Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les murmures de Phobetor — Chapitre 9
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les murmures de Phobetor
Chapitre 9
Chapitre 9
Le silence qui pèse à l'entrée de la grotte est d'une densité physique, un mur d'absence qui semble absorber le moindre son et étouffer les battements de nos cœurs. Le guide aux yeux de brume reste sur le seuil, sa silhouette s'effaçant déjà dans la grisaille du matin arcanien. Nous pénétrons dans la gorge rocheuse, et instantanément, l'air change de texture. Il ne sent plus la pluie ou la terre méditerranéenne, mais le temps lui-même : une odeur de poussière d'étoiles, de calcaire millénaire et de mémoires oubliées.
À peine avons-nous franchi les premiers mètres que les parois de la grotte se mettent à pulser doucement. Ce n'est pas une simple cavité naturelle ; c'est un organisme vivant, la manifestation physique du premier esprit humain à avoir osé franchir la Porte. Soudain, le sol se dérobe, non pas sous nos pieds, mais sous nos certitudes. Une brume épaisse, aux reflets de nacre, nous sépare violemment.
— Colin ! hurle Valenti, mais sa voix s'étouffe instantanément comme si elle était absorbée par des kilomètres de coton.
Je suis seul. Les épreuves du sanctuaire commencent. Pour atteindre le centre, le lieu exige que chaque intrus soit mis à nu, dépouillé de ses masques. Au loin, à travers des voiles de réalité déchirés, j'aperçois Valenti confronté à ses propres peurs : il se voit vieux, oublié, n'ayant été qu'une ombre dévouée dans l'ombre d'un autre, une vie sacrifiée sans reconnaissance. Je vois Kálvos, assailli par des milliers de parchemins qui se transforment en serpents de papier jauni, lui reprochant d'avoir gâché son humanité pour des secrets qui ne lui ont apporté que la solitude.
Mais pour moi, l'épreuve est d'une cruauté raffinée, frappant là où mon cœur est le plus tendre.
Le décor change brusquement. Je ne suis plus dans une grotte grecque, mais sur le pont qui enjambe le Doubs, à Dole. L'odeur de l'eau, le profil familier de la collégiale Notre-Dame se découpant sur le ciel comtois... tout est là, d'une précision insoutenable. Je me retrouve devant la porte de la maison de mes parents. Ma mère sort sur le perron, un sourire radieux aux lèvres, essuyant ses mains sur un tablier.
— Tu es enfin rentré, Colin. On s'inquiétait tellement. On a préparé tout ce que tu aimes, ton père t'attend dans le salon.
Mon cœur se serre jusqu'à la rupture. C'est l'épreuve du renoncement. La grotte utilise mon désir secret de détourner la prophétie contre moi. Elle me montre la vie que je pourrais avoir si j'abandonnais Phobetor et cette quête insensée : une vie de chaleur, de sécurité, les dimanches après-midi à Dole, le calme de la province, l'amour simple de mes parents. Puis, l'image se distord. Ma mère commence à vieillir à vue d'œil sous mes yeux horrifiés, ses cheveux blanchissent instantanément, sa peau se ride comme un parchemin brûlé, et elle m'appelle à l'aide alors qu'elle s'efface dans un brouillard d'oubli.
— Si tu deviens un dieu, tu les verras mourir de loin, murmure une voix multiple, celle des Onéiroi primordiaux qui hantent ces murs. Tu seras le témoin de leur agonie à travers les siècles sans jamais pouvoir les rejoindre dans la tombe. Tu seras éternellement seul parmi les ombres. Est-ce là ton amour ?
La douleur est insoutenable, une lame de fond qui ravage mon esprit. Je tombe à genoux sur le sol de pierre qui est redevenu celui de la grotte. Le fluide de Phobetor brûle en moi, luttant avec une violence divine contre cette agonie mentale. Je hurle mon refus, la voix brisée par les larmes.
— Je ne les oublierai pas ! Je ne les abandonnerai pas au néant ! Je trouverai la voie pour lier les deux mondes !
Je force mon esprit à traverser l'illusion, à déchirer le mirage de Dole. Je ne rejette pas mes parents, mais je rejette la peur qu'on essaie de m'insuffler pour me briser. En brisant ce mirage par la seule force de ma volonté, la brume se dissipe enfin. Je retrouve Kálvos et Valenti à quelques mètres, hagards, les visages baignés de larmes, mais vivants. Nous avons passé le seuil des âmes.
