Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les murmures de Phobetor — Chapitre 7
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les murmures de Phobetor
Chapitre 7
Chapitre 7
L'air dans le studio ne se contente plus de vibrer ; il se pétrifie. La lumière grise du matin est aspirée par une faille invisible qui s'ouvre au centre de la pièce, une déchirure d'un noir de jais, absolu, dont s'échappe une brume opiacée qui semble ramper sur le sol comme un prédateur. Phobetor se tient devant moi, les muscles de son dos bandés comme des arcs prêts à rompre, sa nudité divine irradiant une aura de résistance désespérée.
Soudain, la faille crache une silhouette. Hypnos ne ressemble pas à son fils. Il est plus grand, plus mince, d'une élégance glaciale et effrayante. Sa peau est d'un blanc d'albâtre, et ses yeux sont deux puits de vide qui semblent contenir l'éternité du sommeil. Il porte des voiles qui flottent sans vent, d'une texture semblable à des ailes de papillon de nuit. Dès qu'il pose le pied sur le parquet, la pression devient telle que mes genoux manquent de fléchir.
Hypnos ne me regarde pas. Ses yeux de vide se fixent sur son fils, et sa voix n'est pas un cri, mais un murmure tonitruant qui résonne directement dans l'âme.
— Regarde-toi, Phobetor. Regarde ce que tu es devenu. Le Roi des Cauchemars réduit à une loque charnelle, enchaîné à un insecte de boue.
Phobetor tente de rugir, de mobiliser sa puissance, mais son corps tremble. L'aura de son père l'écrase.
— Père, je...
— Tais-toi ! l'interrompt Hypnos avec une fureur glaciale. La prophétie n'existait pas pour rien ! Elle avait été gravée dans le marbre du temps pour nous prévenir de cette hérésie. Tu as joué à un jeu dangereux, un jeu dont tu ne maîtrisais pas les règles, mais tu as commis l'irréparable : tu t'es rapproché de cet humain. Tu as laissé ton essence se mélanger à sa mortalité. Tu as souillé la lignée des Onéiroi avec de la sueur et des larmes.
— Tais-toi ! l'interrompt Hypnos avec une fureur glaciale. La prophétie n'existait pas pour rien ! Elle avait été gravée dans le marbre du temps pour nous prévenir de cette hérésie. Tu as joué à un jeu dangereux, un jeu dont tu ne maîtrisais pas les règles, mais tu as commis l'irréparable : tu t'es rapproché de cet humain. Tu as laissé ton essence se mélanger à sa mortalité. Tu as souillé la lignée des Onéiroi avec de la sueur et des larmes.
Hypnos fait un pas vers lui, et chaque pas semble faire vieillir la pièce de dix ans.
— Tu penses que ce lien est une force ? C'est une condamnation. Regarde ce qui se passe dehors. Le monde se fige parce que tu n'es plus capable de maintenir l'équilibre entre la veille et le songe. Et voici ta sentence, mon fils : si cet humain ne prend pas la décision de te libérer maintenant, tu perdras chaque parcelle de ta divinité. Tu deviendras un simple mortel, un homme nu et sans pouvoir, condamné à vieillir et à pourrir aux côtés de ton amant dans cette boîte de bois et de plâtre. Tu ne seras plus rien.
Je sens mon cœur se briser. Voir Phobetor, ce dieu fier et sauvage, réduit à l'impuissance par la seule présence de son père est un spectacle insoutenable. Je m'avance, sortant de l'ombre protectrice de Phobetor, et je fais face au Sommeil.
— Je ne veux pas qu'il devienne un simple homme, dis-je, la voix étranglée par les sanglots. Je ne veux pas le détruire. Je veux qu'il reste ce qu'il est, même si c'est loin de moi. Je choisis de le libérer.
Phobetor se retourne vers moi, les yeux écarquillés par l'effroi.
— Colin, non ! Ne fais pas ça !
— Je dois le faire, Phobetor. Je t'aime trop pour te voir mourir un peu plus chaque jour dans ma réalité.
