Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les murmures de Phobetor — Chapitre 4
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les murmures de Phobetor
Chapitre 4
Chapitre 4
Je quitte la Sorbonne avec une sensation de vertige permanent, le bruit de la circulation sur le boulevard Saint-Michel me semblant lointain, assourdi par une couche de coton invisible. Les paroles de De Bourges tournent en boucle dans mon esprit, s'entrechoquant avec le souvenir tactile de la nuit précédente : compagnon des dieux, pouvoirs insufflés, appartenance. Je marche d'un pas rapide, presque automatique, le regard fixe, jusqu'à une petite boutique d'électronique du quartier. Là, j'achète une caméra de surveillance miniature, un petit dôme noir et discret, que je glisse au fond de mon sac. Un sentiment de trahison me pince le cœur, mais je me convaincs que c'est une nécessité, autant pour rassurer les professeurs que pour valider ma propre santé mentale face à l'impossible.
Une fois franchi le seuil de mon appartement, un frisson glacial me parcourt l'échine. L'air est d'un froid surnaturel, une froidure qui ne provient pas des courants d'air de la vieille bâtisse, mais qui semble sourdre des murs eux-mêmes, comme si le vide s'était brusquement solidifié. Je ne cherche pas à comprendre. Je sors la caméra et l'installe sur l'étagère du haut, la dissimulant avec soin derrière une pile de dictionnaires de grec ancien et de recueils de papyrus. Elle pointe directement sur mon bureau et sur la peau de bête noire qui occupe le centre de la pièce.
Je m'assois devant mon ordinateur, l'esprit étrangement calme. Étrangement, le jeûne ne me pèse plus, la fatigue physique a totalement disparu pour laisser place à une hypervigilance cérébrale. Je me sens investi d'un courage intellectuel foudroyant, une urgence d'écrire. Je veux avancer cette thèse, je veux mettre des mots sur l'innommable. Je pose mes mains au-dessus du clavier, les doigts suspendus à quelques millimètres des touches, sans les toucher. Je ferme les yeux un instant pour rassembler mes pensées, et c'est alors que le phénomène se produit.
Je ne touche pas le plastique, je n'exerce aucune pression, et pourtant j'entends le cliquetis frénétique et régulier des touches qui s'enfoncent sous une force invisible. Un courant électrique parcourt mes bras, une chaleur intense monte de la marque du corbeau sur ma poitrine. Sur l'écran, les mots défilent à une vitesse inhumaine. Des passages entiers sur les Mystères, des traductions de textes archaïques que je n'ai jamais consultés, des synthèses orphiques d'une complexité absolue se transcrivent sous mes yeux. Je suis le canal, le scribe d'un savoir qui me dépasse totalement. Je sens mes doigts vibrer dans l'aura de ce mouvement sans contact, témoin passif de ma propre production intellectuelle.
Soudain, le cliquetis s'arrête net. Le silence qui retombe est plus lourd que le froid initial. Et puis, cette odeur arrive, celle qui désormais définit chaque fibre de mon existence : le froid piquant de la nuit sylvestre, l'odeur métallique et aigre de la sueur de peur, et cette pointe de musc animal, sauvage, ancienne et enivrante.
Je sens deux mains puissantes et chaudes se poser sur mes épaules. Leur pression est à la fois protectrice et terrifiante de possession.
— Colin.
La voix est un grondement de velours sombre juste au creux de mon cou. Un frisson de plaisir violent, presque douloureux, me traverse de part en part.
— Regarde-moi. Lève-toi.
Je m'exécute instantanément, mes jambes obéissant à son ordre avant même que mon cerveau n'ait fini de traiter l'information. Je me retourne et il est là. Phobetor. Plus magnifique encore que dans mon souvenir de la veille, sa peau pâle luisant dans la pénombre comme du marbre poli, ses yeux d'or brûlant d'une curiosité intense et farouche. Il me scrute, penchant la tête sur le côté avec cette grâce animale, m'observant comme un prédateur observe une proie qui, contre toute attente, ne cherche pas à fuir.
— Pourquoi n'as-tu pas peur ? demande-t-il, sa voix faisant vibrer les murs et mon propre thorax. En me regardant, tu devrais ressentir l'effroi primordial, celui qui glace le sang, arrête le cœur et vide l'esprit. C'est ma nature, Colin. Je suis celui qui inspire l'horreur.
Je soutiens son regard doré, immense. Mon cœur bat la chamade, mais ce n'est pas de l'effroi, c'est une forme de reconnaissance.
— J'ai toujours eu peur, dis-je d'une voix basse mais singulièrement assurée. Depuis mes six ans, je tremble à l'idée de t'apercevoir dans l'ombre. Mais ici, maintenant... je ne comprends pas pourquoi ta présence me rassure autant. C'est comme si j'étais enfin là où je dois être. Comme si le monde extérieur était l'illusion, et toi la seule réalité.