Nous débouchons enfin dans une salle circulaire immense, dont la voûte est tapissée de cristaux ambrés qui diffusent une lumière pulsante, calquée sur un battement de cœur d'une lenteur millénaire. Au centre, sur un piédestal de roche brute, repose une forme humaine.
C'est lui. Le Premier Rêveur.
Son corps n'est plus fait de chair ; il est devenu une statue de sel et de quartz translucide, figé dans la position du sommeil éternel depuis l'aube des temps. Son visage exprime une paix terrifiante, comme s'il continuait de voir des mondes que nous ne pouvons concevoir.
— Regardez... murmure Kálvos en s'approchant avec une révérence mêlée de terreur sacrée.
Il ne s'agit pas d'un parchemin déposé à ses côtés. La seconde partie du manuscrit, le secret ultime de l'apothéose et de la libération des dieux, est gravée à même la peau pétrifiée de l'homme. Des milliers de caractères minuscules, d'un alphabet pré-olympien, courent le long de son torse, de ses bras, et s'enroulent autour de son cou comme un collier de cicatrices de lumière.
— C'est... c'est intraduisible avec mes outils habituels, s'exclame Kálvos, désespéré, en approchant sa loupe de la pierre. Les symboles changent de forme dès qu'on essaie de les fixer du regard ! C'est une langue vivante !
— Laissez-moi faire, dis-je en m'avançant, poussé par une force qui ne m'appartient plus totalement.
— Laissez-moi faire, dis-je en m'avançant, poussé par une force qui ne m'appartient plus totalement.
Je pose ma main sur la poitrine froide et cristalline du Premier Rêveur. À l'instant précis du contact, une décharge monumentale, un éclair noir et or, parcourt mon corps entier. Le corbeau sur ma poitrine s'embrase, ses ailes battant avec une fureur nouvelle sous ma peau. Ce n'est plus ma vue humaine qui déchiffre ces codes, mais l'essence même de Phobetor en moi. Les symboles gravés sur la peau de pierre se mettent à briller d'une lumière noire intense, et ils se transfèrent, mot pour mot, pensée pour pensée, dans mon esprit.
Je vois tout. Je comprends l'architecture de l'univers. Le texte explique comment stabiliser l'entité divine sans consumer le porteur mortel, mais il confirme mon intuition secrète, celle que j'ai eue dans l'avion : pour que le dieu reste libre et que l'humain reste lié sans perdre son ancrage au monde des mortels — sans perdre ses souvenirs de Dole, ses racines, sa part d'homme — il faut créer un "Troisième État".
Le texte murmure directement à mon âme : « Celui qui veut garder le ciel et la terre doit offrir une part de son immortalité à la terre, et une part de sa mortalité au ciel. »
— Je sais ce qu'il faut faire, dis-je à voix haute, ma voix résonnant avec une double tonalité surnaturelle, la mienne et celle, plus profonde, de Phobetor. Mais le rituel demande un sacrifice immédiat de présence. Pour activer ces mots, pour que le savoir ne s'évapore pas de ma mémoire à l'instant où je quitterai cette grotte, je dois laisser une trace ici.
Je prends le poignard rituel que Kálvos transporte toujours dans sa mallette de cuir. Sans l'ombre d'une hésitation, je m'entaille profondément la paume et je laisse mon sang, chargé de fluide ambré étincelant, couler sur le visage immobile du Premier Rêveur. La pierre assoiffée boit le liquide avec avidité. Un grondement sourd, venant des entrailles de la terre, ébranle la montagne entière.
— Colin, qu'avez-vous fait ? s'écrie Valenti, terrifié par les secousses.
— J'ai signé le pacte avec le passé, répondis-je, les yeux brillant d'une détermination farouche qui n'a plus rien d'humain. Le savoir est scellé en moi. Nous avons les deux parties. Maintenant, nous devons retourner à la Porte. Hypnos ne nous laissera pas sortir d'ici sans combattre, il a senti que j'avais dérobé le secret de son trône.
— J'ai signé le pacte avec le passé, répondis-je, les yeux brillant d'une détermination farouche qui n'a plus rien d'humain. Le savoir est scellé en moi. Nous avons les deux parties. Maintenant, nous devons retourner à la Porte. Hypnos ne nous laissera pas sortir d'ici sans combattre, il a senti que j'avais dérobé le secret de son trône.