— Je dois le faire, Phobetor. Je t'aime trop pour te voir mourir un peu plus chaque jour dans ma réalité.
Je regarde Hypnos, dont le visage reste un masque d'indifférence cruelle.
— Mais je ne sais pas comment faire, continué-je. Comment rompre un lien scellé dans la chair et l'âme ?
Hypnos esquisse un sourire qui ne touche pas ses yeux de vide.
— Le fait de le renvoyer d'où il vient pourrait suffire. Prononce le renvoi. Coupe le fil de ta propre volonté.
Je m'approche de Phobetor. Ma peau brûle à son contact une dernière fois. Je pose mes mains sur ses joues, sentant la perfection de ses traits que j'ai explorés durant deux jours de passion pure. Je m'élève sur la pointe des pieds pour l'embrasser une dernière fois, un baiser de soufre, de miel et d'adieu, un baiser qui contient toutes les promesses que nous ne tiendrons jamais.
Mais au moment où nos lèvres se touchent, Hypnos lève la main. Une onde de choc invisible me percute de plein fouet. Je suis projeté violemment à travers la pièce, mon dos percutant le mur avec un craquement sourd. La douleur m'aveugle un instant.
Phobetor hurle de rage et se précipite pour me protéger, prêt à attaquer son propre père.
— Non ! crié-je, le souffle court, le sang coulant d'une plaie à ma tempe. Phobetor, arrête ! Je te renvoie ! Je te renvoie dans ton monde ! Pars ! Retrouve ta couronne, retrouve ton ombre ! Je te libère !
Dans un hurlement de désespoir qui déchire le silence de Paris endormi, Phobetor commence à se dissoudre. Ses sombres atours s'effilochent comme de la fumée, ses yeux ambre clair me fixent une dernière fois avec une tristesse infinie, puis, dans un éclair d'obscurité, il disparaît. La chambre redevient vide. Glaciale.
Hypnos reste là, me surplombant alors que je rampe au sol, brisé.
— Tu es en train de tout détruire, petit humain, dit-il avec une haine pure, sa silhouette vacillant comme une flamme noire. Tu penses avoir sauvé son essence, mais tu as ouvert une brèche que rien ne pourra colmater.
— Je ne comprends pas... murmuré-je, les larmes aveuglant ma vision. Je l'ai sauvé...
— Tu n'as rien sauvé du tout. Tu as juste...
— Je ne comprends pas... murmuré-je, les larmes aveuglant ma vision. Je l'ai sauvé...
— Tu n'as rien sauvé du tout. Tu as juste...
Soudain, la porte du studio vole en éclats. Valenti entre dans la pièce, hors d'haleine, le visage décomposé.
— Colin ! Colin, qu'est-ce qui se passe ? La rue... les gens...
À l'instant même où Valenti franchit le seuil, Hypnos s'évapore dans un bruissement d'ailes invisibles, laissant derrière lui une odeur de pavot rance et un froid de tombeau. Je reste seul au sol, au milieu des débris de ma vie, réalisant que le dieu qui m'aimait est parti, et que le cauchemar, le vrai, ne fait que commencer.
Le silence qui suit le départ d'Hypnos est plus assourdissant que n'importe quel cri. Je suis prostré contre le mur, le souffle court, chaque fibre de mon corps hurlant l'absence de Phobetor. La chambre, qui vibrait de sa chaleur volcanique et de l'odeur du laurier ambré quelques secondes plus tôt, n'est plus qu'une cellule de plâtre gris et de courants d'air. Je suis là, sur le sol, entièrement nu, la peau encore marquée par les stigmates de notre étreinte et les rougeurs du choc contre la muraille.
Valenti est debout au milieu des débris de la porte, le visage livide, ses mains tremblantes cherchant un appui sur le dossier de ma chaise. Ses yeux s'écarquillent de stupeur tandis qu'il me regarde.
