d'étoiles. Et tes yeux... ils ne sont plus noisette, ils sont comme des soleils lointains.
Mon père se lève à son tour, les jambes tremblantes. Il s'approche et remarque le corbeau sur ma poitrine : il ne s'agit plus d'un simple dessin, mais d'une entité qui semble respirer sous ma chair, dont les plumes de jais vibrent d'une énergie qui fait grésiller l'air autour de moi.
— Papa, regarde bien, dis-je en posant ma main sur la sienne. Ma main ne tremble plus. Mon cœur ne s'emballe plus de peur. Je ne suis plus le garçon fragile qui craignait le noir. Je suis devenu le noir, et je l'ai dompté.
Je m'efface légèrement pour laisser apparaître Phobetor, qui se tient dans l'ombre du salon de la maison de mes parents. Sa présence emplit la pièce, majestueuse et sombre. Mes parents reculent, saisis d'une crainte millénaire.
— Voici Phobetor, dis-je avec une immense tendresse. Celui qui règne sur les nuits. Et moi, je suis devenu son égal.
Mon père regarde Phobetor, puis il fixe à nouveau mes mains de nacre. Il comprend enfin, non pas par une explication, mais par la présence physique de l'impossible dans sa cuisine.
— Alors... c'était vrai ? murmure-t-il en retombant sur sa chaise. Toutes ces légendes... les Dieux grecs... ils existent vraiment ? Ils sont là, chez nous ? Mon fils est... l'un d'eux ?
Phobetor fait un pas en avant, sa voix profonde faisant vibrer les murs de la cuisine.
— Ils existent, Charles, répond le Dieu des Cauchemars en s'adressant à mon père. Et votre fils a forcé les portes du destin par pur amour.
La tristesse est étouffante. C'est l'adieu final à la normalité. Je vois la chambre vide à l'étage de la maison de mes parents qui ne sera plus jamais occupée par le jeune homme de vingt-quatre ans. Je dépose sur leurs fronts une bénédiction divine, un souffle de paix qui leur assurera une vie longue et sereine.
Après avoir quitté la maison de mes parents, nous nous dirigeons vers l'université. Nous n'apparaissons pas n'importe où, mais directement dans le bureau de Valenti. À l'intérieur, l'air est lourd de fumée de tabac et de vieux papiers. Le Dr De Bourges est là, discutant à voix basse avec Kálvos et Valenti. Ils semblent épuisés, hantés par les événements de Paris.
Lorsque nous nous matérialisons au centre de la pièce, le silence tombe comme une lame. Valenti lâche son dossier, De Bourges recule jusqu'à heurter sa bibliothèque, et Kálvos retire ses lunettes, frottant ses yeux comme s'il hallucinait. L'aura de nacre qui émane de moi illumine les recoins sombres du bureau.
Phobetor s'avance, sa stature divine dominant l'assemblée des savants. Il pose une main protectrice sur mon épaule et fixe les trois hommes de son regard ambré.
— Vous avez cherché la vérité dans les textes anciens, dit Phobetor d'une voix qui semble venir des profondeurs de la terre. Contemplez maintenant le fruit de vos recherches.
Il me désigne alors solennellement.
— Saluez Phaneirois.
Kálvos, entendant ce nom, laisse échapper un souffle étranglé. Il s'approche, tremblant de tout son être, fixant la lumière qui circule sous ma peau de cristal. Ses lèvres murmurent le nom avec une dévotion scientifique et mystique.
— Phaneirois... répète Kálvos, les larmes aux yeux. Cela vient du grec phaneros, ce qui est visible, manifesté, et de la racine de l'éveil. Cela signifie "Celui qui manifeste le songe" ou "Le Dieu de la Révélation Éveillée".
Je m'avance vers le bureau encombré de Valenti. D'un geste fluide, je fais apparaître un objet qui semble taillé dans un bloc de vide étoilé : le secret gravé de l'Éther. C'est une plaque de cristal sombre dont la surface est parcourue de glyphes mouvants, écrits dans la langue originelle des dieux.