Alors que nous nous apprêtons à faire demi-tour, l'ombre d'Hypnos, immense et glaciale, commence à ramper sur les murs de la salle, étouffant la lumière des cristaux. La grotte entière semble vouloir se refermer sur nous comme une mâchoire de pierre affamée.
Le grondement de la montagne ne s'arrête plus. La salle du Premier Rêveur, autrefois un havre de paix éternelle, devient un piège mortel. L'ombre d'Hypnos se déverse par le tunnel d'entrée comme une marée de goudron invisible, éteignant une à une les lueurs des cristaux ambrés. Une lourdeur insoutenable s'abat sur nos épaules ; c'est le sommeil léthargique, une force qui ne cherche pas à nous tuer, mais à nous figer pour l'éternité dans un songe sans fin, tout comme l'homme de pierre devant nous.
— Je n'en peux plus... murmure Valenti, ses paupières s'affaissant alors qu'il s'écroule contre une paroi.
Kálvos, lui, essaie de lutter, mais ses mains lâchent ses précieux parchemins. Sa tête bascule en arrière, ses yeux roulant sous l'effet de la puissance d'Hypnos.
— Colin... fuyez... parvient-il à articuler dans un dernier souffle avant que la léthargie ne le gagne totalement.
Je reste seul debout, protégé par le fluide de Phobetor qui s'agite furieusement dans mes veines. Mais même pour moi, l'air devient épais, comme si je respirais du plomb fondu. Le mur de sommeil qui bloque la sortie est infranchissable par des moyens humains. Je sens le regard d'Hypnos peser sur moi depuis les profondeurs de l'Érèbe, moqueur, certain de sa victoire.
C'est alors que je ferme les yeux et que je rappelle à moi les mots gravés sur la peau du Premier Rêveur. Je ne les récite pas ; je les laisse devenir une partie de mon architecture mentale. Je cherche ce "Troisième État", cette zone grise entre le mortel et l'éternel. Je pense à ma chambre d'étudiant à Paris, puis instantanément à la maison de mes parents à Dole, et enfin à l'étreinte de Phobetor dans les nuées. Je refuse de choisir. Je fusionne ces réalités.
Soudain, une chaleur blanche, différente de la lueur ambrée habituelle, jaillit de mon plexus. Le corbeau sur ma poitrine pousse un cri silencieux qui résonne dans toute la grotte. Mes yeux s'ouvrent, et je ne vois plus la roche, je vois les atomes, les fils de rêve qui maintiennent la matière entre elle.
— Tu ne les auras pas, Hypnos, dis-je d'une voix qui fait vibrer les parois. Et tu ne m'enchaîneras pas.
Je lève les deux mains vers la paroi rocheuse qui nous fait face, à l'opposé de l'entrée obstruée. Je ne cherche pas à briser la pierre par la force, mais par la volonté de la transformer. Je projette le fluide du Troisième État : une énergie qui possède la densité de la matière et la fluidité du songe.
L'impact est silencieux, mais terrifiant de puissance. Là où mes mains projettent la lumière, la roche millénaire commence à se liquéfier, puis à s'évaporer. Elle ne s'effondre pas ; elle devient une brume d'argent que je peux écarter d'un geste. Je crée un tunnel de réalité alternative à travers le flanc de la montagne d'Arcadie.
L'ombre d'Hypnos recule, hurlant de frustration alors que ma nouvelle lumière brûle ses voiles. Je saisis Valenti sous un bras et Kálvos sous l'autre, ma force physique étant décuplée par cet état hybride. Je les traîne dans le passage que je viens de forger. Chaque pas est un effort surhumain, car maintenir ce tunnel demande de renoncer à une partie de ma propre cohésion.
Nous débouchons à l'air libre, sur un versant escarpé de la montagne, loin de l'entrée principale. À peine avons-nous franchi la sortie que le tunnel de brume se solidifie à nouveau dans un fracas de cristal, scellant définitivement le chemin derrière nous.
Le soleil de midi frappe nos visages. Valenti et Kálvos reprennent connaissance en hoquetant, l'air pur chassant les miasmes du sommeil divin. Ils me regardent, et je vois la peur dans leurs yeux. Je sais pourquoi : mes cheveux ont pris des reflets de jais contre-nature, et mes yeux ne sont plus seulement ambrés, ils semblent contenir des constellations entières en mouvement.