— Colin... mon Dieu, Colin... Qu'est-ce qui s'est passé ? J'ai cru devenir fou. Je suis arrivé en bas de chez vous il y a quelques minutes, et d'un coup, j'ai senti une lourdeur insupportable. Je suis tombé au sol comme si j'avais dormi, une léthargie foudroyante m'a fauché en pleine rue.
J'ai eu un mal fou à me relever, mes membres pesaient des tonnes. Dès que j'ai repris mes esprits, j'ai vu des dizaines de personnes affalées sur le bitume autour de moi, immobiles... comme si la mort avait fauché le quartier d'un seul coup. J'ai couru jusqu'ici, j'ai monté les marches quatre à quatre en pensant au pire.
Je tente de me redresser, mais ma tête tourne encore. Je saisis mon pantalon qui traînait au pied du lit et j'essaie de l'enfiler. Mes mains tremblent tellement que j'ai un mal fou à passer mes jambes dans le tissu. Mes mouvements sont maladroits, saccadés ; je lutte contre la pesanteur et contre l'épuisement qui me submerge. Valenti s'approche pour m'aider, mais il s'arrête net, la bouche bée, les yeux fixés sur mon torse et mon visage avec une fascination mêlée d'horreur.
Sous ses yeux, l'incroyable se produit. Les ecchymoses sombres sur mes hanches, la plaie ouverte à ma tempe causée par la projection d'Hypnos et les griffures dans mon dos commencent à se refermer d'elles-mêmes. La peau se lisse, les tissus se réparent à une vitesse surnaturelle sous une lueur ambrée résiduelle, ne laissant aucune cicatrice, comme si le temps rebroussait chemin sur mon propre corps. Valenti tend une main tremblante vers moi, n'osant pas me toucher.
— C'est son fluide... murmure Philippe, la voix étranglée par l'incrédulité. Le fluide de Phobetor coule en vous désormais, Colin. C'est ce qui vous guérit. Son essence divine est restée dans votre sang, elle répare vos cellules comme si vous étiez devenu une partie de lui. C'est impossible, et pourtant je le vois... vous portez la marque de sa puissance à l'intérieur de vous.
Je ne réponds pas immédiatement. En relevant la tête, je réalise que Phobetor est parti, mais qu'il m'a laissé cet héritage gravé dans ma biologie même. Je n'ai pas seulement été son amant ou son portail ; je suis devenu un morceau de lui. Tous ses pouvoirs coulent encore dans mes veines, plus vifs et plus tranchants que jamais. Je vois désormais au-delà de la peau de Valenti. Une brume violacée, épaisse et poisseuse, s'enroule autour de sa gorge, palpitante de ses peurs les plus intimes : la peur de l'échec, la crainte de me voir sombrer. C'est son cauchemar. Il est là, visible, palpable.
Je parviens enfin à boutonner mon pantalon et je m'approche de Philippe. Il recule d'un pas, effrayé par l'éclat sombre qui doit brûler dans mon regard.
— Ne bougez pas, Philippe. Laissez-moi faire.
Je pose ma main sur son épaule. Je ne me contente pas de toucher le tissu de sa veste ; je plonge mes doigts immatériels dans la brume de son angoisse. D'un geste sec, je l'arrache. Je sens la noirceur de son cauchemar se dissoudre au contact de ma paume, absorbée, neutralisée par ma propre volonté. Valenti laisse échapper un long soupir de soulagement, ses traits se détendant instantanément, ses yeux retrouvant une clarté qu'ils n'avaient plus depuis des semaines.
Je me détourne de lui et je me précipite vers la fenêtre. Le spectacle est saisissant. Sur le boulevard, l'inertie de mort a disparu. Les gens se relèvent, titubants, se frottant les yeux avec confusion. Un conducteur remonte dans sa voiture, un couple de retraités s'aide mutuellement à se remettre debout en s'interrogeant du regard.
— Ils se réveillent, murmuré-je. Ils se sont réveillés au moment précis où je l'ai renvoyé. Le poids de sa présence était devenu trop lourd pour le monde physique. Mon renvoi a libéré la ville de l'emprise du Sommeil.
Je me retourne vers Valenti, qui me fixe avec un mélange d'admiration et d'effroi.