Ce secret n'est pas une simple information, c'est une clé métaphysique. Il contient le protocole de l'Harmonie Onirique : la méthode exacte pour que les hommes ne soient plus les victimes de leurs cauchemars, mais les architectes de leurs propres songes. En déposant cet objet, j'offre à ces trois hommes la connaissance suprême du lien entre le cerveau humain et le monde d'en haut. C'est le remède à la folie, la preuve mathématique et spirituelle que l'âme survit au-delà du voile. C'est le testament de ma vie mortelle, transformé en un outil de salut pour l'humanité.
— Utilisez-le avec sagesse, dis-je d'une voix qui résonne comme un oracle. Vous êtes désormais les gardiens de la vérité.
De Bourges croise les bras, son scepticisme habituel balayé par la vision de mes veines d'or liquide. Valenti, lui, esquisse un sourire triste mais serein. Il a compris que le garçon de vingt-quatre ans qu'il protégeait est devenu le protecteur de l'univers.
Nous nous élevons alors simplement, quittant ce plan pour rejoindre les cieux. Je regarde en bas une dernière fois, vers la maison de mes parents qui devient un point minuscule dans la nuit. Je ne suis plus un fils perdu, je suis une sentinelle éternelle. Et même si mon corps humain est mort à vingt-quatre ans, mon amour pour eux vivra tant que les hommes feront des rêves.
Epilogue
Le temps, pour les mortels, est un prédateur silencieux qui dévore les souvenirs jusqu'à n'en laisser que de la poussière. Mais pour l'univers, le temps n'est qu'une partition infinie où s'écrivent les mélodies des âmes d'exception. Des millénaires ont passé depuis que la ville de Paris a tremblé sous l'orage sacré, ce jour où la réalité s'est déchirée pour laisser place au prodige. Les continents ont bougé, les océans ont redessiné les côtes du monde, les langues se sont éteintes pour laisser place à de nouveaux dialectes, et l'humanité a failli s'oublier elle-même à plusieurs reprises dans les replis de l'oubli. Pourtant, une légende a survécu à l'érosion des âges, une histoire qui se murmure encore lorsque les étoiles brillent d'un éclat trop pur : celle de Phaneirois, le Dieu du Seuil, l'homme qui offrit son sang et sa vie de vingt-quatre ans pour racheter le droit d'aimer l'impossible.
Tout ce que le monde moderne sait de cette ascension miraculeuse provient d'un ouvrage unique, sauvé des incendies des grandes bibliothèques et des guerres d'extinction qui ont jalonné l'histoire : le Codex des Trois Veilleurs. Ce manuscrit, dont les pages semblent palpiter d'une vie propre, fut rédigé dans une douleur et une extase commune par les trois hommes qui connurent Colin Morgan avant qu'il ne s'évapore dans la divinité : Kálvos, Valenti et De Bourges. Leurs écrits constituent aujourd'hui la base d'une compréhension nouvelle de l'existence, une croyance qui murmure au cœur de chaque rêveur.
Le Tome de Valenti : L'Humanité Sacrifiée
L'historien Valenti fut celui qui documenta la déchirure de l'âme. Dans ses écrits, il raconte avec une mélancolie déchirante comment un étudiant de vingt-quatre ans, au regard chargé d'une solitude antique, a consciemment choisi de s'effacer de la trame du monde.
L'historien Valenti fut celui qui documenta la déchirure de l'âme. Dans ses écrits, il raconte avec une mélancolie déchirante comment un étudiant de vingt-quatre ans, au regard chargé d'une solitude antique, a consciemment choisi de s'effacer de la trame du monde.
— Je l'ai vu accepter sa propre fin, écrivait Valenti dans ses mémoires ultimes. "Ce n'était pas un suicide, car le suicide est une fuite ; c'était une offrande, et l'offrande est un don. Colin n'a pas abandonné la vie parce qu'il la détestait, mais parce qu'il l'aimait trop en la personne d'un autre. Il a accepté de rompre les liens les plus sacrés, ceux qui l'unissaient à sa mère et son père, de laisser derrière lui les dimanches après-midi et le goût simple du pain frais, pour devenir l'ancre d'un Dieu exilé. Il a embrassé l'agonie moléculaire pour que Phobetor ne soit plus jamais seul dans les ténèbres. C'est la plus triste et la plus belle des trahisons : abandonner ses proches et sa propre chair pour sauver l'Amour lui-même."
