Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les murmures de Phobetor — Chapitre 8
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les murmures de Phobetor
Chapitre 8
Chapitre 8
Les semaines qui suivent le renvoi de Phobetor sont une lente agonie, un entre-deux mondes où le temps semble s'étirer comme une peau trop fine. Paris a repris son tumulte, ignorant que son réveil n'est dû qu'au sacrifice d'un jeune homme brisé. Pour regrouper les ingrédients dictés par Kálvos, il faut remuer ciel et terre. De Bourges utilise ses réseaux internationaux pour dénicher de l'ambre noir de la Baltique non traité, vieux de millions d'années, tandis que d'autres assistants traquent des substances interdites, des essences de plantes disparues que seuls quelques collectionneurs occultes possèdent encore.
Pendant ce temps, je dépéris à vue d'œil. Le fluide de Phobetor, bien que me soignant physiquement, brûle mon énergie vitale de l'intérieur comme un acide sacré. Chaque soir, je me glisse dans mes draps froids, fermant les yeux avec une ferveur de dévot, espérant que l'obscurité me rendra ce qu'elle m'a pris.
— Reviens… murmuré-je dans le silence de ma chambre. Phobetor, entends-moi. Trouve le chemin.
Mais les rêves ne m'offrent que des paysages de cendres et des labyrinthes de miroirs brisés. Je l'appelle jusqu'à en perdre la voix dans mon sommeil, me réveillant en nage, le corbeau sur ma poitrine palpitant d'une douleur sourde, comme si ses ailes étaient emprisonnées dans du plomb fondu.
Puis, après vingt et un jours d'errance mentale, le voile se déchire enfin. Ce soir-là, le rêve ne commence pas par des images floues ou des souvenirs lointains. C'est une transition brutale, d'une netteté effrayante, presque insupportable. Je ne dors pas, je suis ailleurs.
Je me tiens debout dans mon propre studio, mais les murs sont faits de brume pourpre et le sol de sable noir qui chante sous mes pas. L'air a le goût de l'ozone et du laurier. Il est là. Phobetor se tient à quelques pas, sa silhouette immense découpée contre un horizon de tempêtes éternelles. Il paraît plus sombre, plus sauvage, comme si l'exil l'avait rendu à sa nature primitive de cauchemar pur. Je cours vers lui, mes pieds s'enfonçant dans le sable, et je tente de le saisir, mais mes mains traversent son torse comme s'il était fait de fumée froide.
— Je vais te retrouver, Phobetor ! m'écriai-je, les larmes brûlant mes joues. Kálvos prépare le rituel. Les ingrédients sont presque tous là. Je vais te ramener ici, je te le jure sur mon sang !
Le dieu ancre ses yeux ambrés dans les miens. Il n'y a pas de joie dans son regard, seulement une terreur divine que je n'ai jamais vue.
— Colin... arrête, gronde sa voix, résonnant comme un séisme lointain dans mon crâne. Ne fais pas ça. Ce que tu tentes est un suicide. Tu ne connais pas les forces que tu réveilles. Mon père... Hypnos surveille les frontières du royaume. Il a senti ton fluide s'agiter dans le monde des éveillés. Si tu forces le passage, il te détruira avant même que je puisse t'effleurer. Fais attention à lui, Colin. Il ne tolérera pas une seconde intrusion. Ne signe pas ce pacte... Il va te consumer.
— Quel pacte ? De quoi parles-tu ? crié-je alors qu'il s'efface.
— Quel pacte ? De quoi parles-tu ? crié-je alors qu'il s'efface.
La liaison se rompt dans un craquement de tonnerre mental. Je suis expulsé de mon propre songe et je me retrouve assis sur mon lit, hurlant son nom, les yeux injectés de sang.
Le lendemain, Kálvos arrive avec une boîte en fer blanc contenant l'ambre noir tant attendu. Je l'arrête avant qu'il ne puisse commencer ses préparatifs, mon visage pâle marqué par des cernes profonds. Je repense aux paroles de Phobetor.