— Colin... qu'est-ce que vous êtes devenu ? chuchote Valenti en reculant d'un pas.
— Je suis le pont, Valenti, répondis-je, ma voix redevenant calme mais gardant une résonance lointaine. Je suis celui qui ramènera Phobetor sans détruire le monde.
— Je suis le pont, Valenti, répondis-je, ma voix redevenant calme mais gardant une résonance lointaine. Je suis celui qui ramènera Phobetor sans détruire le monde.
Kálvos se relève, époussetant sa veste avec des mains tremblantes. Il regarde la montagne, puis moi.
— Vous avez fait l'impossible. Vous avez utilisé le rite d'apothéose sans attendre le temple... mais ce n'était qu'un aperçu, n'est-ce pas ?
— Ce n'était que le début, Kálvos. Le savoir est scellé. Maintenant, nous retournons à Paris. La Porte nous attend, et cette fois, ce n'est pas moi qui irai à lui, c'est lui qui marchera parmi nous.
— Ce n'était que le début, Kálvos. Le savoir est scellé. Maintenant, nous retournons à Paris. La Porte nous attend, et cette fois, ce n'est pas moi qui irai à lui, c'est lui qui marchera parmi nous.
Je regarde vers l'horizon, vers le nord, là où mes parents vivent leur vie tranquille à Dole, ignorant que leur fils vient de briser les lois de l'Olympe. Un sourire triste étire mes lèvres. Le prix à payer commence à se faire sentir : je sens le monde des hommes devenir... ténu, comme une illusion prête à se déchirer.
Le retour en France ne ressemble en rien au départ. Dans l'avion privé qui nous ramène, je ne suis plus le jeune homme inquiet et affaibli qui redoutait chaque battement de cœur. Je suis une centrale d'énergie silencieuse, un astre froid en gestation. Le fluide, désormais stabilisé et transcendé par les mots du Premier Rêveur, circule en moi comme un fleuve de mercure incandescent. Kálvos ne m'approche plus qu'avec une prudence religieuse, et Valenti évite mon regard, terrifié par l'éclat stellaire qui danse au fond de mes pupilles, un éclat qui n'appartient plus au monde des hommes.
Avant de retourner à Paris, avant d'affronter la Porte qui nous attend dans mon studio, j'exige un détour. Une dernière halte. Une ancre jetée dans le passé avant que les amarres de l'humanité ne soient définitivement rompues.
— Nous allons à Dole, dis-je d'une voix qui n'admet aucune contestation, une voix dont le timbre semble vibrer sur plusieurs fréquences à la fois.
Le taxi nous dépose à l'entrée de la ville. Je demande à Kálvos et Valenti de m'attendre près de la Collégiale. Je veux faire ce chemin seul, sans témoin de ma déchéance ou de mon ascension.
Dole s'éveille sous une brume automnale épaisse qui rampe sur le Doubs comme un linceul humide. C'est le paysage de mon enfance, immuable, gris et rassurant. Les pavés luisants de la rue des Commères, l'ombre imposante de la Collégiale Notre-Dame... tout ici semble appartenir à une autre vie, une vie où le mot « Dieu » n'était qu'une notion abstraite et où les cauchemars s'effaçaient d'un simple baiser sur le front.
Je marche jusqu'au quartier résidentiel où se trouve la maison. Mon cœur, ce cœur que je m'apprête à lier pour l'éternité à une puissance onirique, bat avec une douleur sourde, presque insupportable. Je m'arrête devant la barrière de bois blanc dont la peinture s'écaille légèrement.
Charles et Valérie Morgan. Le nom sur la boîte aux lettres me brûle les yeux comme un acide. Mon père, Charles, avec ses mains calleuses de jardinier et son rire qui faisait trembler les vitres. Ma mère, Valérie, dont la tendresse était mon seul rempart contre les ténèbres. Ils ignorent que leur fils est devenu le réceptacle d'un cauchemar divin. Ils ignorent que je suis en train de mourir à leur réalité.
Charles et Valérie Morgan. Le nom sur la boîte aux lettres me brûle les yeux comme un acide. Mon père, Charles, avec ses mains calleuses de jardinier et son rire qui faisait trembler les vitres. Ma mère, Valérie, dont la tendresse était mon seul rempart contre les ténèbres. Ils ignorent que leur fils est devenu le réceptacle d'un cauchemar divin. Ils ignorent que je suis en train de mourir à leur réalité.