Ses yeux brillent d'une lueur nouvelle, un mélange de surprise et d'un désir naissant qui semble le rendre moins distant, presque vulnérable après ses millénaires de solitude absolue. Il fait un pas vers moi, réduisant l'espace vital à néant.
— Sais-tu pourquoi on invoque un être comme moi, Colin ? On ne le fait pas pour le plaisir des sens, on le fait pour connaître la vérité cachée. Pour l'incubation oraculaire. Pour le dévoilement.
Il pose ses mains sur mon visage, ses pouces caressant mes pommettes avec une douceur qui contraste violemment avec la dureté de ses traits et la puissance de son aura.
— Écoute la prophétie qui t'est destinée, celle qui est écrite dans les replis de la nuit éternelle : Un fils de la terre viendra, dont l'âme est déjà ténébreuse par l'épreuve. Il offrira le sacrifice du vide et prononcera l'appel sans faillir, là où tous les autres ont reculé. Ce jour-là, l'Ancien reviendra de son exil pour consumer le temple de chair, et le compagnon sera marqué du signe de l'oiseau de mort. Nul ne pourra rompre le lien, car la semence du dieu fleurira dans le sang du mortel, faisant de lui le héraut de la fin du grand silence. Celui qui devait mourir deviendra la voix de l'abîme.
Le ton de Phobetor est devenu sombre, lourd d'une autorité séculaire.
— Je t'attendais depuis ta tendre enfance, Colin. Tu étais le seul être sur cette terre assez réceptif, assez brisé et assez pur pour m'entendre à travers quinze siècles de vide. Normalement, aucun être humain ne peut supporter mon contact sans devenir fou ou périr de terreur pure. Normalement, tu devrais me craindre plus que tout ce qui rampe ou hurle dans l'ombre des mondes.
— Mais pourquoi moi ? je demande, le souffle court, mon corps réagissant à chaque mot. Et pourquoi cette marque de corbeau ?
— Mais pourquoi moi ? je demande, le souffle court, mon corps réagissant à chaque mot. Et pourquoi cette marque de corbeau ?
Phobetor se rapproche encore, son corps frôlant le mien. Ses yeux dorés dévorent mon visage, et je sens son désir monter, une onde de choc électrique qui m'enveloppe et me soumet. Sa solitude millénaire semble se briser contre ma présence humaine.
— Le corbeau est le voyageur entre les mondes, celui qui survole le Styx sans crainte. Tu es mon pont, mon compagnon de sang. Je ne comprends pas moi-même pourquoi tu ne te brises pas sous ma main... pourquoi ton âme semble appeler la mienne au lieu de hurler.
Sous l'effet de sa proximité et de la chaleur surnaturelle qui émane de lui, je commence à ressentir une chaleur étouffante. Sans même m'en rendre compte, dans une sorte de transe somnambulique, mes mains s'activent sur mes vêtements. Je dégrafe ma chemise, je l'abandonne sur le sol. Je me débarrasse de tout ce qui me sépare de lui. Mes mouvements sont fluides, dictés par une nécessité impérieuse de sentir son contact peau contre peau. En quelques instants, je me retrouve entièrement nu devant lui, exposé, sous son regard de feu qui parcourt chaque ligne de mon corps avec une faim insatiable.
Il m'observe, ses mains descendant vers ma poitrine pour effleurer le tatouage du corbeau qui palpite désormais violemment sous la peau.
— La prophétie est en marche, Colin. Tu es celui que je ne peux consumer, car tu es déjà mien.
Soudain, alors que l'air semble saturer d'électricité statique, il recule d'un pas. Son image commence à osciller, à se fragmenter comme un mirage sous une chaleur de désert.
— Je reviendrai demain soir, murmure-t-il, sa voix s'estompant comme un écho dans une grotte. Ne cherche pas à comprendre le "pourquoi". Contente-toi d'être.
En un battement de cil, il disparaît. Le froid revient instantanément, mordant et vide, mais il est trop tard pour que je lutte contre l'épuisement. L'énergie qui me soutenait s'évapore avec lui. Mes jambes se dérobent, sans force. Je m'écroule lourdement sur le sol, nu, à l'endroit exact où il se tenait. Avant même que ma tête n'atteigne le parquet, je suis déjà emporté dans un sommeil noir, abyssal et sans fond, le cœur battant au rythme des plumes du corbeau gravé dans ma chair.
Le réveil est une agonie de froid et de confusion. Je suis allongé à même le parquet, les membres engourdis par la dureté du chêne et la fraîcheur glaciale qui a repris ses droits dans l'appartement dès le départ de l'entité. Le soleil est déjà haut dans le ciel de Paris, jetant une lumière crue et impitoyable sur ma nudité étalée et sur le désordre rituel de la pièce. Mes premiers regards, embrumés par un sommeil trop lourd, se portent sur l'étagère du haut. La petite caméra noire est toujours là, nichée entre deux dictionnaires, témoin silencieux et électronique de l'impossible. Une vague de panique me submerge, me nouant l'estomac. Je ne peux pas regarder ces images seul. Je refuse d'affronter l'image de ma propre dépossession et la vision de ce qui s'est réellement passé sans un ancrage rationnel, sans la présence de ceux qui m'ont poussé dans cet abîme.