— Kálvos, qu'est-ce que le "Pacte des Étoiles Éteintes" ? Il m'a prévenu. Il a dit que c'était un suicide.
L'érudit pose lentement la boîte, son regard se faisant d'une gravité absolue.
— C'est un rite de liaison absolue, Colin. On l'appelle ainsi car il demande d'éteindre sa propre lumière intérieure pour la partager avec l'Autre. En temps normal, un dieu puise sa force dans l'univers et un humain dans sa propre chair. Avec ce pacte, vous créez un circuit fermé. Vos deux âmes seront cousues ensemble par des fils d'ombre. Ce sont des rites encore plus anciens que les dieux et nulle personne ne les a pratiqués, en tout cas pas de mémoire d'hommes. En réalité, une seule personne a essayé de faire ce pacte par le passé... mais il en est mort. C'était un dieu oublié dont personne ne sait plus le nom aujourd'hui. Les dieux eux-mêmes, horrifiés, ont supprimé son nom de toutes les archives.
Je frissonne, mais je poursuis ma pensée.
— Dites-moi la vérité, Kálvos. Y a-t-il la moindre chance que Phobetor revienne et reste un dieu, une entité à part entière, sans qu'il soit relié à mon propre cœur ? Sans que ma vie devienne sa seule source de survie ?
Kálvos marque un temps d'arrêt, ses doigts se crispant sur ses parchemins.
— Il existe bien un texte... un manuscrit unique traitant d'une telle possibilité, avoue-t-il enfin. Mais il a été déchiré en deux parties il y a des siècles. J'en possède une moitié, celle que j'ai étudiée sans relâche, mais l'autre... je l'ai cherchée toute ma vie sans jamais la trouver. C'est le Graal de ma lignée.
— Qu'est-ce qui est écrit dans votre partie ?
— Dans ma moitié, il est décrit un double rituel, explique Kálvos d'une voix solennelle. Un processus pour que le dieu puisse conserver sa propre entité. Mais le texte mentionne une conséquence inouïe : si un mortel vient à accomplir ce pacte jusqu'au bout, lui-même deviendra un dieu. Il s'élèvera au-delà de sa condition. Mais sans la seconde partie, cela reste de l'impossible pur.
— Qu'est-ce qui est écrit dans votre partie ?
— Dans ma moitié, il est décrit un double rituel, explique Kálvos d'une voix solennelle. Un processus pour que le dieu puisse conserver sa propre entité. Mais le texte mentionne une conséquence inouïe : si un mortel vient à accomplir ce pacte jusqu'au bout, lui-même deviendra un dieu. Il s'élèvera au-delà de sa condition. Mais sans la seconde partie, cela reste de l'impossible pur.
Je ne l'écoute plus. Je sais ce qu'il me reste à faire. Malgré la fatigue et le fluide qui me consume, je décide de forcer le contact une nouvelle fois la nuit suivante. Je me concentre, ignorant la présence oppressante d'Hypnos qui rôde aux confins de mon esprit. Je plonge dans le noir, cherchant la trace de mon amant.
— Phobetor ! entends-moi ! crié-je à travers le voile. Où se trouve la deuxième partie du manuscrit ? Dis-le-moi !
Le visage de Phobetor émerge des ténèbres, plus pâle que jamais.
— Je ne te le dirai pas, Colin. Je ne peux pas.
— Pourquoi ? Tu ne veux pas être libre ? Tu ne veux pas que nous soyons ensemble sans que je sois ton fardeau ?
— Ce n'est pas cela ! gronde-t-il, l'air vibrant de son angoisse. C'est que ce chemin mène à une transformation que tu ne peux imaginer. Hypnos te traquera sans relâche si tu tentes de t'élever à notre rang. Reste humain, reste en sécurité !