Je ne frappe pas à la porte. Je ne peux pas. Si je croise leurs regards, si je sens la chaleur réelle de leurs bras, je sais que je m'effondrerai et que le monde entier sombrera avec moi. J'utilise alors cette part du « Troisième État » ramenée d'Arcadie. Je me rends immatériel, une simple brise, un murmure de conscience glissant à travers les murs.
L'intérieur sent la cire, la cannelle et la lavande. Dans la cuisine, ma mère est de dos, préparant le thé. Ses mouvements sont un peu plus lents, ses épaules plus voûtées qu'à mon dernier passage. Mon père est assis dans son fauteuil élimé, le journal à la main, mais ses yeux fixent le vide.
— Tu as des nouvelles de Colin ? demande soudain mon père sans lever les yeux, sa voix brisée par une inquiétude qu'il ne peut plus cacher.
Ma mère s'arrête net, sa main tremblant violemment sur l'anse de la théière.
— Non, Charles. Rien depuis ce message étrange de Grèce. Il disait qu'il allait bien, mais... j'ai un poids ici, dit-elle en posant sa main sur son cœur. J'ai l'impression qu'il s'en va. Qu'il est sur un quai de gare et que le train ne reviendra jamais.
Je m'approche d'elle. Je me tiens là, à quelques millimètres de son visage, invisible et pourtant déchiré par une agonie que même les dieux ne connaissent pas. Je sens l'odeur de son savon, une fragrance simple qui a bercé toutes mes fièvres. Je décide alors de briser la règle. Je décide de leur parler, non pas avec ma voix, mais avec mon âme, en utilisant le pouvoir du Troisième État pour forcer le passage vers leurs sens.
— Maman... Papa... c'est moi, murmuré-je.
Ma mère sursaute. Elle lâche la cuillère qui tinte sur le carrelage. Elle tourne la tête, ses yeux cherchant dans le vide de la cuisine, et pour la première fois, une lueur de reconnaissance traverse son regard. Elle m'entend.
— Je suis là, mais je ne peux pas rester, continué-je, et ma voix intérieure est un sanglot qui résonne dans chaque recoin de la pièce. Je suis venu vous dire adieu. Je pars pour un voyage dont on ne revient pas tout à fait homme. Je vais devenir le gardien de vos nuits, l'ombre qui veille sur vos sommeils. Pardonnez-moi pour les silences, pour les absences. Pardonnez-moi de ne pas vieillir à vos côtés, de ne pas être le fils qui vous tiendra la main jusqu'au bout.
Mon père s'est levé, le visage livide.
— Colin ? Colin, mon fils, c'est toi ? demande-t-il en tendant ses mains tremblantes vers l'air vide.
— Papa, reste fort. Prends soin d'elle. Je vous porte en moi, gravés dans mon essence comme des étoiles éternelles. Chaque fois que vous verrez un corbeau dans le ciel de Dole, chaque fois que vous ferez un rêve de paix, sachez que c'est moi. Je vous aime plus que ma propre vie, plus que l'éternité qui m'attend.
— Papa, reste fort. Prends soin d'elle. Je vous porte en moi, gravés dans mon essence comme des étoiles éternelles. Chaque fois que vous verrez un corbeau dans le ciel de Dole, chaque fois que vous ferez un rêve de paix, sachez que c'est moi. Je vous aime plus que ma propre vie, plus que l'éternité qui m'attend.
Ma mère s'effondre sur une chaise, les larmes coulant sans fin sur ses joues. Elle pleure de cette douleur absolue des mères qui sentent l'âme de leur enfant leur échapper. Elle pleure parce qu'elle comprend, sans pouvoir mettre de mots dessus, que le fils qu'elle a porté est en train de s'effacer de la trame du monde mortel.
Voyant son agonie, je ne peux supporter de la laisser ainsi. Je puise dans le fluide d'or et d'ombre qui crépite en moi. Je pose mes mains invisibles sur ses tempes et sur celles de mon père. J'insuffle en eux une part de la sérénité divine, une chaleur douce qui vient épouser leurs larmes.