— Philippe, je ne peux pas rester comme ça. Je ne peux pas vivre dans ce vide. Je dois le faire revenir. Mais pas comme avant. Je veux qu'il revienne sans causer le moindre incident, sans que la Porte ne fonde, sans que le monde ne s'endorme à chaque fois que nous nous effleurons. Il doit y avoir un moyen de stabiliser cette union. Comment puis-je le faire revenir sans tout briser ?
Valenti secoue la tête, les mains jointes comme s'il cherchait une réponse dans le vide.
— Colin, vous jouez avec des forces qui dépassent tout ce que j'ai enseigné. Mais si un homme sur cette terre possède la clé de cette stabilité... si quelqu'un connaît le rituel capable d'ancrer un dieu sans déchirer le voile, c'est Yiorgos Kálvos. Seul lui possède les parchemins interdits de la lignée.
Il marque une pause, son regard se faisant plus sombre et inquiet.
— Il sera là dans moins d'une heure. De Bourges me l'a confirmé. Mais Colin, soyez sur vos gardes. Kálvos ne vient pas pour négocier. Il vient pour détruire. Il voulait vous anéantir tous les deux car il considère votre lien comme une aberration contre nature. Il faudra faire attention, car son seul but initial était de briser ce que vous avez construit. Il faudra le convaincre avant qu'il n'entame ses chants d'exorcisme.
Je serre les poings, sentant l'énergie de Phobetor crépiter sous ma peau, cherchant une issue.
— Qu'il vienne, dis-je d'une voix glaciale qui ne m'appartient qu'à moitié. S'il veut me détruire, il découvrira que le Maître de la Porte a appris beaucoup de choses en deux jours. Je ne reculerai devant rien pour retrouver Phobetor.
Le silence qui précède l'orage est enfin rompu par le martèlement de pas lourds et cadencés dans la cage d'escalier. Je me tiens debout, immobile, au centre de mon studio qui porte encore les cicatrices du passage d'Hypnos : la porte fracturée, les rideaux arrachés et cette odeur de laurier ambré qui refuse de s'évaporer. Valenti se tient à mes côtés, sa nervosité palpable, tandis que Yiorgos Kálvos pénètre dans la pièce, suivi de près par un De Bourges livide et trois assistants grecs vêtus de noir, portant des coffrets de bois sombre gravés de runes antiques.
Kálvos est une force de la nature. Ses cheveux blancs contrastent avec son visage buriné par le soleil d'Athènes et ses yeux, sombres et perçants, balaient la pièce avec une acuité terrifiante. Il s'arrête net en me voyant, reniflant l'air comme s'il pouvait sentir l'essence divine qui imbibe encore les murs.
— Qu'avez-vous fait, petit fou ? gronde-t-il d'une voix de basse qui fait vibrer les vitres restantes. L'équilibre du monde a vacillé. Paris s'est endormi, et j'ai senti le souffle du Vide depuis mon avion.
Valenti s'avance, les mains levées en signe de paix, et commence à expliquer avec une voix tremblante ce qu'il a vu : ma guérison miraculeuse, le fluide de Phobetor qui coule dans mes veines, et le réveil soudain de la ville au moment où j'ai prononcé le renvoi. Mais Kálvos l'interrompt d'un geste sec.
— Je veux l'entendre de sa bouche. Pourquoi la Porte est-elle devenue un brasier ?
Je prends une inspiration profonde, sentant la puissance de Phobetor s'agiter sous ma peau. Je ne baisse pas les yeux.
— Pendant deux jours, nous ne faisions qu'un, dis-je d'une voix calme qui surprend tout le monde par sa fermeté. L'union n'était plus seulement spirituelle, Kálvos. Elle était physique. Charnelle. Nous avons fusionné dans cette chambre sans que vous ne puissiez l'empêcher, explorant chaque recoin de nos êtres. Et c'est cette chaleur, ce lien entre un mortel et un Onéiroi, qui a fini par déchirer le voile. C'est à ce moment-là qu'il est apparu.
