Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les murmures de Phobetor — Chapitre 5
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les murmures de Phobetor
Chapitre 5
Chapitre 5
Le lendemain matin, le réveil est un naufrage sensoriel d'une violence inouïe. Je suis allongé, seul dans le lit redevenu froid, mais l'atmosphère de la pièce est devenue méconnaissable, presque irrespirable pour un être humain ordinaire. L'air est dense, saturé d'une électricité statique si puissante que je sens chaque minuscule poil de mon corps se dresser, et une odeur entêtante, sauvage et archaïque, imprègne chaque centimètre carré du studio. C'est l'odeur de Phobetor : ce mélange paradoxal de froid polaire, de musc animal brut, de laurier amer et de soufre métallique. Mais ce qui est le plus terrifiant, c'est que cette odeur ne flotte pas seulement dans l'air comme un parfum persistant ; je sens, avec une horreur mêlée de fascination, qu'elle émane de mes propres pores, de ma propre peau, comme si ma sueur avait été transmutée en une essence divine durant la nuit.
Je n'ai pas le temps de me lever, ni de dissimuler ma nudité sous les draps qui ne sont plus que des lambeaux de tissu noir déchirés par une fureur sacrée, que des coups violents, lourds et impérieux retentissent contre la porte de mon studio.
— Colin ! Colin, ouvrez immédiatement ! C'est Valenti ! Nous savons que vous êtes là, ouvrez cette porte tout de suite !
Je me drape à la hâte dans une couverture de laine noire, les gestes lourds, mes muscles me semblant peser des tonnes. Je déverrouille la porte, le corps encore secoué de frissons résiduels. Valenti et De Bourges s'engouffrent dans la pièce avec la force d'une tempête. Ils s'arrêtent net après seulement deux pas, comme s'ils venaient de heurter un mur invisible de pression atmosphérique.
— Mon Dieu... souffle De Bourges en portant immédiatement une main à son nez, le visage se crispant dans une grimace de dégoût et de surprise. Cette odeur... Philippe, tu sens ça ? Colin, qu'est-ce que c'est ? Vous sentez la bête sauvage et l'orage. C'est presque insoutenable, ça prend à la gorge.
De Bourges, ne supportant plus l'atmosphère confinée et cet effluve qui semble ramper sur sa peau, se précipite vers la fenêtre de mon petit studio. Il la déverrouille et l'ouvre en grand pour laisser entrer l'air frais de Paris, mais même la pollution du boulevard semble plus pure que l'air de ma chambre. Valenti, lui, ne bouge pas. Il s'approche de moi, scrutant mon visage avec une intensité dérangeante. Il me saisit le menton d'une main ferme, forçant ma tête à se lever pour que je le regarde en face.
— Vos yeux, Colin... murmure-t-il d'une voix sourde. Ils sont étranges. Ils ne sont pas encore comme les siens, mais ils ont changé. Ils étaient d'un brun sombre, et les voilà qui s'éclaircissent de minute en minute. Ils deviennent d'une clarté de cristal, comme si une lumière intérieure commençait à laver votre iris. On dirait que votre humanité se dilue.
Il marque une pause, son regard descendant vers les griffures et les marques sombres sur mes épaules.
— Est-ce qu'il est venu ? demande-t-il d'une voix basse, presque un murmure. Est-ce que Phobetor était là cette nuit ?
— Oui, répondis-je simplement, la voix rauque et profonde, comme si elle venait de plus loin que ma gorge. Il est venu.
— Et alors ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qu'il vous a dit ? enchaîne Valenti avec une impatience fébrile, ses yeux brillant d'une curiosité malsaine.
— Rien de spécial, murmuré-je en détournant le regard vers le sol jonché de débris. Il a simplement confirmé ce qu'il attendait de moi. Que je sois son héraut, son porte-parole parmi vous. C'est tout.
— Oui, répondis-je simplement, la voix rauque et profonde, comme si elle venait de plus loin que ma gorge. Il est venu.
— Et alors ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qu'il vous a dit ? enchaîne Valenti avec une impatience fébrile, ses yeux brillant d'une curiosité malsaine.
— Rien de spécial, murmuré-je en détournant le regard vers le sol jonché de débris. Il a simplement confirmé ce qu'il attendait de moi. Que je sois son héraut, son porte-parole parmi vous. C'est tout.
De Bourges se rapproche alors, les yeux plissés par le doute le plus profond. Il commence à me tirer les vers du nez, sentant instinctivement ma réticence à tout dévoiler.
— C'est tout?
Colin, regardez l'état de cette pièce ! Regardez ces draps lacérés ! Vous ne nous dites pas tout, c'est une évidence. Vous avez l'air d'un homme qui a traversé une guerre ou un cataclysme métaphysique. S'il vous a parlé dans cette langue ancienne, chaque mot, chaque inflexion a une importance capitale. Qu'a-t-il dit exactement sur la suite des événements et sur votre rôle ?