— Pourquoi ? Tu ne veux pas être libre ? Tu ne veux pas que nous soyons ensemble sans que je sois ton fardeau ?
— Ce n'est pas cela ! gronde-t-il, l'air vibrant de son angoisse. C'est que ce chemin mène à une transformation que tu ne peux imaginer. Hypnos te traquera sans relâche si tu tentes de t'élever à notre rang. Reste humain, reste en sécurité !
Je serre les dents, la puissance de mon corbeau battant furieusement contre ma poitrine, ses ailes s'animant sous ma peau devant les yeux de Valenti qui surveille mon sommeil.
— Si tu ne m'aides pas, si tu ne me dis pas où elle est, je ferai tout pour la trouver seul ! Je remuerai l'enfer s'il le faut. Tu sais que je ne renoncerai jamais. Je préfère devenir un dieu traqué que de te voir enchaîné à mon cœur mortel !
Phobetor laisse échapper un gémissement de détresse.
— C'est trop dangereux, Colin... souffle-t-il, son image, vacillant alors que les gardiens de son père approchent. Si tu veux vraiment savoir... la trace se trouve là où le premier rêveur a cessé de rêver. Mais sache que chaque pas vers cette partie du texte est un pas vers ta propre fin en tant qu'homme.
La connexion se brise, me laissant à nouveau seul dans le silence de mon studio, face à un Kálvos et un Valenti médusés.
Le silence qui retombe sur le studio après ma transe est lourd, chargé d'une tension électrique que même les murs semblent avoir du mal à contenir. Je rouvre les yeux, mais le monde n'est qu'un voile flou, une succession de taches grisâtres. Mon souffle est court, saccadé, et je sens encore la morsure glaciale de la dimension onirique sur ma peau, une sensation de mort imminente qui me colle aux os. Je suis plus que fatigué ; je suis vidé, comme si chaque voyage dans l'autre monde emportait avec lui une partie de ma moelle et de ma substance vitale. Valenti se précipite vers moi, une serviette humide à la main, son visage déformé par l'angoisse, tandis que Kálvos reste pétrifié à quelques pas, fixant avec une fascination horrifique le corbeau sur ma poitrine qui finit lentement de replier ses ailes d'encre sous ma chair encore brûlante.
— Vous lui avez parlé… murmure l'érudit, la voix tremblante d'une incrédulité mêlée de crainte. Vous avez bravé la surveillance d'Hypnos pour lui arracher une réponse. Colin, je vous en conjure, dites-moi tout. Qu'est-ce que Phobetor vous a révélé au sujet de la deuxième partie du manuscrit ? Où se cache-t-elle ?
Je tente de reprendre mes esprits, ma gorge me brûle comme si j'avais avalé des braises.
— Il me l'a dit, Kálvos, dis-je en me redressant avec une peine infinie, mes muscles protestant à chaque mouvement. La deuxième partie existe bel et bien. Elle est cachée là où le premier rêveur a cessé de rêver.
Soudain, avant que Kálvos ne puisse répondre, la température de la pièce chute brutalement, atteignant des degrés polaires. Les lampes grésillent violemment avant d'exploser l'une après l'autre dans un fracas de verre brisé, plongeant le studio dans une pénombre surnaturelle et épaisse. Une brume de suie, lourde et opaque, s'enroule autour de nous comme un linceul. Au centre de la pièce, une silhouette immense et terrifiante se dessine, émanant une puissance qui fige le sang. Hypnos n'est plus une simple sensation de pesanteur ; il est là, devant nous, une entité faite de voiles noirs et de somnolence éternelle. Ses yeux ne sont que des gouffres sans fond où se perdent les âmes.