Le Tome de De Bourges : La Transmutation de la Lumière
Le médecin, jadis ancré dans un scepticisme inébranlable, devint le chroniqueur de l'impossible biologique. Dans son tome, il décrit avec une précision clinique et terrifiante la manière dont la physiologie humaine s'est inclinée devant une volonté métaphysique.
Le médecin, jadis ancré dans un scepticisme inébranlable, devint le chroniqueur de l'impossible biologique. Dans son tome, il décrit avec une précision clinique et terrifiante la manière dont la physiologie humaine s'est inclinée devant une volonté métaphysique.
— La science, telle que nous l'avons bâtie sur des siècles de certitudes, s'est effondrée devant mes yeux. J'ai vu un homme de vingt-quatre ans devenir une idée pure. J'ai vu les artères se transformer en conduits cristallins où le fluide d'ambre, cette essence divine, a remplacé le sang rouge des mortels. J'ai observé la structure osseuse se muer en piliers d'éther capables de supporter le poids de l'éternité. Ce jour-là, j'ai compris que la chair n'est qu'un vêtement que l'esprit peut déchirer s'il brûle d'un feu assez vif. La médecine est devenue impuissante, car nous n'étions plus face à un patient, mais face à la naissance d'une étoile sous forme humaine.
Le Tome de Kálvos : L'Exégèse de Phaneirois
Le vieux professeur fut celui qui donna une voix au nom que l'éternité avait choisi. Il passa le reste de son existence à traduire le secret gravé de l'Éther.
Le vieux professeur fut celui qui donna une voix au nom que l'éternité avait choisi. Il passa le reste de son existence à traduire le secret gravé de l'Éther.
— Phaneirois... Ce nom n'est pas un simple titre, c'est une fonction universelle. Tiré de la racine de l'éveil et de la manifestation, il désigne Celui qui rend visible ce qui était caché dans l'ombre des songes. Il est le pont, le médiateur. Il a prouvé que la mort n'est qu'une porte dérobée que l'on peut forcer si l'on possède la clé du sacrifice absolu. En abandonnant son nom de mortel, il est devenu le gardien de tous ceux qui, comme lui, cherchent la lumière dans l'obscurité du sommeil.
Au fil des millénaires, des témoignages troublants ont persisté. Dans les archives poussiéreuses des siècles oubliés, on parle de deux voyageurs traversant les épidémies et les guerres sans qu'aucune souillure ne les atteigne. Sous les lumières de la Renaissance, un peintre jura avoir aperçu, dans le reflet d'un canal vénitien, un jeune homme à la peau de nacre tenant fermement la main d'un géant de jais aux ailes de velours noir.
Plus récemment, dans les cités de métal et de verre, les rumeurs persistent. On raconte que l'on peut parfois croiser, à l'heure où l'aube hésite encore à poindre, deux silhouettes marchant d'un pas égal. L'un est une ombre immense, une présence protectrice dont le regard ambré semble contenir toute la sagesse et la mélancolie des origines. L'autre est une lumière douce, un être dont la simple proximité suffit à apaiser les tourments les plus profonds. On dit que lorsqu'ils passent, les cris des affligés s'étouffent et les cauchemars se transmutent instantanément en songes de paix.
Les rares promeneurs qui ont croisé leur route racontent n'avoir ressenti aucune peur, mais une immense humilité. Ils voient deux êtres qui s'aiment d'un amour qui n'appartient plus aux lois de la gravité terrestre, mais qui irrigue la terre de sa bienveillance. Les témoins disent que le plus jeune, celui qui conserve pour l'éternité les traits d'un homme de vingt-quatre ans, sourit parfois en regardant les fenêtres éclairées des foyers humains, comme s'il humait encore le parfum d'un foyer lointain et l'amour d'une mère qu'il a dû quitter pour sauver l'univers.
