Fiction
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Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les murmures de Phobetor — Chapitre 6
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les murmures de Phobetor
Chapitre 6
Chapitre 6
Le silence qui s'abat sur le studio après la disparition de Phobetor n'est plus celui, lourd et oppressant, d'une victime terrifiée. C'est le silence d'une chambre de commandement, un calme électrique qui crépite sous ma peau. Je reste debout au centre de la pièce, les mains encore tremblantes mais crispées sur le dossier de ma chaise, sentant chaque fibre de mon être vibrer d'une énergie nouvelle. La fatigue chronique qui m'a brisé durant des semaines a laissé place à une lucidité tranchante, presque douloureuse. Je ne suis plus seulement Colin, l'étudiant en dérive ; je suis le pivot, le point de bascule entre la raison des hommes et la déraison des dieux. Je suis la charnière de chair.
Pourtant, une ombre entache cette sensation de puissance : le visage décomposé de Marc. Son image me hante, sa terreur devant ma révélation brutale me brûle la conscience. Je ne peux pas le laisser ainsi, brisé par un savoir qu'il n'était pas prêt à porter. Si je dois porter cette couronne d'ombres, je refuse qu'elle ne serve qu'à semer la ruine et la folie autour de moi.
Je sors de mon studio d'un pas assuré, mes muscles ne pesant plus rien. Mon ombre, sur les murs décrépis du couloir, semble plus dense, plus découpée que celle d'un homme ordinaire, s'étirant avec une autonomie qui me donne le vertige. Je sais où habite Marc, à seulement quelques rues de là. Lorsque j'arrive devant sa porte, j'entends le bruit métallique de plusieurs verrous que l'on tourne. Il est terrifié, il s'enferme contre le monde.
— Marc, c'est moi, Colin. Ouvre, s'il te plaît. Je dois t'expliquer. Je ne te veux aucun mal.
La porte s'entrouvre sur une chaîne de sécurité. Marc me regarde, le visage blême, les yeux rougis par les larmes ou l'insomnie. Il m'observe comme si j'étais un faucheur.
— Comment tu as fait ça, Colin ? Comment tu as pu savoir pour mon lit d'hôpital, pour les insectes qui me dévorent... Je n'en ai jamais parlé à personne. Jamais.
Je pousse doucement la porte, une force invisible semblant faire céder la chaîne, et je pénètre dans son appartement sans attendre son invitation. L'atmosphère y est saturée d'une angoisse rance, une odeur de sueur froide et de peur. Je vois, flottant autour de ses épaules, des lambeaux de brume sombre que seul moi peux désormais percevoir. C'est son cauchemar qui, nourri par ma parole, commence à s'incarner dans sa réalité, l'étouffant petit à petit.
— Je ne suis plus tout à fait le même, Marc, dis-je d'une voix douce, profonde, presque hypnotique. Mais je peux t'aider. Regarde-moi. Ne regarde que mes yeux.
Je m'approche et pose ma main sur son front. Ma peau, marquée par les tatouages invisibles mais brûlants de Phobetor, entre en résonance immédiate avec sa peur. Je ne me contente pas de voir sa vision ; je l'aspire. Je ferme les yeux et je sens la froideur de sa terreur glisser de son esprit vers mes propres veines, comme un fluide glacé. Marc laisse échapper un long soupir de soulagement, ses muscles se relâchent totalement, ses épaules s'affaissent tandis que la brume noire se dissipe, absorbée par mon propre corps.
— C'est... c'est fini ? murmure-t-il, les yeux soudain clairs, débarrassés du voile de l'angoisse. Je ne sens plus ce poids sur ma poitrine.
— C'est fini, Marc. Tu vas dormir, maintenant. Un sommeil profond et sans rêves. Et demain, tu ne t'en souviendras plus. Ce ne sera qu'un brouillard lointain.
— C'est fini, Marc. Tu vas dormir, maintenant. Un sommeil profond et sans rêves. Et demain, tu ne t'en souviendras plus. Ce ne sera qu'un brouillard lointain.