Le Dieu du Sommeil s'avance vers moi, ignorant Valenti et Kálvos qui tombent à genoux, le souffle coupé, écrasés par son aura dévastatrice. Sa présence est un poison pour la réalité. Il ouvre la bouche et une voix qui semble provenir des entrailles de la terre résonne. Les mots frappent mes tympans en grec ancien, une langue que mon sang reconnaît désormais instantanément, mais qui reste une masse sonore obscure pour les autres :
— Σὺ δὲ, θνητὲ, θανῇ! Οὐδεὶς θεῶν τοιοῦτό τι ἐνενόησεν ἄν. Οὐδὲ Ζεὺς αὐτὸς, ὁ τῶν θεῶν βασιλεὺς, τοῦτο ἐπιτρέψειεν ἄν. Ἀπολεῖς καὶ σὺ καὶ ὁ ἐμὸς �
ἱός, ἐὰν τῇ ὁδῷ ταύτῃ ἐμμείνῃς! (Toi, mortel, tu mourras ! Aucun dieu n'aurait pu imaginer une telle chose. Même Zeus lui-même, le roi des dieux, ne l'autoriserait jamais. Vous périrez, toi et mon fils, si tu persistes dans cette voie !)
ἱός, ἐὰν τῇ ὁδῷ ταύτῃ ἐμμείνῃς! (Toi, mortel, tu mourras ! Aucun dieu n'aurait pu imaginer une telle chose. Même Zeus lui-même, le roi des dieux, ne l'autoriserait jamais. Vous périrez, toi et mon fils, si tu persistes dans cette voie !)
La menace est si physique, si absolue, qu'elle semble faire saigner l'air environnant. Hypnos me fixe avec une haine millénaire, promettant une agonie que l'humanité n'a pas encore inventée. Puis, dans un tourbillon de fumée laiteuse et glacée, il disparaît, laissant derrière lui une odeur persistante de pavot et de terre froide.
Le silence revient, troublé seulement par le souffle court et saccadé de Kálvos qui se relève avec une difficulté visible. Il me regarde, le visage livide, les traits tirés par une terreur qu'il ne cherche plus à cacher.
— Colin... murmure-t-il, la voix étranglée et instable. Je n'ai saisi que des fragments de ses paroles... une histoire de mort, de sacrilège et de colère divine. Qu'a-t-il dit exactement ? J'ai entendu le nom de Zeus résonner... qu'est-ce que cela signifie ? Pourquoi le Roi des Dieux interviendrait-il ?
Je prends une inspiration douloureuse, sentant encore la marque corrosive du regard d'Hypnos sur mon âme.
— Il a dit que je mourrai, Kálvos. Il a dit que ce que nous tentons est une abomination qu'aucun dieu ne pourrait imaginer, et que Zeus lui-même ne l'autoriserait jamais. Il a menacé de nous détruire tous les deux, Phobetor et moi. Il ne veut pas seulement m'arrêter, il veut effacer jusqu'à notre souvenir pour protéger les lois de l'Olympe.
Kálvos ajuste ses lunettes d'un geste machinal, ses mains ne cessent de trembler alors qu'il compulse mentalement des décennies de recherches ésotériques pour contrer cette terreur. Il se dirige vers la table et déploie le parchemin jauni qu'il gardait jalousement. C'est sa moitié du texte, le fragment d'une puissance interdite.
— Si le Roi des Dieux est mentionné, alors l'énigme du "premier rêveur" prend tout son sens, continue Kálvos. Dans la mythologie archaïque, il est dit que l'humanité ne rêvait pas. Puis, un homme, un berger d'Arcadie, a franchi la Porte des Songes. Mais l'énigme dit "là où il a cessé de rêver". Cela désigne l'endroit où son esprit s'est pétrifié dans une grotte oubliée, devenant le point d'ancrage entre notre monde et l'Érèbe. C'est là que les prêtres ont caché la seconde partie pour empêcher toute apothéose mortelle.
Je regarde Valenti, dont le visage est ravagé par l'inquiétude et les larmes. Je sens le fluide de Phobetor pulser dans mes veines, une chaleur ambrée qui défie les menaces d'Hypnos et les foudres de Zeus.