Les textes sacrés de l'Olympe, gravés par les Muses elles-mêmes sur les parois du mont éternel, célèbrent aujourd'hui Phaneirois comme le plus noble parmi les dieux. Dans les Odes de l'Éther, il est consigné que Phaneirois est la seule divinité à avoir conservé une trace de sa mortalité : le corbeau de jais qui pulse sur sa poitrine. C'est cette marque, vestige de son choix héroïque, qui lui permet de ressentir chaque frisson, chaque larme et chaque espoir des hommes.
Le Secret gravé de l'Éther, cet objet de vide étoilé qu'il a déposé sur le bureau de ses professeurs, est devenu le talisman le plus précieux de l'histoire humaine. Il contient le protocole de l'Harmonie Onirique, apprenant aux hommes que la nuit n'est pas une fin, mais une rencontre. Mais par-dessus tout, il transmet la leçon la plus cruelle et la plus sublime : l'apothéose exige le renoncement total.
Le Secret gravé de l'Éther, cet objet de vide étoilé qu'il a déposé sur le bureau de ses professeurs, est devenu le talisman le plus précieux de l'histoire humaine. Il contient le protocole de l'Harmonie Onirique, apprenant aux hommes que la nuit n'est pas une fin, mais une rencontre. Mais par-dessus tout, il transmet la leçon la plus cruelle et la plus sublime : l'apothéose exige le renoncement total.
Le choix de Colin est décrit dans les sphères célestes comme "Le Grand Abandon". Pour rejoindre Phobetor, il a dû accepter de voir ses parents vieillir et s'éteindre depuis le sommet des nuages, impuissant à changer leur destin mortel sans rompre l'équilibre des mondes. C'est cette tristesse infinie, ce deuil éternel de son humanité, qui forge sa puissance de consolation. Un dieu qui n'a pas souffert ne peut pas comprendre l'homme. Un dieu qui n'a pas sacrifié sa propre vie ne peut pas guider les âmes égarées à travers le Seuil.
Aujourd'hui, alors que les millénaires ont pesé de tout leur poids sur la mémoire du monde, la légende de Phaneirois et Phobetor demeure l'ultime rempart contre le désespoir. Les historiens débattent encore du mystère de sa nature : était-il un homme qui s'est élevé par la seule force de sa volonté, ou un dieu qui s'était égaré dans la chair pour mieux comprendre l'amour ?
La réponse se trouve dans le silence sacré des nuits. Elle se trouve dans cette chaleur soudaine qui enveloppe le rêveur au milieu d'un songe d'effroi. C'est la main de Phaneirois qui se tend. C'est le regard de Phobetor qui veille.
Ils sont là. Ils s'aiment par-delà les décombres des empires. Colin Morgan a abandonné son nom, ses parents et son avenir de mortel, mais il a gagné le droit d'être le gardien éternel de la flamme humaine. Dans les derniers feuillets du Codex de Kálvos, on trouve cette sentence qui résonne comme un adieu et une promesse :
— Ne cherchez pas le garçon de vingt-quatre ans dans la tombe, car il n'y est pas. Cherchez-le dans l'éclat de l'ambre et la douceur du jais. Célébrez le Dieu qui a tout perdu pour que vous ne perdiez jamais l'espoir. Car tant qu'un homme osera rêver d'un amour plus grand que la mort, le nom de Phaneirois brillera au frontispice de l'Éternité.
Le Parchemin de l'Écorché : Ma vérité.
Si tes yeux lisent ces lignes, c'est que tu as percé le voile. Tu cherches à comprendre pourquoi j'ai brisé les lois de la nature, pourquoi un jeune homme de vingt-quatre ans a choisi de s'effacer. On a écrit que c'était par gloire, ou par une mystique incompréhensible. Ils se trompent. Mon nom de Dieu est une parure magnifique, mais sous la nacre et l'ambre, je reste le garçon qui a dû dire adieu sans un bruit.