Je marque une pause, mon regard se perdant dans le vide comme si je voyais encore la faille noire s'ouvrir.
— Hypnos est venu ici, dans cette pièce. C'est lui qui a endormi toute la ville d'un seul coup. Son arrivée a figé Paris dans une léthargie absolue pour nous isoler, pour nous punir. Il ne voulait pas seulement nous séparer ; il est venu pour briser son fils, pour le châtier de son amour pour un humain.
— Hypnos... murmure Kálvos, son visage perdant soudain de ses couleurs. Vous osez dire que le Père des Songes a foulé ce plan ?
— Il était ici, continué-je. Et pour sauver Phobetor de la déchéance, pour l'empêcher de devenir un simple mortel sans pouvoirs sous la colère de son père, j'ai pris la décision de le renvoyer. J'ai utilisé ma propre volonté pour le bannir dans son royaume afin qu'il garde son immortalité. Mais je ne l'ai pas fait pour vous plaire ou pour obéir à vos dogmes. Je l'ai fait pour lui.
— Hypnos... murmure Kálvos, son visage perdant soudain de ses couleurs. Vous osez dire que le Père des Songes a foulé ce plan ?
— Il était ici, continué-je. Et pour sauver Phobetor de la déchéance, pour l'empêcher de devenir un simple mortel sans pouvoirs sous la colère de son père, j'ai pris la décision de le renvoyer. J'ai utilisé ma propre volonté pour le bannir dans son royaume afin qu'il garde son immortalité. Mais je ne l'ai pas fait pour vous plaire ou pour obéir à vos dogmes. Je l'ai fait pour lui.
Kálvos serre les poings, ses yeux lançant des éclairs de fureur.
— Vous avez renvoyé le dieu, mais vous gardez son poison en vous ! Vous êtes une anomalie, Colin. Une infection. Tout n'est pas terminé, je le sens. La Porte ne s'est pas refermée, elle attend son maître, et vous êtes le phare qui l'appelle. Vous portez sa marque, et tant que vous respirerez, il cherchera à revenir !
Je m'avance vers lui, ignorant les assistants qui commencent déjà à sortir des encensoirs et des parchemins.
— Alors aidez-moi, Kálvos. C'est ma requête. Je veux qu'il revienne. Je veux être avec Phobetor, mais je refuse que cela détruise le monde. Quelque chose doit bien exister dans vos vieux livres, un rituel de stabilisation, un ancrage qui permettrait à un dieu de vivre parmi nous sans consumer la réalité. Vous êtes le seul à pouvoir trouver cette voie.
Kálvos éclate d'un rire amer, méprisant.
— Vous aider à ramener le chaos ? Jamais ! Ma mission est de sceller ce que vous avez ouvert, de vous purger de ce fluide divin avant qu'il ne vous dévore l'âme. Assistants ! Commencez les chants du Grand Scellement ! Purifiez cette pièce !
Aussitôt, les trois hommes en noir entourent la pièce. Leurs voix s'élèvent dans une psalmodie en grec ancien, un chant guttural et répétitif qui semble alourdir l'air et m'oppresser la poitrine. C'est un exorcisme sonore. Je sens l'essence de Phobetor en moi se cabrer sous l'assaut de ces vibrations sacrées qui tentent d'arracher ce qui fait désormais partie de moi. Kálvos lève ses mains, commençant à tracer des sceaux de lumière bleue dans le vide.
La colère monte en moi, une marée noire et irrésistible. Ce n'est plus seulement ma colère, c'est celle d'un amant séparé de son autre moitié. Mes muscles se tendent, ma vision se trouble.
— ASSEZ !