— L'Arcadie, répété-je avec une détermination nouvelle. C'est là que nous devons aller. Peu importe Zeus ou Hypnos. Si je dois devenir un dieu pour le sauver et rester à ses côtés en tant qu'entité libre, je le ferai.
Kálvos hoche la tête, une lueur de résolution désespérée luttant contre sa peur.
— Soit. Nous allons décoder les coordonnées exactes. Mais préparez-vous, Colin. Si vous accomplissez ce double rituel, vous ne serez plus jamais le même. Vous deviendrez un Héraut Éternel. Vous partagerez ses pouvoirs, sa longévité, mais vous partagerez aussi son exil loin de la lumière des hommes. Vous ne pourrez plus jamais vivre parmi eux.
Je regarde le corbeau sur ma poitrine. Il semble attendre le signal du départ.
— Ma vie d'homme est déjà terminée, dis-je d'une voix glaciale. Nous partons pour la Grèce dès demain.
L'avion fend la nuit noire au-dessus de l'Europe, un sifflement monotone et métallique qui berce la carcasse de fer lancée à pleine vitesse. À l'intérieur de la cabine pressurisée, l'atmosphère est d'une lourdeur insupportable. Kálvos est prostré sur ses cartes, griffonnant des calculs frénétiques sous la lumière blafarde de sa liseuse. Valenti, les mains jointes, semble réciter des oraisons silencieuses, le regard perdu dans le vide de l'allée centrale. Moi, je reste pressé contre le hublot, observant le reflet de mes propres yeux ambrés qui brillent dans le double vitrage avec une intensité croissante.
Une pensée m'obsède, une pensée que je ne confie à personne, pas même à l'ombre du corbeau qui sommeille sur ma poitrine : comment détourner cette prophétie ? Kálvos parle d'un exil définitif, d'un monde où nous ne serions que deux, coupés de toute racine terrestre. Mais l'idée de ne plus jamais revoir mes parents, de ne plus sentir l'odeur de la pluie sur le bitume chaud de Paris ou d'entendre le ricanement de mes amis dans un café, me déchire les entrailles. Je dois réussir l'impensable. Je dois trouver la faille dans ce rituel millénaire pour lier l'éternité à mon humanité, pour rester le fils de mes parents tout en devenant l'égal de mon amant. C'est une équation que les dieux croient insoluble, mais ils sous-estiment la puissance d'un cœur mortel qui refuse de choisir entre deux amours.
La fatigue finit par avoir raison de ma veille nerveuse. Mes paupières s'alourdissent, lestées par le poids des mondes, et, en un souffle, la réalité physique de l'avion s'efface.
Je ne me retrouve pas dans un désert de cendres ou un labyrinthe de miroirs cette fois-ci. Le rêve est d'une clarté absolue, d'une texture si réelle qu'elle en est presque douloureuse. Je flotte au milieu d'un océan de nuages pourpres et mouvants, éclairés par une lune immense qui semble trôner juste au-dessus de nous, déversant une lumière d'argent liquide.
Et il est là.
Phobetor ne se tient pas à distance, caché derrière des voiles de brume. Il m'attend, sa silhouette sombre et majestueuse vibrant d'une impatience sauvage. À l'instant même où nos regards se croisent, l'impensable se produit : le vide infranchissable qui nous séparait habituellement a disparu. Je cours, mes pieds foulant la vapeur dense comme un sol de marbre poli, et je me jette de toutes mes forces dans ses bras.
Phobetor ne se tient pas à distance, caché derrière des voiles de brume. Il m'attend, sa silhouette sombre et majestueuse vibrant d'une impatience sauvage. À l'instant même où nos regards se croisent, l'impensable se produit : le vide infranchissable qui nous séparait habituellement a disparu. Je cours, mes pieds foulant la vapeur dense comme un sol de marbre poli, et je me jette de toutes mes forces dans ses bras.