Pourquoi l'ai-je fait ? Pour lui. Pour Phobetor. On ne choisit pas de qui on tombe amoureux, mais on choisit jusqu'où on est prêt à aller pour sauver cet amour. Je l'ai vu, lui, le Dieu des Cauchemars, le maître des effrois, pleurer une larme de jais parce qu'il était condamné à l'éternelle solitude. Comment aurais-je pu continuer à vivre ma petite vie d'homme, à vieillir, à voir ma peau se rider et mes souvenirs s'étioler, en sachant qu'il resterait seul dans le vide pour les siècles à venir ?
Ma décision fut un acte d'égoïsme autant que de dévouement. Je ne pouvais pas supporter l'idée de ma propre mort si elle signifiait son abandon. Alors, j'ai tué Colin Morgan. J'ai étouffé ce garçon qui aimait le café du matin et les promenades sans but. J'ai regardé mes parents une dernière fois, et c'est là que la véritable agonie a commencé.
Le plus dur n'a pas été la transmutation. Ce n'était pas le feu dans mes veines ou le cristal brisant mes os. Non. Le plus dur fut de voir ma mère me regarder et de savoir que, désormais, je lui appartiendrais moins qu'une étoile dans le ciel.
J'ai dû accepter de les abandonner. J'ai dû accepter d'être celui qui ne reviendrait jamais pour les fêtes, celui dont la chaise resterait vide jusqu'à ce qu'ils meurent de vieillesse et de chagrin. Chaque fois que je regarde la Terre depuis mon trône d'ambre, je vois la petite maison. J'ai vu mon père s'asseoir sur le perron, fixant l'horizon dans l'espoir de voir passer un étudiant de vingt-quatre ans qui ne reviendra jamais. J'ai vu ma mère caresser mes vieux vêtements en pleurant mon nom.
Je suis un Dieu, je peux commander aux songes, mais je ne peux pas redescendre pour leur dire : "Je suis là, je suis votre fils, je vous demande pardon." Ma présence les brûlerait. Ma divinité est une barrière infranchissable. C'est cela, ma vérité : je suis devenu tout-puissant pour pouvoir aimer un Dieu, mais je suis devenu orphelin par ma propre volonté.
Millénaire après millénaire, je tiens la main de Phobetor. Il est mon univers, ma raison d'être, mon souffle. Mais parfois, dans le silence de l'Olympe, je ressens cette vieille douleur humaine. Je me souviens de l'odeur de la cuisine de mes parents, du son de la voix de mon père qui m'appelait pour dîner. Je me souviens de ma propre fragilité, et elle me manque.
Certains hommes nous ont croisés. Ils voient deux amants magnifiques, deux dieux souverains. Ils ne voient pas le jeune homme qui se cache derrière mes yeux de lumière. Ils ne voient pas que sous mon sourire divin, je porte le deuil perpétuel de ma vie de mortel. J'ai troqué ma famille contre l'éternité. J'ai troqué mes racines contre des ailes.
Ne m'enviez pas. Si ce parchemin est entre tes mains, sache que la divinité est une prison dorée. Je l'ai fait par amour, et je le referais. Je le referais parce que Phobetor est mon âme, et que sans lui, l'univers n'est qu'un trou noir. Mais sache aussi que chaque nuit, lorsque je veille sur ton sommeil, je verse une larme d'ambre pour ce garçon de vingt-quatre ans qui a dû se donner la mort pour que l'Amour puisse enfin avoir un visage.
Je suis Phaneirois, le Dieu qui a tout sacrifié. Je suis le fils qui a brisé le cœur de ses parents pour ne pas briser celui d'un Dieu. Souviens-toi de moi non pas comme d'une idole, mais comme d'un amant qui a eu le courage d'être cruel envers les siens pour être fidèle à son destin.
Que mes parents me pardonnent, là où ils sont maintenant, dans le repos éternel que je leur ai offert. Ils ne sauront jamais que leur fils est le Dieu qui les a guidés vers la paix.
Ceci est mon témoignage. Mon secret. Ma douleur. Que l'Éther le garde jusqu'à la fin des temps.
Fin.
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