— Je vous l'ai dit, il veut que je porte sa voix, répété-je, mon cœur s'accélérant violemment sous l'effet du mensonge par omission.
De Bourges perd subitement patience. Il pointe du doigt la petite caméra de surveillance toujours installée sur l'étagère, entre mes livres de grec et de latin.
— On ne va pas y passer la journée, Colin. La vidéo. Donnez-nous la vidéo immédiatement. Si vous ne voulez pas parler de ce qui a été dit et fait, les images le feront pour vous. Je veux voir ce que cela veut dire, ce "rien de spécial" qui a mis votre appartement à sac.
Je n'ai plus la force de lutter, ni l'envie de résister à leur insistance. Je récupère la carte mémoire de l'appareil et la tend à Valenti. Ce dernier l'insère dans son ordinateur portable qu'il a apporté et qu'il pose sur ma petite table de cuisine. Ils s'installent tous les deux, le visage blême, tandis que je reste prostré sur le bord du lit, la couverture serrée contre mon torse où le corbeau bat la chamade.
La vidéo commence. Au début, l'écran ne montre qu'une saturation lumineuse insensée. Un halo de lune liquide et argenté envahit tout le champ, effaçant les détails de la chambre. Mais dès que l'union commence, le halo semble se stabiliser. C'est à cet instant que Phobetor apparaît sur l'enregistrement. Sa silhouette massive, sculpturale et terrifiante se dessine enfin. Ils assistent, muets d'effroi, à l'union proprement dite. De Bourges laisse échapper un cri d'horreur pure lorsqu'il voit, sur l'écran, les tatouages du dieu se détacher de sa peau de marbre pour ramper sur mon propre corps nu.
— Regardez ça ! hurle De Bourges en frappant la table. Les tatouages migrent ! C'est une fusion de chair et d'ombre ! Et vous osez nous dire qu'il ne s'est rien passé de particulier ? Colin, vous parlez pendant des minutes entières sur cet enregistrement ! Ce que vous nous avez raconté est une version édulcorée, un mensonge par omission !
— Je n'ai pas menti ! m'écrié-je, sentant une irritation soudaine me brûler les poumons comme de l'acide pur.
— Si ! Vous dissimulez la nature exacte du pacte ! s'emporte Valenti à son tour. On appelle Yiorgos Kálvos tout de suite. Lui, il verra ce que vous essayez de nous cacher.
— Je n'ai pas menti ! m'écrié-je, sentant une irritation soudaine me brûler les poumons comme de l'acide pur.
— Si ! Vous dissimulez la nature exacte du pacte ! s'emporte Valenti à son tour. On appelle Yiorgos Kálvos tout de suite. Lui, il verra ce que vous essayez de nous cacher.
Valenti lance la visioconférence. Le visage du professeur Kálvos apparaît. Ils lui montrent les séquences de l'union et de la migration des ombres. À Athènes, le vieux professeur se signe frénétiquement.
— Panagia mou... Colin... tu nous trompes ! dit-il avec son accent grec. Dans le dialecte qu'il utilise, ce qu'il accepte à la fin, c'est d'être la porte de chair par laquelle l'abîme va s'ouvrir !
Le mot "trompes" déclenche une explosion en moi. Une rage noire monte de mon ventre.
— Je ne vous trompe pas ! hurlé-je en me levant brusquement.
À cet instant, un phénomène surnaturel se produit, quoiqu'encore fragile. L'air dans la pièce devient si dense qu'on croirait se noyer. Mon ombre s'étire sur le mur, s'agitant avec une autonomie dérangeante, et les objets légers — les feuilles de papier et les stylos — se mettent à vibrer avant de flotter à quelques centimètres du sol. Un bourdonnement sourd fait trembler les vitres.
Mais avant que la force n'éclate totalement, Valenti se lève et pose ses mains sur mes épaules, brisant le cercle de ma transe.
— Colin ! Colin, écoutez-moi ! Arrêtez ça ! On n'est pas là pour être contre vous, bien au contraire !
Je le regarde, le souffle court, les yeux encore brillants d'une clarté anormale. Il soutient mon regard, sa voix redevenant calme et protectrice.
— Nous ne sommes pas vos ennemis, Colin. On veut juste comprendre. On s'inquiète pour vous, pour ce que cela vous fait. Il faut juste que vous soyez prudent, c'est tout ce qu'on demande. Nous sommes là pour vous écouter vraiment, sans jugement, mais pour cela, il ne faut rien nous dissimuler. S'il vous plaît... dites-nous la vérité sur ce qu'il vous a dit.
Le bourdonnement s'arrête. Les papiers retombent mollement. Je m'assois à nouveau sur le lit, les mains tremblantes, sentant le poids de ma fatigue revenir en force.