Le choc est brutal, charnel, merveilleux. Je sens la dureté de ses muscles sous mes doigts, la chaleur irradiante de sa peau divine, l'odeur enivrante de musc, de terre profonde et de laurier qui émane de lui. Il me serre contre lui avec une force désespérée, comme s'il craignait que je ne m'évapore, enfouissant son visage dans le creux de mon cou.
— Je vais te sauver, murmure-je contre son oreille, mes mains agrippant ses larges épaules. Je vais trouver la seconde partie du manuscrit. On ne nous séparera plus jamais, je te le jure.
— Colin... murmure-t-il, sa voix tremblante d'une peur que je ne lui connaissais pas. Tu es si fragile... si pâle. Tu te consumes pour moi à chaque seconde.
— Colin... murmure-t-il, sa voix tremblante d'une peur que je ne lui connaissais pas. Tu es si fragile... si pâle. Tu te consumes pour moi à chaque seconde.
Il recule d'un pas pour plonger son regard dans le mien. Sa tristesse est un gouffre. Sa main effleure ma joue, et je sens une faiblesse soudaine m'envahir, mes genoux manquant de se dérober. Le fluide. Le lien qui nous unit pompe mon énergie vitale parce que nous sommes séparés par le voile de la réalité. Je manque de sa substance. Sans réfléchir, guidé par un instinct qui dépasse la raison et les interdits, je saisis son visage entre mes mains et j'écrase mes lèvres contre les siennes.
Le baiser est une déflagration cosmique. Ce n'est plus seulement un contact charnel, c'est une transfusion d'âme pure. À l'instant où nos langues se rencontrent, un courant électrique dévastateur parcourt mon échine, réveillant chaque cellule, chaque goutte de sang. Le goût de Phobetor est celui de la nuit étoilée, frais, profond et infini.
Nous nous laissons glisser sur le lit de nuages qui se densifie sous nous comme de la soie lourde. Ses mains, grandes, calleuses et possessives, s'insinuent sous mes vêtements. Il déchire presque le tissu dans son urgence, cherchant le contact direct. Lorsque sa peau nue rencontre la mienne, un cri de soulagement pur s'échappe de ma gorge. La sensation est démultipliée par notre lien psychique : je sens ce qu'il sent, je perçois son désir dévastateur, cette soif millénaire qu'un dieu a développée pour un simple mortel.
Il retire mes vêtements avec une lenteur rituelle désormais, ses yeux ambrés ne quittant jamais les miens, brûlant d'un feu sombre. Sous la lueur de cette lune onirique, mon corps semble briller d'une aura dorée, le fluide réagissant violemment à sa proximité. Phobetor se dévoile à son tour, une statue de jais et de lumière, d'une perfection qui me donne le vertige. Quand il s'allonge sur moi, son poids est une bénédiction, une ancre nécessaire qui m'empêche de m'évanouir dans l'extase.
Ses caresses commencent, explorant chaque parcelle de ma peau avec une dévotion presque religieuse. Ses mains descendent le long de mon torse, effleurant le corbeau qui bat des ailes avec une frénésie incontrôlable sous ma peau, avant de s'attarder sur mes hanches. Chaque baiser qu'il dépose sur mon ventre, sur mes cuisses, déclenche des vagues de plaisir si intenses que je perds la notion de mon propre ego. Je ne suis plus Colin, il n'est plus Phobetor ; nous sommes deux courants d'énergie fusionnant dans un orage de sensations pures.
Il me pénètre avec une douceur qui contraste avec la puissance brute qu'il dégage. L'entrée est un choc de chaleur, une plénitude totale qui me fait basculer la tête en arrière. Je cambre le dos, mes ongles s'enfonçant dans ses bras puissants, mes jambes s'enroulant instinctivement autour de sa taille pour l'attirer encore plus profondément, pour qu'il ne reste aucun millimètre de vide entre nous. Le rythme est d'abord lent, presque sacré, chaque mouvement étant une promesse, un pacte signé dans la chair et la sueur.