Je sors de chez lui, le cœur battant à un rythme surnaturel. Mais alors que je marche sur le trottoir pour rentrer, la température chute brusquement. Un vent glacial s'engouffre dans mon col, figeant la sueur sur ma nuque. Une voix, que moi seul entends, siffle à mon oreille, chargée d'une jalousie divine.
— Tu gaspilles mon essence pour des mortels insignifiants, Colin... Tu m'appartiens. Ne joue pas au sauveur avec ce que je t'ai donné.
Je m'arrête net au milieu du boulevard, sous le regard intrigué des passants. Je ne baisse pas la tête. Au contraire, je redresse les épaules et, dans un élan de volonté pure, je force le portail. L'air se trouble, la lumière semble se courber comme sous l'effet d'une chaleur intense, et soudain, Phobetor apparaît. Il se tient là, sur le bitume, en plein jour.
Il s'est matérialisé paré de ses sombres atours, une tenue qui semble tissée dans la substance même de l'abîme. Ce sont des vêtements d'une élégance funèbre, d'un noir si profond qu'ils absorbent la lumière du soleil au lieu de la refléter. L'étoffe, aux reflets de jais et de nuit, ondule comme de la fumée solide autour de sa carrure divine, soulignant la puissance de ses épaules et la noblesse de son port.
Contrairement à ses apparitions habituelles, les passants le voient distinctement. Le brouhaha de la rue s'éteint instantanément, remplacé par un silence de cathédrale. Les gens s'arrêtent, pétrifiés par la présence de cet homme sculptural. Sous cette lumière crue de l'après-midi, ses yeux ne brillent pas d'un éclat surnaturel ; ils sont d'une couleur ambre clair, une teinte chaude et translucide comme du miel précieux ou de la résine antique, mais dont la profondeur fixe les âmes avec une intensité insoutenable. Certains reculent, d'autres lâchent leurs sacs, fascinés par cette beauté inhumaine drapée dans ses sombres atours qui vient de déchirer la réalité parisienne.
— Écoute-moi bien, lui dis-je d'une voix forte qui s'élève au-dessus du silence pétrifié de la rue. Si tu m'as choisi pour être ton héraut, si tu as fait de moi ton portail, alors j'ai le droit d'aider les humains ici. C'est ma condition. Les cauchemars peuvent exister, ils font partie de l'équilibre, mais en aucun cas ils ne peuvent consumer les gens comme je viens de le voir. Je ne le permettrai pas.
Je m'approche de lui jusqu'à sentir la chaleur de sa peau de marbre. Je pose mes mains sur son visage, mes doigts effleurant la naissance de ses cheveux d'ébène, et j'écrase mes lèvres contre les siennes dans un baiser qui se veut à la fois un apaisement et une affirmation de pouvoir. Je me recule d'un millimètre pour murmurer contre sa bouche, plongeant mon regard dans ses yeux :
— Comprends-moi, Phobetor. Je ne suis plus ton esclave. Je suis ton partenaire.
Le dieu semble désorienté par mon audace devant ces témoins mortels qui nous entourent. Son arrogance vacille sous l'éclat de ses sombres atours. Il finit par souffler d'une voix rauque, presque brisée par l'émotion :
— Tu... tu m'appartiens, Colin. Rien d'autre ne compte.
— Oui, lui réponds-je sans ciller. Je t'appartiens. Mais tu m'appartiens aussi, Phobetor. Cela va dans les deux sens désormais. Regarde-moi. Je me sens attiré par toi comme jamais je ne l'ai été par personne. Jamais au grand jamais je ne désirerais quelqu'un d'autre que toi. Tu es mon unique tourment et mon unique désir.
— Oui, lui réponds-je sans ciller. Je t'appartiens. Mais tu m'appartiens aussi, Phobetor. Cela va dans les deux sens désormais. Regarde-moi. Je me sens attiré par toi comme jamais je ne l'ai été par personne. Jamais au grand jamais je ne désirerais quelqu'un d'autre que toi. Tu es mon unique tourment et mon unique désir.