Peu à peu, les sanglots de ma mère s'apaisent. Elle pleure toujours, mais ses traits se détendent. Une paix surnaturelle, immense et profonde, se diffuse dans ses veines. Elle se sent soudainement entourée d'un amour si vaste que la peur de la mort et de la séparation s'évanouit. Elle se sent bien, bercée par une force qui dépasse l'entendement humain.
— Il est là, Charles... murmure-t-elle dans un souffle, un sourire triste mais paisible aux lèvres. Il est là et il est heureux. Il est devenu quelque chose de magnifique.
Je retire mes mains. C'est l'instant le plus difficile. Voir leurs visages aimés une dernière fois et savoir que la prochaine fois que je les verrai, si je les revois, je serai un dieu traqué. Je sors de la maison comme on s'arrache une épingle du cœur, sentant chaque fibre de mon humanité protester contre ce départ.
Je me matérialise à nouveau dans l'allée du jardin, caché par la brume. Je regarde une dernière fois les fenêtres éclairées de la maison de Dole. C'est mon adieu secret. Un sacrifice que personne ne connaîtra, une douleur que je porterai à travers les siècles comme un trésor interdit.
En rejoignant Kálvos et Valenti sur le parvis de la Collégiale, mon visage est redevenu un masque de marbre froid, mais mes yeux sont rougis. La brume du Doubs semble s'être accrochée à mon âme.
— On peut y aller, dis-je d'une voix qui ne tremble plus.
— Vous avez pu leur parler ? demande Valenti, la voix chargée d'une empathie qui me fait horreur.
— Ils savent l'essentiel, répondis-je en montant dans la voiture. Le Colin Morgan de Dole est mort ce matin. Il ne reste que le Héraut du Vide.
— Vous avez pu leur parler ? demande Valenti, la voix chargée d'une empathie qui me fait horreur.
— Ils savent l'essentiel, répondis-je en montant dans la voiture. Le Colin Morgan de Dole est mort ce matin. Il ne reste que le Héraut du Vide.
La voiture démarre, quittant les bords du Doubs. Je regarde la ville de Dole s'effacer dans le rétroviseur, ses clochers disparaissant dans le brouillard, et je sens le corbeau sur ma poitrine s'agiter violemment. Il réclame son maître. Il réclame le rituel final.
Le voyage vers Paris ne se fait pas dans le luxe feutré d'un avion ou le confinement d'une voiture, mais dans le roulement monotone et hypnotique du train. Nous sommes assis dans un compartiment de première classe, mais pour moi, le métal du wagon semble aussi fragile qu'une feuille de papier. À chaque secousse sur les rails, je sens le fluide en moi vibrer, entrant en résonance avec la terre française qui défile à toute allure derrière la vitre. Kálvos est assis en face de moi, les yeux rivés sur sa mallette qu'il serre contre lui comme un trésor sacré. Valenti, quant à lui, observe le couloir, le visage tendu, comme s'il s'attendait à voir surgir des ombres entre deux wagons.
L'épuisement émotionnel de Dole, ce déchirement silencieux sur le quai de la gare où j'ai dû laisser mes parents derrière moi, finit par avoir raison de ma veille. Ma tête s'appuie contre la vitre froide, et le rythme du train devient la pulsation même de mon inconscient.
Je ne suis plus dans le train. Je suis sur un promontoire de verre noir, suspendu au-dessus d'une mer de souvenirs liquides où flottent des images de Dole, de Paris et de l'Arcadie. Le ciel est d'un violet profond, presque noir, parsemé d'étoiles qui semblent pleurer de la lumière d'or pur. Phobetor est là, m'attendant au bord du gouffre, sa silhouette découpée contre l'infini. Son armure d'ombres est moins rigide, son visage plus humain qu'il ne l'a jamais été, marqué par une dévotion et une tristesse qui me brisent le cœur.
Il s'approche de moi, ses pas ne faisant aucun bruit sur le verre. Il m'enveloppe de ses bras immenses, et cette fois, le contact est d'une douceur infinie, une étreinte faite de soie, de vent et de nuit. Il pose son front contre le mien, et je sens ses larmes — des perles de nuit pure — rouler sur mes joues et se mêler aux miennes.
— Bonne chance, mon héraut, souffle-t-il, sa voix vibrant d'un amour si vaste qu'il pourrait déplacer les fondations de l'Olympe.