Je m'habille en tremblant, mes doigts luttant avec les boutons de ma chemise. J'en choisis une particulièrement épaisse, en flanelle sombre, pour masquer le corbeau qui, je le sens, est particulièrement agité ce matin, sa chaleur irradiant contre mes côtes. Je saisis la carte mémoire de la caméra comme s'il s'agissait d'un talisman dangereux et je me précipite vers la Sorbonne. Chaque regard de passant dans le métro me semble être une intrusion, comme s'ils pouvaient lire sur mon visage que je ne suis plus tout à fait des leurs.
Lorsque je pousse la porte du bureau de Valenti, le fracas de la porte contre le mur le fait sursauter. Il lève les yeux de ses manuscrits, frappé par ma pâleur cadavérique et l'éclat fébrile de mes yeux.
— Colin ? Mon Dieu, vous êtes livide. Que s'est-il passé ?
— Je l'ai, dis-je d'une voix blanche en posant la petite carte SD sur son bureau encombré. J'ai tout filmé. Chaque seconde. Mais je vous en supplie, ne me forcez pas à regarder ça seul.
— Je l'ai, dis-je d'une voix blanche en posant la petite carte SD sur son bureau encombré. J'ai tout filmé. Chaque seconde. Mais je vous en supplie, ne me forcez pas à regarder ça seul.
Valenti ne discute pas. Il comprend à l'urgence de mon ton que la frontière a été franchie. Il insère la carte dans son ordinateur avec une main légèrement tremblante et lance immédiatement l'appel vers De Bourges. Quelques secondes plus tard, le visage du vieux professeur apparaît sur l'écran divisé, les yeux rougis par une nuit de recherches infatueuses.
— Il l'a filmé, Yves, murmure Valenti en guise d'introduction. On lance la lecture.
Le silence se fait, pesant comme une chape de plomb, tandis que la vidéo commence. Au début, l'image est fixe : on me voit assis, le dos voûté devant l'écran de mon ordinateur, dans le silence de mort de mon studio. Puis, le phénomène commence. Sur l'image, mes mains se soulèvent lentement et restent suspendues, immobiles, à quelques centimètres du clavier. Elles lévitent littéralement, baignées dans une aura bleutée, électrique, qui semble émaner de mes pores comme une sueur lumineuse. À ce moment précis, Valenti lâche un cri étouffé en pointant l'écran du doigt.
— Regardez la chemise ! s'exclame-t-il.
À travers le tissu de ma chemise pourtant sombre, on voit une lumière noire pulser au rythme de mon cœur. Le corbeau s'agite, ses ailes se devinent sous le coton, déformant le vêtement avec une vigueur terrifiante, comme si un véritable oiseau de proie cherchait à s'extraire de ma poitrine pour s'envoler.
Soudain, l'atmosphère de la vidéo change. L'image se trouble, des parasites zèbrent l'écran, et un halo de lumière argentée, une clarté de lune surnaturelle et liquide, envahit la pièce.
— Il est là, murmuré-je dans le bureau, revivant la scène avec une acuité douloureuse. Regardez, il est juste derrière moi ! Il me touche !
Valenti et De Bourges écarquillent les yeux, se penchant vers l'écran jusqu'à ce que leurs visages soient déformés par la proximité, mais ils ne voient rien d'autre que ce halo aveuglant qui semble saturer les capteurs de la caméra.
— Nous ne voyons qu'une lumière, Colin, souffle De Bourges, la voix étranglée par l'excitation scientifique et la peur. Mais regardez vos pieds ! Regardez le sol !
Sur l'écran, au moment où je me retourne pour faire face à l'entité invisible pour eux, mes pieds quittent le sol. Je flotte à dix centimètres du parquet, mon corps entier porté par une force invisible. Le déshabillage commence alors, une scène d'une vulnérabilité totale et impudique sous l'œil de mes maîtres. Je me retrouve nu, porté par cette lumière lunaire, face au vide pour eux, face à un dieu pour moi.
Puis, le son sature. Une voix sourde, gutturale, aux résonances de bronze frotté et de terre profonde, emplit le bureau de Valenti, faisant vibrer les vitres des bibliothèques. Je me vois lui répondre, sans hésitation, avec une fluidité effrayante.
— Mon Dieu, s'exclame De Bourges en frappant ses mains contre son bureau. Colin, écoutez-vous ! Vous ne parlez pas français. Ce n'est même pas du grec moderne. Vous parlez un grec d'une pureté archaïque absolue, le dialecte rituel des mystères, une langue morte depuis des millénaires ! Et pourtant, vous conversez avec une aisance de locuteur natif.
— Je... je pensais parler normalement, balbutié-je, totalement perdu, les mains sur les oreilles comme pour bloquer ce souvenir sonore. Je pensais que nous parlions comme nous le faisons maintenant, en français... Je n'ai aucun souvenir d'avoir utilisé ces mots.