Soudain, à mesure que l'acte s'intensifie, une déflagration d'énergie pure se produit. Ce n'est pas une simple explosion, c'est un séisme de réalité. Le plaisir est si violent, si absolu, qu'il sature l'espace onirique. Je sens, par-delà le voile, que la Porte des Songes dans mon studio à Paris réagit à cette union interdite. Elle commence à fondre, le métal antique se liquéfiant sous l'assaut de la chaleur dégagée par nos corps fusionnés. Les charnières hurlent, la pierre craque, mais nous n'avons pas le choix. Pour que je survive, pour que je récupère le fluide nécessaire à ma quête, cette union doit aller jusqu'à son terme, dût-elle consumer le passage entre nos deux mondes.
À chaque poussée, le fluide en moi s'embrase, circulant entre nos deux corps en un circuit fermé de lumière ambrée et de chaleur liquide. Je sens son souffle saccadé contre ma tempe, ses gémissements qui sont des prières sombres adressées au vide. L'étreinte s'étire, hors du temps, une fusion qui semble durer des heures entières. Le plaisir n'est plus seulement physique, il est métaphysique. Je vois des galaxies naître et mourir derrière mes paupières closes. Je sens son amour, une force capable de raser des cités, mais qui, ici, se fait caresse infinie.
Nous accélérons, le mouvement devenant plus sauvage, plus désespéré, comme si nous essayions d'imprimer nos empreintes l'un dans l'autre pour que jamais la réalité ne puisse nous désunir. La sueur perle sur nos fronts, se mêlant à la brume pourpre qui nous entoure. L'orgasme arrive comme une déferlante, une explosion de lumière blanche et d'or qui nous projette aux confins de la création. Je hurle son nom alors que je sens son essence divine m'inonder, me rechargeant, me soignant, me transformant en profondeur.
Pendant de longues minutes, nous restons enlacés, nos cœurs battant à l'unisson exact, un seul rythme pour deux existences. Mon corps est vibrant, saturé de sa force. Je ne suis plus fatigué. Je suis prêt à affronter les cieux.
— Reste fort, Colin, murmure-t-il alors que le décor commence à se dissoudre doucement. Mon père arrive... le monde se réveille déjà. La porte est meurtrie, mais notre lien est scellé.
— Je t'aime, dis-je juste avant que l'obscurité du réveil ne m'emporte.
— Je t'aime, dis-je juste avant que l'obscurité du réveil ne m'emporte.
Je rouvre les yeux dans la cabine de l'avion. Kálvos me regarde, intrigué et presque effrayé par l'éclat surnaturel qui émane désormais de ma peau et de mon regard. Je souris intérieurement. Le voyage vers l'Arcadie commence vraiment, et je porte en moi le secret d'une puissance que même les dieux n'ont pas vu venir.
L'avion se pose enfin sur le tarmac d'Athènes dans un sifflement de turbines qui semble insupportable à mes sens exacerbés. Je sors de l'appareil, porté par une énergie nouvelle, presque violente, qui fait vibrer l'air autour de moi. Mais à peine avons-nous posé le pied sur le sol grec que l'hostilité des cieux se manifeste.
Nous n'avons même pas le temps d'atteindre le terminal qu'un changement brutal s'opère. Le ciel d'azur, si pur un instant plus tôt, se gorge de nuages d'un noir d'encre, des cumulus monstrueux qui semblent bouillir de colère. Une tempête surnaturelle, envoyée directement par la fureur d'Hypnos, s'abat sur la région. Le vent hurle comme une meute de loups, et des éclairs d'un violet sombre déchirent les nues, frappant les sommets lointains de l'Arcadie.
— Il essaie de nous barrer la route ! hurle Kálvos en luttant contre les bourrasques qui menacent de nous renverser. Il sait que nous approchons du sanctuaire !
— Laissez-le essayer, dis-je d'une voix qui porte étrangement malgré le fracas du tonnerre.