Phobetor me regarde, ses pupilles se dilatant au cœur de l'ambre claire de ses iris. Un grognement sourd s'échappe de sa gorge et il me saisit brutalement la nuque. Il m'embrasse avec la fureur d'une bête, un baiser sauvage, possessif, qui fait pousser des cris d'effroi et de surprise aux passants tout autour. C'est une revendication brutale qui marque mon âme autant que ma peau.
Lorsqu'il me relâche enfin, je pointe le vide avec une autorité royale.
— Repars maintenant, Phobetor. Repars dans ton royaume. Mais sache que tu peux revenir me voir bientôt. Je t'attendrai.
Il disparaît d'un coup, ses sombres atours s'évanouissant dans un dernier souffle d'air glacé, laissant la foule hébétée sur le trottoir.
Le soir même, je convoque Valenti. Lorsqu'il arrive, encore secoué par ce que je lui ai montré au studio, je l'accueille avec une assurance froide. Je lui raconte tout : la vision de Marc, l'aspiration du cauchemar, et l'effacement de sa mémoire.
— J'ai réussi, Philippe. J'ai manipulé la matière du rêve pour soigner. J'ai utilisé l'essence de Phobetor pour libérer un homme de sa propre peur. Et je l'ai fait venir dans la rue, devant tout le monde.
— C'est une prouesse inouïe, Colin, répond-il d'une voix blanche, presque inaudible. Mais toucher à l'esprit d'un ami... êtes-vous sûr que cela n'a pas laissé de traces indélébiles ?
— C'est une prouesse inouïe, Colin, répond-il d'une voix blanche, presque inaudible. Mais toucher à l'esprit d'un ami... êtes-vous sûr que cela n'a pas laissé de traces indélébiles ?
Le lendemain, pour en avoir le cœur net, je me rends à la faculté. Je croise Marc près de la cafétéria. Il a une mine superbe, le teint frais, il rit bruyamment avec des camarades. Je m'approche de lui, le pouls accéléré.
— Salut Marc. Comment tu te sens aujourd'hui ?
— Colin ! Mais je me sens incroyablement bien ! Je ne sais pas ce qui s'est passé, j'ai dormi comme un bébé. C'est bizarre, j'avais l'impression d'être oppressé ces derniers temps, une sorte de nuage noir au-dessus de moi, et là, tout a disparu d'un coup.
— Colin ! Mais je me sens incroyablement bien ! Je ne sais pas ce qui s'est passé, j'ai dormi comme un bébé. C'est bizarre, j'avais l'impression d'être oppressé ces derniers temps, une sorte de nuage noir au-dessus de moi, et là, tout a disparu d'un coup.
Je le fixe intensément, cherchant la moindre faille.
— Tu... tu te souviens de notre discussion d'hier ? Au café ?
Marc fronce les sourcils, cherchant sincèrement dans sa mémoire, puis secoue la tête.
— Hier ? Mais on ne s'est pas croisés hier, Colin. Je suis resté bosser à la bibliothèque toute l'après-midi pour mon dossier et je suis rentré direct me coucher. Pourquoi ? On devait se voir ? J'ai raté un truc ?
Je m'éloigne avec un sourire forcé, un frisson de triomphe absolu me parcourant l'échine. L'effacement est total. Les yeux du dieu ne m'ont pas menti : je suis désormais le véritable Maître de la Porte.
Deux jours se sont passés depuis que je suis allé voir Marc pour sceller son traumatisme et effacer ses souvenirs. Quarante-huit heures durant lesquelles le monde a semblé ralentir, comme si la réalité elle-même retenait son souffle. Marc va bien ; il est redevenu l'étudiant insouciant qu'il était, libéré du poids des insectes et de l'hôpital, ignorant tout du prix que j'ai dû payer pour son salut. Mais pour moi, ces deux jours n'ont été qu'une lente descente dans une ivresse de pouvoir et de désir que je ne soupçonnais pas.
L'obscurité du studio semble désormais se liquéfier, devenant une extension de la volonté de Phobetor. Alors que le dernier souffle d'air glacé de sa disparition s'estompait sur le boulevard après notre baiser public, il ne s'est pas contenté de s'évanouir ; il s'est glissé dans mon ombre, remontant le long de mes membres comme une caresse interdite jusqu'à ce que je franchisse le seuil de ma porte.