— Je... je pensais parler normalement, balbutié-je, totalement perdu, les mains sur les oreilles comme pour bloquer ce souvenir sonore. Je pensais que nous parlions comme nous le faisons maintenant, en français... Je n'ai aucun souvenir d'avoir utilisé ces mots.
La vidéo se termine sur mon effondrement brutal au sol, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Valenti coupe l'image d'un clic sec. Le silence qui suit est lourd, oppressant, habité par les spectres du passé.
— Colin, dit doucement Valenti après un long moment. Qu'a-t-il dit ? Vous parliez avec une autorité qui n'est pas la vôtre. De quoi traitait cette conversation ?
Je prends une profonde inspiration, sentant le regard de De Bourges me transpercer à travers la caméra.
— Il a prononcé une prophétie. Il a dit qu'un fils de la terre viendrait, dont l'âme était déjà ténébreuse, et qu'il ferait le rituel parfait. Il a dit que je suis son héraut, le lien physique avec notre réalité. Que son exil est fini et qu'il m'attendait depuis mon enfance. Il a dit que nul ne pourrait rompre le lien car sa semence fleurira dans mon sang.
De Bourges se prend la tête entre les mains, frottant ses tempes.
— C'est une variante oubliée des textes oraculaires, mais d'une noirceur absolue. Colin, vous ne comprenez pas... Le fait qu'il ait pu vous toucher, que vous ne soyez pas mort foudroyé ou devenu fou à lier, confirme ce que je craignais. Vous n'êtes plus tout à fait un humain ordinaire. Vous êtes devenu une extension de sa propre divinité, un pont de chair.
Valenti se lève, le visage marqué par une sollicitude presque paternelle mais teintée d'effroi.
— Colin, restez ici. Ne bougez pas de ce bureau. Vous êtes en sécurité entre ces murs pour le moment. Nous allons commander de quoi manger, vous devez reprendre des forces physiques, car votre métabolisme semble s'épuiser à soutenir cette présence. Yves, nous devons appeler Yiorgos immédiatement.
De Bourges acquiesce vigoureusement à l'écran.
— Oui. Yiorgos Kálvos. C'est le plus grand traducteur de grec ancien et de dialectes ésotériques vivant. C'est un ami de confiance basé à Athènes. S'il y a des nuances oraculaires ou des doubles sens que nous avons manqués dans l'audio de cette vidéo, il les trouvera. Il est le seul à pouvoir déchiffrer l'entièreté de ce message.
Pendant que Valenti s'occupe de commander des plateaux-repas, je reste prostré sur ma chaise, les yeux fixés sur l'écran noir de l'ordinateur qui vient de me montrer ma propre métamorphose. Je me sens comme un objet d'étude, un artefact vivant que l'on manipule. Mais au fond de moi, sous les couches de laine et de coton, la chaleur du corbeau s'est apaisée en une pulsation lente et régulière, comme s'il attendait lui aussi, avec une patience divine, l'appel qui allait venir de Grèce pour confirmer son triomphe.
— Mangez, Colin, me dit Valenti en me tendant un morceau de pain. Nous allons attendre que Kálvos se connecte. Le décalage horaire joue pour nous.
Nous attendons ainsi, dans la pénombre du bureau saturé d'odeurs de vieux livres et de café froid, en guettant le signal de la visioconférence qui doit lier Paris à Athènes, et notre présent à un futur que la prophétie annonce déjà comme inéluctable.
Le silence dans le bureau de Valenti est devenu une matière épaisse, presque solide, saturée par l'odeur du café froid et l'angoisse qui suinte de nos pores comme une vapeur invisible. Nous avons mangé sans goût, mâchant mécaniquement les morceaux de pain des plateaux-repas, le regard vide, fixés sur cet écran noir qui venait de nous livrer le secret d'une métamorphose interdite. Le monde extérieur, avec ses bruits de klaxons et ses étudiants pressés sur le pavé du boulevard Saint-Michel, nous semble désormais appartenir à une dimension parallèle, une surface plate et insignifiante.
Soudain, la sonnerie stridente de l'ordinateur déchire l'air comme un coup de poignard. Valenti sursaute violemment, manquant de renverser sa tasse entamée. À l'écran, une nouvelle fenêtre s'ouvre après un bref chargement.
Un homme apparaît. Il est d'un âge vénérable, le visage buriné par le soleil méditerranéen et encadré par une barbe blanche soigneusement taillée, évoquant les bustes de philosophes antiques que l'on trouve dans les recoins oubliés des musées. Ses yeux, sombres et perçants derrière d'épaisses lunettes, semblent porter le poids des siècles. C'est le professeur Yiorgos Kálvos.
— Yassou, Yves. Yassou, Philippe, dit-il d'une voix grave, marquée par un accent grec rocailleux, profond et guttural. Vous m'avez envoyé un fichier audio... très... très troublant. J'ai passé la dernière heure à l'écouter en boucle dans mon bureau, et je dois vous dire... je n'ai pas pu décrocher une seule seconde.