— Laissez-le essayer, dis-je d'une voix qui porte étrangement malgré le fracas du tonnerre.
Je lève la main, et sans même m'en rendre compte, je puise dans le fluide que Phobetor m'a transmis lors de notre union. Une onde de choc invisible part de ma paume, fendant le rideau de pluie et créant un couloir de calme relatif autour de notre petit groupe. Les gens autour de nous courent, paniqués par ce chaos météorologique, mais nous, nous avançons comme dans une bulle de silence.
À la sortie de l'aéroport, là où les taxis refusent de circuler à cause des éléments déchaînés, un homme nous attend. Il est adossé à une vieille Jeep poussiéreuse qui semble d'un autre âge. Il porte une vareuse de berger usée et un chapeau de feutre qui dissimule son visage.
Lorsqu'il se redresse, je remarque que ses yeux ne sont pas normaux : ils n'ont pas de pupilles, seulement une brume laiteuse qui tourbillonne. Kálvos s'arrête net, la main sur son cœur.
— Toi... murmure l'érudit, sa voix pleine d'un respect ancestral. Le Gardien du Seuil ?
— Le temps presse, mortels, dit l'homme d'une voix qui ressemble au bruissement des feuilles mortes. Le Premier Rêveur s'agite dans sa tombe de pierre. Hypnos a scellé les sentiers, mais il reste une voie que même le Dieu du Sommeil n'ose emprunter.
— Le temps presse, mortels, dit l'homme d'une voix qui ressemble au bruissement des feuilles mortes. Le Premier Rêveur s'agite dans sa tombe de pierre. Hypnos a scellé les sentiers, mais il reste une voie que même le Dieu du Sommeil n'ose emprunter.
Il tourne son regard aveugle vers moi et un frisson me parcourt l'échine.
— Toi, le Héraut, continue-t-il. Tu portes l'odeur de l'Onéiroi. Ton étreinte a fait fondre la Porte, mais elle a aussi réveillé des choses plus anciennes que les Olympiens. Montez. Si nous n'atteignons pas la grotte avant que le soleil ne soit au zénith, le passage se refermera pour un millier d'années.
Nous grimpons dans le véhicule. Le trajet est un cauchemar éveillé. La Jeep s'élance sur des routes de montagne escarpées, serpentant à travers des forêts de pins qui semblent se tordre sur notre passage. La tempête redouble d'intensité. Des visions de cauchemars — des ombres ailées, des visages hurlants formés par la foudre — s'écrasent contre le pare-brise.
— Ne regardez pas les ombres ! crie le guide alors qu'il conduit avec une précision surhumaine malgré sa cécité. Elles cherchent à vous endormir pour ne plus jamais vous laisser partir !
Je ferme les yeux et je me concentre sur le lien. Je sens Phobetor, là-bas, tapis dans les replis de la montagne, m'attendant avec une angoisse croissante. La Jeep cahote, manque de basculer dans un ravin, mais une force invisible — peut-être mon propre désir, peut-être la protection du dieu — la maintient sur la route.
Finalement, après ce qui semble être une éternité de lutte contre les éléments, le guide pile net devant une paroi rocheuse couverte de lierre noir. La tempête s'arrête d'un coup, laissant place à un silence de mort, encore plus terrifiant que le vacarme précédent.
— Nous y sommes, dit le guide en désignant une fente étroite dans la roche d'où s'échappe une lueur ambrée. Le sanctuaire du Premier Rêveur. Mais sachez-le : entrer est facile. En sortir avec ce que vous cherchez demandera de sacrifier ce que vous avez de plus cher.
Kálvos sort ses parchemins, sa main tremblante de ferveur. Valenti vérifie ses lampes de poche. Moi, je sens le corbeau sur ma poitrine brûler contre ma peau.
— Allons-y, dis-je. Je n'ai pas fait tout ce chemin pour reculer devant une porte de pierre.
Fin du chapitre 8.
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