À peine le verrou tourné, le monde extérieur s'est effacé. Phobetor n'attend plus d'être convoqué. Il s'est matérialisé dans mon dos, sa poitrine massive pressée contre mes omoplates, ses sombres atours m'enveloppant comme une seconde peau. L'odeur de laurier ambré et de pluie d'orage sature mes poumons, me donnant le vertige.
— Tu as osé me donner des ordres devant tes semblables, a-t-il murmuré contre mon oreille, sa voix n'étant plus qu'un grondement sourd qui fait vibrer chaque vertèbre de ma colonne.
Je sens encore ses mains, larges et brûlantes, glisser sous mon chandail. Sa peau de marbre n'est plus froide ; elle irradie une chaleur volcanique qui embrase mon sang. Ses doigts tracent les contours de mes hanches avec une possession féroce, tandis que ses lèvres effleurent la ligne de ma mâchoire. Je renverse la tête en arrière, m'abandonnant à cette étreinte divine qui me dévaste.
— Je ne t'ai pas donné d'ordres, Phobetor, ai-je soufflé, la respiration saccadée. J'ai défini les règles de notre union. Tu as dit que je t'appartenais... prouve-le.
Il m'a fait pivoter brutalement pour me faire face. Il m'a saisi par les cuisses et m'a soulevé, me plaquant contre la porte close. Le contraste entre le bois froid et la fournaise de son corps m'a tiré un gémissement. Ses sombres atours, d'une fluidité surnaturelle, se sont écartés pour laisser place à un contact charnel d'une intensité insoutenable. Nos vêtements ont disparu, non pas retirés, mais dissous par l'intensité de notre besoin.
Le contact de sa peau contre la mienne est un choc électrique. Il m'a jeté sur le lit, son poids m'écrasant avec une autorité qui ne laisse place à aucune résistance. Ses mains ont parcouru chaque centimètre de mon corps, marquant ma peau de rougeurs qui brûlaient comme des stigmates sacrés. Lorsqu'il est entré en moi, ce fut une déflagration. La douleur et le plaisir se sont fondus en une seule sensation insupportable, une expansion de mon être qui semblait déchirer les limites de mon humanité.
Ses coups étaient profonds, rythmés par une fureur antique, me forçant à hurler son nom jusqu'à m'en déchirer la gorge. À chaque poussée, je sentais son essence divine s'injecter dans mes veines, transformant mon sang en or liquide. Ses mains s'ancraient dans mes hanches, me maintenant contre lui tandis qu'il me dévorait de ses baisers de soufre. Nous avons basculé dans un abîme de sensations pures, où les gémissements se confondaient avec les grognements du dieu, créant une symphonie charnelle qui a duré des heures, des jours peut-être. La sueur, l'odeur du sexe et de l'ambre saturaient l'air, rendant chaque inspiration aussi enivrante qu'une drogue. J'étais sa proie, son amant, son portail, et chaque spasme de mon corps était une offrande à sa puissance.
Durant ces deux jours, le temps s'est arrêté. Je ne suis plus Colin, l'étudiant ; il n'est plus Phobetor, le fils du Sommeil. Nous sommes deux forces primordiales se fondant l'une dans l'autre, explorant les limites de l'extase, là où le rêve et la chair ne font plus qu'un. Mais ce matin, alors que je suis encore enivré par son contact et que nos corps sont encore emmêlés dans les draps trempés, mon téléphone vibre sur le parquet. C'est De Bourges. Sa voix est un cri de terreur qui déchire le sanctuaire de notre étreinte.
— Colin ! répond-il d'un ton saccadé, sans même attendre mon salut. Dites-moi la vérité... est-ce qu'il y a eu une nouvelle union ? Une union physique, charnelle, entre vous et lui ?
Je me redresse avec peine, mon corps encore lourd de la présence divine qui m'habite. Mon regard croise celui de Phobetor, qui m'observe en silence depuis l'oreiller.