Soudain, un pouvoir terrifiant se libère. À l'instant même où je crie, mes yeux deviennent intensément lumineux, brillant d'un éclat ambré identique à celui de Phobetor, perçant la pénombre du studio. Ma silhouette semble grandir, et quand je reprends la parole, ma voix s'obscurcit, devenant un grondement d'outre-tombe, double et caverneux. Je hurle en grec ancien, une langue que je n'ai jamais apprise mais qui coule de mes lèvres avec une perfection millénaire :
— ΠΑΥΣΑΣΘΕ! ΕΓΩ ΕΙΜΙ Ο ΦΥΛΑΞ ΤΗΣ ΠΥΛΗΣ! (Arrêtez ! C'est moi qui suis le Gardien de la Porte !)
Le son disparaît instantanément. La pièce est plongée dans un vide acoustique absolu, une Aphonie Onirique. Les assistants ouvrent la bouche, leurs gorges se tendent, mais aucun son n'en sort. Leurs chants sont étouffés dans l'œuf par une nappe de silence surnaturel. Kálvos lui-même essaie de crier, mais sa voix est morte. Le silence est si profond qu'il devient douloureux, une pression écrasante qui les force tous à se pétrifier de terreur.
Puis, lentement, l'éclat surnaturel dans mes yeux s'estompe, laissant place à la clarté normale de mon regard. Ma voix reprend son timbre humain, bien qu'encore vibrante d'autorité.
— Ne recommencez pas, dis-je à Kálvos qui me regarde avec une horreur totale. Je ne suis plus l'étudiant que vous méprisiez. Je porte son sang, je porte son manque. Je vous le demande une dernière fois : aidez-moi. Il existe une voie entre la destruction et l'exil. Un moyen d'être ensemble sans tout briser. Trouvez ce rituel, ou je chercherai moi-même dans l'Érèbe, et je vous garantis que si je dois forcer le passage sans votre aide, Paris ne se réveillera pas une seconde fois. Quelque chose doit bien exister pour nous.
Kálvos halète, se tenant la poitrine, cherchant son souffle dans ce silence qui s'efface. Il regarde ses assistants terrifiés, puis se tourne vers Valenti qui hoche la tête avec une supplication muette. Le grand érudit semble enfin comprendre que le jeune homme devant lui est devenu le véritable Maître de la Porte.
Le silence pesant qui a suivi mon éclat de puissance ne s'est pas tout à fait dissipé. L'air reste chargé d'une électricité statique qui fait dresser les poils de mes bras et vibrer les dernières vitres intactes du studio. Kálvos, encore secoué, se redresse avec une dignité forcée, rangeant ses mains tremblantes dans les poches de sa veste sombre. Il me fixe, non plus comme un étudiant insolent ou une simple curiosité mystique, mais comme une entité imprévisible et dangereuse qu'il doit tenter de manipuler pour préserver l'ordre fragile du monde.
— Vous demandez l'impossible, Colin, finit-il par dire, sa voix tentant de retrouver une certaine assurance professorale malgré le tremblement qui l'anime. J'ai parcouru chaque codex, chaque fragment de papyrus sauvé des flammes d'Alexandrie. Il n'existe aucun texte, aucune incantation capable de ramener un Onéiroi sans déchirer définitivement le voile de la réalité. Ce que vous avez vécu était un accident, une anomalie que nous devons maintenant corriger pour le bien de l'humanité. Il n'y a rien dans nos archives qui puisse satisfaire votre requête.
À l'instant même où il prononce ces mots, je sens une brûlure fulgurante, presque insupportable, irradier dans mes veines. Le fluide de Phobetor réagit avec une violence inouïe. Ce n'est plus seulement de la puissance, c'est un instinct de prédateur des songes qui s'éveille en moi. Une vibration discordante résonne dans mon esprit, comme une note fausse dans une symphonie parfaite. La présence du dieu en moi ne tolère pas la tromperie ; elle la débusque avec une cruauté divine.
Soudain, un phénomène terrifiant se produit sous les yeux de l'assemblée. Le tatouage de corbeau, cet oiseau d'ombre gravé sur ma poitrine, s'anime d'une vie propre. Tout le monde recule, frappé de stupeur, alors que les ailes de l'oiseau de jais commencent à battre furieusement sous ma peau. On entend presque le froissement des plumes invisibles. Le corbeau semble vouloir s'extraire de ma chair, ses battements de cœur fusionnant avec les miens, révélant au grand jour la trahison de l'érudit.