De Bourges se rapproche de sa caméra, la mine plus sombre et sérieuse que jamais.
— Yiorgos, tu l'as analysé ? Tu as pu identifier le dialecte avec certitude ?
Le professeur Kálvos retire ses lunettes d'un geste lent, frottant ses yeux avec une main que je vois trembler distinctement à l'image. Son visage est blême, une sueur fine perle sur son front malgré la brise que l'on devine souffler dans son bureau à Athènes.
— Si je l'ai écouté ? Panagia mou... Yves, j'ai cru que les morts s'étaient relevés dans mon bureau pour me hanter. Ce que vous m'avez envoyé n'est pas une langue que l'on entend sur cette terre depuis des éons. C'est le grec des Titans. C'est le dialecte oraculaire des sanctuaires les plus profonds, celui qu'on ne murmurait qu'à l'oreille des rois avant qu'ils ne marchent vers leur propre perte. Mais écoutez-moi... c'est impossible. Aucune gorge humaine ne peut produire ces modulations sans un entraînement de toute une vie. C'est sûrement un montage, une manipulation numérique de haute volée. Qui a pu créer un tel canular ?
Valenti échange un regard tendu avec De Bourges.
— Yiorgos, ce n'est pas un canular, intervient Valenti d'une voix ferme. L'homme qui parle ce dialecte est ici, avec nous. C'est Colin. Et nous ne t'avons pas tout montré. Nous avons l'image.
À l'écran, Kálvos laisse échapper un rire nerveux, presque incrédule.
— L'image ? Vous voulez dire que vous avez filmé... cela ? Philippe, tu divagues. Montre-moi cette "preuve", que je puisse rire de votre supercherie.
Sans un mot, Valenti configure le partage d'écran. Il relance la vidéo de la nuit.
Pendant les dix minutes qui suivent, le bureau sombre de Paris et celui d'Athènes sont unis dans une stupeur sacrée. À l'écran, Yiorgos Kálvos reste pétrifié. Sa bouche s'entrouvre lentement à mesure que les images défilent. Il voit mes mains léviter au-dessus du clavier dans cette aura bleutée, sans toucher une seule touche. Il voit l'ombre de grandes ailes noires m'envelopper comme un linceul vivant. Il voit le halo de lumière argentée saturer l'appartement et, surtout, il me voit, nu, les pieds ne touchant plus le sol, suspendu dans le vide devant une entité qu'il ne peut pas voir mais dont il entend la voix de bronze.
Pendant les dix minutes qui suivent, le bureau sombre de Paris et celui d'Athènes sont unis dans une stupeur sacrée. À l'écran, Yiorgos Kálvos reste pétrifié. Sa bouche s'entrouvre lentement à mesure que les images défilent. Il voit mes mains léviter au-dessus du clavier dans cette aura bleutée, sans toucher une seule touche. Il voit l'ombre de grandes ailes noires m'envelopper comme un linceul vivant. Il voit le halo de lumière argentée saturer l'appartement et, surtout, il me voit, nu, les pieds ne touchant plus le sol, suspendu dans le vide devant une entité qu'il ne peut pas voir mais dont il entend la voix de bronze.
Kálvos garde la bouche littéralement ouverte, ses yeux rivés sur le mouvement du corbeau qui bat des ailes sous ma peau. Il ne cille plus. Il semble avoir oublié de respirer. Lorsque la vidéo se coupe sur mon effondrement, il reste silencieux pendant de longues secondes, le visage décomposé par une terreur religieuse.
— O Theos phylaxoi... murmure-t-il enfin, la voix brisée. Je... je ne croyais pas que mes yeux verraient cela un jour. Ce garçon... ce Colin... il n'est pas en train de jouer la comédie. Il parle la langue des dieux car il est porté par l'un d'eux.
Il se signe brusquement, ses mains s'agitant maintenant parmi des piles de vieux grimoires sur son bureau avec une frénésie désespérée.
— J'ai passé ma vie entière à traduire ce que l'on appelle les Chants de l'Ombre. J'ai retrouvé dans les archives interdites de la bibliothèque de Patmos une prophétie que l'on croyait être une simple allégorie. Mais après avoir vu cela... après avoir vu cet oiseau vivre dans sa poitrine... je sais que ce n'est pas de la poésie. C'est un calendrier de fin de monde.
Il ouvre un volume dont la couverture est faite d'un cuir sombre et craquelé.
— La prophétie parle de l' Eklectos des Ombres, l'Élu des Profondeurs. Écoute bien les mots, Colin, car ils s'adressent à toi : "Lorsque le sang du mortel sera scellé par l'oiseau de minuit, le temps de l'attente sera révolu. Le Dieu ne sera plus un simple visiteur du sommeil, il sera le maître de la demeure de chair. Le Héraut ne parlera plus pour lui-même, mais ses mots seront des ordres pour le monde des songes, car il porte en lui la clé des portes de corne et d'ivoire."