— Comment pouvez-vous être au courant de ça ? demandé-je, la voix enrouée, le cœur battant contre mes côtes. Personne ne peut savoir ce qui se passe ici.
— Parce que Kálvos hurle à l'autre bout du fil ! crie De Bourges. Il dit que la Porte n'est plus seulement ouverte, elle est en train de fondre sous la chaleur de votre lien ! L'onde de choc de votre... intimité... a fait vibrer les fondations mêmes de l'Érèbe ! Il atterrit à Paris avec ses confrères dans moins d'une heure, Colin. Ils viennent pour vous détruire tous les deux, car votre union a créé un incendie dans le monde invisible qu'ils ne peuvent plus ignorer !
— Parce que Kálvos hurle à l'autre bout du fil ! crie De Bourges. Il dit que la Porte n'est plus seulement ouverte, elle est en train de fondre sous la chaleur de votre lien ! L'onde de choc de votre... intimité... a fait vibrer les fondations mêmes de l'Érèbe ! Il atterrit à Paris avec ses confrères dans moins d'une heure, Colin. Ils viennent pour vous détruire tous les deux, car votre union a créé un incendie dans le monde invisible qu'ils ne peuvent plus ignorer !
Je raccroche le téléphone, la main tremblante. Le poids du monde humain vient de s'abattre sur ce nid de draps et d'ombres. Je me tourne vers lui. Phobetor est redressé contre la tête de lit, sa peau de marbre luisant sous la lumière grise du matin. Il a entendu chaque mot. Ses muscles se tendent, et l'air dans la pièce commence à se charger d'une électricité statique qui fait grésiller les ampoules.
— Ne te mets pas en colère, s'il te plaît, murmuré-je en posant ma main sur son torse puissant pour tenter de contenir l'orage qui couve. Écoute-moi. Je vais te dire toute la vérité.
Il me fixe, le souffle court, ses narines frémissant comme celles d'un prédateur.
— Kálvos et ses confrères arrivent, Phobetor. Ils ont senti ce que nous avons fait. Ils disent que notre union fait fondre la Porte. Et la vérité... la vérité, c'est que tu t'affaiblis. Parce que tu es charmé par moi, parce que tu t'es ancré dans ma chair, ton essence divine se fragilise dans ce monde de matière. Je sens quelque chose d'immensément fort entre nous, je ne veux pas que tu partes, jamais. Je n'ai jamais désiré personne comme je te désire. Mais je ne veux pas que tout s'effondre. Si la Porte cède, les humains seront consumés, et moi avec eux. Je ne peux pas laisser ce chaos détruire mon monde pour satisfaire notre soif.
À ces mots, Phobetor se redresse d'un bond, sa fureur éclatant comme un coup de tonnerre.
— Tu parles encore de ces insectes ? rugit-il, sa voix faisant trembler les murs. Tu voudrais sacrifier l'extase d'un dieu pour la sécurité de quelques mortels insignifiants ? Tu oses me dire que je suis faible ?
Il saisit mon poignet avec une force qui pourrait broyer l'acier, son visage à quelques centimètres du mien, déformé par une colère millénaire. Mais je ne baisse pas les yeux. Je puise dans cette puissance nouvelle que nos deux jours de passion ont infusée dans mon sang. Je force mon esprit à s'ouvrir, à devenir un miroir.
Je plaque mes lèvres contre les siennes, un baiser qui n'est pas une soumission, mais un canal. Par ce contact, j'utilise mes propres pouvoirs naissants pour projeter mes pensées directement dans son essence. Je lui montre tout : la pureté de mon envie de rester à ses côtés, la peur viscérale de le perdre, mais aussi la certitude que s'il ne m'aide pas à stabiliser la Porte, nous finirons tous les deux dans le néant. Je lui fais ressentir la chaleur de mon amour mêlée à ma détermination de protecteur.
Sous l'assaut de cette vérité nue, la tension dans son corps s'apaise d'un cran. Son emprise sur mon poignet se relâche, se transformant en une caresse désorientée.
— Tu... tu veux vraiment que je reste, murmure-t-il, sa fureur retombant comme une marée. Mais tu veux que je sauve ce que je devrais piétiner.