Je fais un pas vers lui, mes yeux se plissant sous l'effet de cette perception acérée. Je vois les battements de son cœur s'accélérer sous sa chemise, je vois l'ombre d'une hésitation derrière ses pupilles.
— Vous mentez, Kálvos, dis-je d'un ton monocorde qui le fait tressaillir jusqu'à la moelle. Je le sens. Chaque mot qui sort de votre bouche sonne faux dans mon sang, et mon corps lui-même rejette votre fourberie. Le fluide en moi reconnaît votre mensonge comme une souillure, et mon protecteur s'impatiente. Ne me forcez pas à fouiller moi-même dans votre esprit pour y trouver ce que vous me cachez.
Kálvos recule, ses assistants échangeant des regards terrifiés, certains commençant à signer des gestes de protection. De Bourges baisse les yeux, incapable de soutenir la tension et la vue de cet oiseau qui s'agite sur mon torse. Après un long silence, le vieil érudit lâche un soupir de défaite et s'affaisse légèrement.
— Soit, murmure-t-il, la voix brisée par l'aveu. Il existe... des fragments. Des rites dits "Primordiaux", dont l'origine remonte à une époque où les dieux eux-mêmes n'étaient que des murmures dans le vide. Ils sont plus anciens que l'Olympe, plus sombres que l'Érèbe. Mais nul homme ne les a pratiqués depuis des millénaires. Personne, de mémoire d'homme, n'a survécu à une telle invocation sans y perdre son âme. C'est un suicide spirituel, une porte ouverte sur un néant que nous ne pouvons contrôler.
Le corbeau sur ma poitrine s'apaise lentement, ses ailes se repliant pour redevenir une marque sombre, mais la chaleur du fluide ne faiblit pas. La peur semble m'avoir quitté en même temps que Phobetor s'est évaporé. Seule reste cette détermination froide, cette certitude que mon destin n'est plus lié aux lois des mortels.
— Je tente ma chance, rétorqué-je fermement, ma voix résonnant dans chaque recoin du studio. Donnez-moi la liste de tout ce qui est nécessaire. Les ingrédients, les sceaux, les alignements. Si j'ai pu invoquer Phobetor seul dans ce studio alors que personne, durant des siècles, n'y était arrivé avant moi, si j'ai réussi à établir un lien que même son père, le grand Hypnos, n'a pu ignorer, alors je suis le seul capable de le sauver. Je ne suis plus une simple victime de vos prophéties, Kálvos. Je suis celui qui les écrit désormais. Je n'ai pas peur de votre néant.
Kálvos me regarde longuement, cherchant une trace de doute, un battement de paupière qui trahirait une faiblesse. Il ne trouve qu'une résolution d'acier.
— Pour le stabiliser, il vous faudra plus que de la simple volonté, Colin. Il vous faudra de l'ambre pur de la Baltique, du sang de celui qui appelle, et un catalyseur ancien. Mais surtout, il vous faudra le "Pacte des Étoiles Éteintes", un rituel qui lie votre souffle vital au sien de manière irréversible. S'il meurt, vous mourrez. S'il souffre, vous souffrirez. Vous ne serez plus jamais deux êtres distincts, mais une seule existence partagée entre deux mondes, une chimère entre l'homme et le dieu.
Je hoche la tête, une étrange sérénité m'envahissant malgré l'horreur de la description.
— Préparez les parchemins. Valenti, aidez-les à disposer les ingrédients. Je ne reculerai pas. Phobetor m'attend dans l'obscurité, et je ne le laisserai pas seul une seconde de plus.
Fin du chapitre 7.
Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.
ou laissez un mot
Restez informé des nouvelles histoires
Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail
Explorez les catégories
Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir
Ce chapitre vous a plu ?
Vous venez de le lire en entier. Prenez un instant pour encourager l'auteur : un petit geste qui fait toujours plaisir et donne envie d'écrire la suite.
Laissez une réaction
Commentaires ()