Kálvos se rapproche tellement de l'écran que je peux voir chaque ride de son front. Son accent grec devient plus rugueux sous le coup de l'émotion.
— Colin, ce que cela signifie dans les termes les plus crus... c'est que tu n'es pas seulement un "compagnon" ou un serviteur privilégié. Tu es devenu un canal de pouvoir brut. Le sceau du corbeau sur ta poitrine n'est pas qu'une simple marque de propriété. C'est un organe nouveau. C'est une antenne plantée dans ton âme.
Il frappe violemment son bureau à Athènes.
— Tu possèdes déjà, sans même le savoir, le pouvoir d'influencer la trame des rêves de tous ceux qui t'entourent ! Tes pensées, tes désirs, tes colères... ils ne t'appartiennent plus en propre, Colin ! Ils peuvent désormais s'infiltrer dans le sommeil des autres comme un poison. Tu es devenu un prédateur onirique. Tu es la main de Phobetor dans le monde physique.
Le silence qui suit est dévastateur. Valenti s'écarte imperceptiblement de moi, ses yeux trahissant une méfiance instinctive. La peur de l'animal devant le feu. De Bourges reste figé.
— Yiorgos, tu es certain ? balbutie De Bourges. Tu dis que Colin peut... manipuler les rêves ici, à Paris ?
— Ce n'est pas qu'il peut, Yves, c'est qu'il le fait déjà ! rugit Kálvos. Regardez-le ! Son aura sature les fréquences ! Colin, dis-moi... n'as-tu pas remarqué que les gens autour de toi semblent épuisés ? Qu'ils s'écartent comme si tu portais la peste ? C'est le pouvoir de Phobetor qui s'écoule par tes pores. Tu es son extension. S'il a faim de toi, il commence déjà à avoir faim du monde à travers toi.
— Ce n'est pas qu'il peut, Yves, c'est qu'il le fait déjà ! rugit Kálvos. Regardez-le ! Son aura sature les fréquences ! Colin, dis-moi... n'as-tu pas remarqué que les gens autour de toi semblent épuisés ? Qu'ils s'écartent comme si tu portais la peste ? C'est le pouvoir de Phobetor qui s'écoule par tes pores. Tu es son extension. S'il a faim de toi, il commence déjà à avoir faim du monde à travers toi.
Je sens le corbeau sur ma poitrine devenir brûlant, une chaleur liquide qui semble se répandre dans mes veines. Ma respiration devient laborieuse. Je vois la terreur pure dans les yeux de Valenti, mon professeur, qui me regarde maintenant comme si j'étais une anomalie monstrueuse.
— Pourquoi moi ? demandé-je, la voix étranglée. Pourquoi suis-je cet être humain attendu ?
Kálvos soupire, un son qui ressemble à un râle.
— Parce que tu as le "vide" en toi, Colin. Les anciens disent que pour qu'un Dieu comme Phobetor revienne de son exil, il lui faut un réceptacle qui n'a plus rien à perdre. Une âme polie par la souffrance jusqu'à devenir un miroir noir parfait. Tu es ce miroir. Tu es le seul qui a eu le courage de ne pas fermer les yeux quand l'horreur s'est présentée. Tu l'as invité, et il a pris possession du temple.
Le professeur grec se tait un instant, puis ajoute dans un murmure qui résonne comme une sentence :
— Philippe, Yves... protégez ce garçon si vous le pouvez, ou fuyez-le. Car s'il commence à rêver de nous avec colère, nous ne nous réveillerons jamais.
Valenti éteint brusquement l'ordinateur, incapable d'en supporter davantage. Il se lève, reculant jusqu'au mur opposé, ses mains tremblantes, son visage déformé par une terreur qu'il ne cherche même plus à masquer.
— Colin, murmure Valenti, la main sur la poignée de la porte. Qu'est-ce que vous nous avez ramené de cet abîme ?
Le silence qui suit les paroles terrifiantes et prophétiques de Kálvos est rompu par un son grêle, pathétique et terriblement humain : le bruit de ma propre respiration qui se brise dans l'air saturé de tension du bureau. Je sens mes joues s'inonder brusquement. Des larmes brûlantes, chargées d'une détresse que les mots ne peuvent plus contenir, s'échappent de mes yeux et s'écrasent sur les dossiers poussiéreux de Valenti. Je ne suis pas un élu de légende, je ne suis pas un héraut sacré. Je suis Colin, un étudiant de vingt-quatre ans dont la vie s'écroule, un garçon qui voulait juste que les cauchemars cessent enfin de dévorer ses nuits.
— Je ne comprends pas... sangloté-je, les mains pressées avec force contre mon crâne comme pour empêcher mon esprit d'éclater sous la pression. Je n'ai rien demandé de tout ça ! Je n'ai jamais voulu de pouvoir ! Je voulais juste dormir une nuit entière sans hurler ! Pourquoi moi ? Pourquoi a-t-il fallu que ce soit ce monstre ?