— Aide-moi à les recevoir, Phobetor. Aide-moi à leur prouver que nous ne sommes pas le chaos, mais une nouvelle loi.
— Aide-moi à les recevoir, Phobetor. Aide-moi à leur prouver que nous ne sommes pas le chaos, mais une nouvelle loi.
Phobetor recule d'un pas sur le lit, le torse puissant agité par une respiration saccadée. Pour la première fois depuis notre rencontre, je vois un doute profond briller dans ses yeux. Il tente de se volatiliser, de rejoindre l'Érèbe pour reprendre ses forces, mais son corps reste là, ancré dans la densité de ma chambre. Il est prisonnier de ma réalité.
— Qu'est-ce que tu m'as fait, Colin ? murmure-t-il, sa voix n'étant plus qu'un sifflement désorienté, presque vulnérable. Ce sentiment... cette entrave... Je ne peux plus franchir le voile. Tu m'as enchaîné à ta chair.
Je m'approche doucement de lui, sans aucune crainte, et je laisse mes doigts glisser sur ses épaules de marbre, traçant la courbe de ses muscles encore tendus par la fureur.
— Je ne t'ai rien fait du tout, Phobetor, lui répondis-je d'une voix feutrée, le cœur serré par l'intensité de ce que je ressens. C'est simplement la vérité. C'est ce que les humains appellent l'attachement. Tu es charmé, et ce charme est une ancre.
Il frissonne sous mon contact, ses mains larges venant se poser sur les miennes. Il semble perdu, comme un géant découvrant une émotion trop petite pour lui mais trop lourde à porter. Il se laisse glisser à nouveau contre moi, et durant de longues minutes, nous restons ainsi, emmêlés dans les draps froissés, échangeant des caresses lentes et silencieuses. Ses mains parcourent mon dos avec une douceur nouvelle, une tendresse qui semble l'effrayer autant qu'elle le fascine.
— Je ferai mon possible pour t'aider, Colin, souffle-t-il contre mon cou. Je ne comprends pas pourquoi tout ceci m'arrive, pourquoi je ne peux plus me détacher de toi, mais je ne laisserai pas ces vieux hommes te toucher.
Mais soudain, un silence anormal envahit la pièce. Ce n'est pas le silence d'une chambre calme, c'est un silence absolu, comme si le temps lui-même venait de se figer. Le ronronnement lointain du trafic parisien, le chant des oiseaux, le tic-tac du réveil sur la commode... tout s'arrête net. L'air devient lourd, saturé d'une pression atmosphérique insoutenable.
Je me lève brusquement, une angoisse soudaine me tordant les entrailles. Je me précipite vers la fenêtre et j'écarte les rideaux d'un geste sec. Le spectacle qui s'offre à moi me glace le sang. Dehors, sur le boulevard, le monde est en suspens. Une voiture est arrêtée en plein milieu de la chaussée, mais personne ne sort. Je baisse les yeux sur le trottoir et je lâche un cri étouffé.
— Phobetor... regarde.
Je me retourne vers lui, le visage blême.
— Tout le monde dans la rue est allongé au sol. Les passants, les commerçants, les conducteurs... ils sont tous tombés là où ils se trouvaient. Ils sont en train de dormir. C'est un sommeil de masse. Paris s'est endormi d'un seul coup.
Phobetor se lève d'un bond, sa stature divine reprenant toute sa superbe. Son visage devient d'une pâleur spectrale et une autorité terrifiante émane de lui. Il ne regarde pas la rue, il fixe le centre de la pièce, là où l'ombre semble se densifier pour former une silhouette que je ne peux pas encore distinguer.
Il se place devant moi, me protégeant de son corps, et sa voix tonne avec une force qui semble faire vibrer la structure même de l'univers :
— Père ! Montrez-vous ! Ne restez pas caché derrière ce voile de léthargie !
L'air devant nous commence à se déchirer, laissant filtrer une lueur d'un noir plus profond que la nuit, annonçant l'arrivée de celui que même les dieux redoutent de réveiller : Hypnos.
Fin du chapitre 6.
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