Il m'embrasse alors, un baiser long, désespéré, un baiser qui scelle nos destins dans le silence sacré de mon sommeil. Puis, il s'écarte légèrement, ses mains grandes et fraîches encadrant mon visage, ses yeux ambrés sondant les profondeurs les plus reculées de mon âme.
— Colin, il est encore temps... murmure-t-il, la voix brisée par l'angoisse. Tu as vu tes parents à Dole. Tu as senti la douceur de leur amour et la paix de ta terre. Tu peux encore tout arrêter, maintenant, ici. Je peux te rendre ta vie d'homme. Je peux aspirer ce fluide, refermer la Porte pour toujours et rester dans mon exil éternel pour que tu puisses vieillir, aimer un autre être de chair, et mourir en paix dans le monde des éveillés. Je t'aime assez pour disparaître, Colin, si cela peut te sauver de ce que tu vas devenir.
Je le regarde, et je ne vois pas seulement le dieu des cauchemars, je vois la seule moitié de mon être qui donne un sens à mon existence.
— Je t'aime aussi, Phobetor, répondis-je d'une voix ferme qui fait vibrer le promontoire de verre. Mais je n'arrêterai pas. Je ne reculerai plus. J'ai déjà dit adieu à Dole. Je préfère être un dieu brisé et traqué à tes côtés qu'un homme entier et vide sans toi. Nous irons jusqu'au bout, quoi qu'il en coûte.
Il ferme les yeux, un mélange de fierté sauvage et de terreur absolue sur le visage, puis son image s'évapore dans une brume pourpre alors que le sifflement du train me ramène brutalement à la réalité.
Lorsque j'ouvre les yeux, le train entre en gare de Lyon. Paris nous accueille sous une tension électrique presque insupportable. Le ciel est d'une couleur inhabituelle, un gris métallique, lourd, qui semble peser physiquement sur les toits de zinc de la capitale. Nous atteignons enfin mon studio, mon sanctuaire. L'air y est saturé d'ozone, et la Porte, bien que partiellement déformée et fondue par notre union précédente, irradie une chaleur noire et pulsante qui fait vibrer les murs et craquer le parquet.
Les préparatifs commencent dans une fièvre mystique, une course contre la montre. Kálvos, les mains tremblantes mais précises, dispose les flacons d'ambre noir selon les angles géométriques rigides dictés par le manuscrit du Premier Rêveur. Il trace au sol des glyphes de protection complexes avec une poudre faite d'argent pur et de sel béni, ses lèvres murmurant sans discontinuer des incantations en grec ancien pour tenter de stabiliser la réalité qui s'effiloche.
— Colin, placez-vous au centre exact du cercle, ordonne Kálvos, sa voix, oscillant entre l'excitation scientifique et l'effroi pur. Valenti, préparez les encens de pavot et de myrrhe ! Nous devons saturer l'air de cette pièce pour que le passage n'embrase pas la matière environnante !
Le studio est devenu méconnaissable. Les toiles que j'avais peintes autrefois semblent s'animer sous l'effet du fluide qui s'échappe de mes pores, les visages que j'ai esquissés ouvrant des yeux sombres et liquides pour observer le sacrilège qui se prépare. L'électricité statique crépite dans mes cheveux, et chaque objet métallique de la pièce — mes pinceaux, mes couteaux à peindre — commence à léviter de quelques millimètres dans un bourdonnement sourd.
— Le moment approche, murmure Kálvos en fixant nerveusement sa montre. L'alignement des astres est presque parfait. Si le Troisième État ne tient pas la charge, Colin, la déflagration ne se contentera pas de nous tuer ; elle rasera tout le quartier.
Je me tiens au centre du cercle, le torse nu, laissant apparaître le corbeau de jais qui s'agite avec une fureur nouvelle sous ma peau. Je sens Phobetor juste là, de l'autre côté du voile, poussant de toute sa puissance contre la paroi invisible de la réalité. Je sens ses mains divines griffer le tissu de l'univers. La Porte commence à luire d'un rouge sombre, profond, et le métal antique se remet à fondre, coulant sur le sol comme du sang de fer en fusion.
— Qu'il vienne, dis-je simplement, ma voix résonnant avec une autorité qui n'est plus humaine, alors que les premières ombres d'Hypnos commencent à s'infiltrer par les fissures des fenêtres, tentant une ultime fois d'étouffer la lumière noire de notre pacte.
Fin du chapitre 9.
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