Ma détresse n'est plus seulement intérieure, elle déborde du vase clos de mon âme. À mesure que ma tristesse se mue en une panique sourde et incontrôlable, l'air dans le bureau de Valenti commence à vibrer, à saturer d'une électricité statique si puissante qu'elle fait dresser les poils de mes bras et grésiller les papiers sur la table. Valenti, livide, recule d'un pas supplémentaire, les yeux écarquillés, fixés sur moi comme si j'étais une plaie béante et purulente ouverte dans la réalité elle-même.
— Colin, calmez-vous... je vous en prie, murmure-t-il, la voix tremblante d'une peur qu'il ne parvient plus à masquer derrière son autorité professorale. Essayez de respirer... ne laissez pas cette... chose... prendre le dessus.
Mais il est trop tard. Une décharge de pure agonie psychique, une onde de choc née de mon désespoir, s'échappe de moi. Dans un claquement sec, violent et assourdissant, l'ampoule du plafonnier explose au-dessus de nos têtes, projetant une pluie de fragments de verre étincelants sur le bureau et sur les visages de mes professeurs. Le bureau est instantanément plongé dans une pénombre lugubre, seulement éclairée par la lumière grise et sale du jour qui filtre péniblement à travers les rideaux.
La peur nue que je lis sur le visage de Valenti est le coup de grâce. Je ne supporte pas ce regard de dégoût et d'effroi dirigé vers moi. Je me lève brusquement, renversant ma chaise dans un fracas de bois, et je m'élance vers la porte comme si le bureau était en flammes.
— Colin ! Revenez ! Colin, c'est dangereux, ne restez pas seul ! hurle Valenti derrière moi, mais sa voix s'étouffe dans le couloir.
Je n'écoute plus rien. Je dévale les escaliers de marbre de la Sorbonne à perdre haleine, bousculant des étudiants dont les visages me semblent soudain fades, bidimensionnels, irréels. Je cours à travers les rues de Paris, le cœur cognant avec une violence inouïe contre le corbeau de ma poitrine qui, je le sens, s'agite sous ma chemise, ses plumes d'encre semblant vouloir déchirer ma chair pour s'envoler. Je m'engouffre dans mon appartement, je verrouille la porte à triple tour, les mains tremblantes, et d'un geste fébrile, je remets la carte mémoire dans la caméra de surveillance. Je veux que tout soit filmé. Je veux que chaque seconde de ma perte soit enregistrée pour la postérité, ou pour ma propre damnation.
Je me jette sur mon lit, le corps secoué de spasmes. J'attends. Les minutes s'étirent comme des heures dans le silence de mon studio. Rien. Pas de froid, pas de musc, pas de halo argenté. Le dieu me délaisse alors que j'ai le plus besoin de lui.
— Viens... murmuré-je dans l'oreiller, la voix brisée par les larmes.
Rien. Je me redresse brusquement, les yeux brûlants de larmes et d'une fureur nouvelle, sombre, exigeante. Je ferme les yeux et je projette ma pensée, non plus comme une prière, mais comme une flèche dans le vide noir de mon esprit.
— Phobetor ! Ikelos ! Viens à moi ! Je t'ordonne de te montrer !
L'effet est instantané et dévastateur. L'air se déchire littéralement dans un froissement de soie. Un froid polaire, glacial, envahit la pièce en une seconde et Phobetor apparaît, non pas avec sa lenteur habituelle, mais projeté dans la réalité par la force pure de mon appel. Je me lève d'un bond, faisant face à lui. Une puissance nouvelle, électrique et ténébreuse, circule dans mes membres, une énergie qui semble surprendre le dieu lui-même. Pour la première fois, ses yeux d'or pur trahissent une hésitation, une lueur d'étonnement devant le mortel qui ose lui commander.
Je marche vers lui, le regard fixe. Je ne tremble plus. Je lève la main et je pose mes doigts sur son torse nu, d'une pâleur de marbre, là où le corbeau d'ombre bat des ailes sur sa propre peau. À l'instant précis du contact, une vibration colossale, tellurique, parcourt nos deux corps fusionnés par le toucher. Ses tatouages s'animent avec une violence frénétique : le serpent rampe nerveusement sur son bras, le corbeau de son torse déploie ses ailes d'ombre, tandis que sur ma propre poitrine, mon sceau semble s'embraser, brûlant ma peau d'une chaleur délicieuse.
Ma colère s'évapore instantanément, balayée par une vague de désir si violente, si primitive qu'elle en est terrifiante. Ce n'est plus une attirance humaine, c'est une faim animale, une soif de possession divine qui dépasse tout entendement. Je ne veux plus de réponses, je ne veux plus de prophéties. Je veux sa chair, son essence, son éternité.
Je le saisis par la nuque avec une autorité nouvelle, le tirant vers moi avec une force qui me surprend moi-même. Nos lèvres s'entrechoquent dans un baiser qui a le goût du soufre, du sang et de l'orage. Phobetor laisse échapper un grognement sourd, bestial, un rugissement de plaisir contenu qui fait vibrer mes os. Il me soulève sans effort, mes jambes s'enroulant instinctivement autour de sa taille puissante, et nous basculons sur le lit dans un fracas de draps déchirés.
L'acte qui suit est d'une brutalité sacrée, une dévastation des sens. Il n'y a plus de place pour la tendresse humaine, seulement pour la collision violente de deux mondes. Ses mains, aux doigts longs, fins et brûlants, s'ancrent dans la chair de mes hanches, y laissant des marques pourpres que le désir efface aussitôt par une magie charnelle. Je gémis contre son cou, ma voix se perdant dans le tumulte de nos souffles hachés, alors que Phobetor me pénètre avec une fureur sauvage. Chaque coup de rein est une explosion, nous enfonçant plus profondément dans une transe de plaisir et de douleur mêlés.
Alors que l'étreinte atteint un paroxysme de violence bestiale, un phénomène inouï se produit. Les tatouages qui recouvrent le corps de Phobetor commencent à se détacher de sa peau comme s'ils devenaient liquides, des ombres vivantes et rampantes. Dans un frisson d'effroi et de plaisir pur, je sens ces marques glisser sur mes propres membres. Le serpent d'encre s'enroule autour de ma cuisse, serrant mon muscle de sa morsure glacée ; les motifs géométriques et les visages hurlants migrent sur mes bras et mon ventre. Je les sens bouger sous mon épiderme, une sensation de grouillement électrique, comme si des milliers d'insectes de lumière noire s'installaient dans ma chair. Je ne fais plus qu'un avec ses ombres, je porte son histoire et sa puissance sur ma propre peau. Puis, dans un reflux de plaisir insoutenable, les tatouages quittent mon corps pour retourner sur le sien, laissant ma peau brûlante et marquée par leur passage éphémère.
Je sens sa divinité s'écouler en moi à chaque assaut, une électricité liquide qui fait arquer mon dos jusqu'au point de rupture et révulse mes yeux vers l'infini. Je suis son réceptacle, son calice, sa proie et son égal à la fois. Sa peau de lune frotte contre la mienne avec une intensité insupportable, les ombres mouvantes de ses tatouages glissant sur mes membres comme des caresses de spectres affamés. Je griffe son dos puissant, cherchant à m'ancrer dans sa réalité éthérée, tandis que Phobetor rugit mon nom dans cette langue ancienne, ce grec des profondeurs que je comprends désormais avec mon sang plutôt qu'avec mes oreilles.
Le plaisir monte, exponentiel, une tension qui menace de consumer mon cœur de mortel. Phobetor accélère la cadence, ses yeux d'or virant au noir absolu sous l'intensité de l'orgasme divin qui approche. Sa peau devient brûlante, presque incandescente. Dans une poussée finale, monumentale, qui semble ébranler les fondations mêmes de l'immeuble, il se libère en moi. La chaleur est telle que je crois mourir, mon corps entier secoué de spasmes violents, ma conscience s'évaporant dans un cri de jouissance qui n'a plus rien d'humain. C'est une petite mort, une destruction joyeuse de mon être.
Le silence retombe brutalement sur la pièce, seulement troublé par le cliquetis de la caméra qui enregistre chaque détail de cette profanation. Nous restons enlacés un long moment, nos corps trempés d'une sueur qui sent le musc et le laurier. Le corbeau sur ma poitrine palpite doucement, en parfaite synchronisation avec son cœur de dieu.
— Qu'est-ce que tu attends vraiment de moi, Phobetor ? demandé-je dans un souffle, la tête posée sur son épaule massive. Pourquoi fais-tu de moi ce monstre de prophétie ? Pourquoi m'as-tu choisi ?
Phobetor ne répond pas immédiatement. Il caresse mes cheveux avec une lenteur pensive, presque mélancolique, ses yeux dorés fixés sur la caméra cachée derrière les livres, dont il semble avoir percé le secret depuis l'instant où j'ai posé le pied dans la chambre.
— Tu n'es pas un monstre, Colin, murmure-t-il enfin d'une voix qui semble venir du fond des âges. Tu es mon équilibre. Le monde des hommes est devenu sec, rationnel, il a oublié comment rêver et comment craindre. Je suis revenu pour leur rappeler la puissance de l'ombre... et tu seras ma voix, mon héraut, celui par qui le rêve redeviendra réalité.
Avant que je ne puisse l'interroger davantage sur les conséquences de ce destin, le sommeil me fauche avec une violence inouïe. C'est un sommeil lourd, abyssal, sans rêves cette fois, car le dieu est là, présent physiquement à mes côtés, protégeant mon esprit des spectres qu'il commande. Je m'écroule contre lui, nu et brisé, tandis que la petite lumière rouge de la caméra continue de clignoter, imperturbable, dans l'obscurité de la chambre.
Fin du chapitre 4.
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