— Je... je suis désolé, murmuré-je, la voix étranglée. C'est juste que... c'est trop pour un seul homme.
Valenti s'assoit à côté de moi, tandis que De Bourges, encore un peu tremblant, referme doucement la fenêtre. Le silence qui s'installe est lourd, mais il n'est plus hostile. Ils attendent.
Le silence qui s'installe après l'intervention salvatrice de Valenti est d'une densité presque physique, une pesanteur qui semble écraser les derniers vestiges de ma résistance nerveuse. Je suis assis sur le bord de mon matelas, les doigts désespérément crispés sur la couverture de laine noire, sentant la lueur dorée de mes pupilles décroître lentement pour retrouver une clarté plus humaine, bien que mes iris demeurent étrangement translucides, comme délavés par une lumière d'un autre monde. Valenti ne me quitte pas du regard ; ses mains sont toujours fermement posées sur mes épaules, ses paumes transmettant une chaleur rassurante, terrestre, comme s'il tentait de me lester de tout son poids d'homme pour m'empêcher de m'envoler vers ces sphères obscures où Phobetor m'entraîne irrésistiblement.
— Je... je ne voulais pas vous mentir, ni vous dissimuler l'essentiel de ce qui s'est produit, murmuré-je enfin d'une voix qui semble sortir d'un puits de fatigue millénaire. C'est juste que je ne comprends pas tout moi-même. Les mots qu'il utilise, les sons qu'il projette directement dans mon esprit... ils ne résonnent pas seulement dans mes oreilles. Ils vibrent dans mon sang, dans ma moelle, jusque dans la structure de mes os. Il y a des concepts, des images primitives et terrifiantes qu'il m'impose et que je suis incapable de traduire avec des mots de notre temps. C'est comme essayer de décrire l'immensité d'un océan avec un alphabet qui ne compterait que trois lettres.
À l'écran de l'ordinateur portable posé sur la petite table de cuisine branlante, le visage de Yiorgos Kálvos se rapproche brusquement, ses traits envahissant tout l'espace numérique. On entend le bruissement fébrile de ses mains qui fouillent dans des piles de parchemins jaunis et de photocopies de manuscrits rares à Athènes. Son regard, derrière ses verres épais qui amplifient la sévérité de ses yeux, est chargé d'une gravité qui me glace le sang.
— Laisse-moi t'aider à mettre un sens sur ce chaos qui t'habite, Colin, dit-il avec une voix profonde et solennelle. Ce que tu n'arrives pas à formuler, les textes les plus anciens, ceux que l'on n'enseigne plus dans les universités modernes, le décrivent avec une minutie impitoyable. Philippe, Yves, écoutez bien ce que je vais vous dire, car ce que nous avons vu sur cette vidéo dépasse tout ce que j'ai pu imaginer en quarante ans de carrière.
Kálvos ajuste ses lunettes et pointe un doigt noueux vers l'image figée sur l'écran, là où l'on voit les tatouages de Phobetor se détacher pour migrer sur ma peau dans un mouvement liquide et surnaturel.
— Pendant des décennies, nous avons étudié ce que l'on appelle la Théogonie des Ombres. Pour nous, universitaires, ce n'étaient que des écrits théoriques, des récits poussiéreux racontés par les anciens. On y parlait de rituels oubliés que des prêtres fanatiques auraient tenté de réaliser pour invoquer les fils de Nyx. Mais personne, vous m'entendez, jamais personne dans l'histoire documentée n'avait vécu cela. C'était resté au stade de la légende, un mythe effrayant pour occuper l'esprit des chercheurs.
Il marque une pause dramatique, son regard oscillant entre l'écran et mon visage pâle.
— Mais là, sous nos yeux, avec cette vidéo... nous venons d'assister à l'accomplissement réel et total de ce rituel. Ce n'est plus une légende. C'est une réalité biologique et divine. Colin, tu as dit que Phobetor t'appelait son « héraut » et son « équilibre ». Mais le terme qu'il emploie réellement dans ce dialecte titans, celui que j'ai pu isoler avec certitude sur la bande-son, c'est Pyloros. Ce n'est pas un simple messager, ni un serviteur de passage. Un Pyloros, dans la cosmogonie archaïque, est un gardien de seuil, une charnière vivante entre deux mondes.
Je lève les yeux vers l'écran, le cœur battant à grands coups contre mes côtes, là où le corbeau d'encre semble s'agiter violemment en réponse aux paroles du vieux professeur.
— Qu'est-ce que cela signifie concrètement pour moi, professeur ?
— Cela signifie, reprend Kálvos en pesant chaque syllabe, que ton corps est devenu ce portail. Puisque tu as accepté Phobetor comme compagnon et que l'union a été consommée, tu possèdes désormais un pouvoir terrifiant : tu peux faire venir Phobetor dans le monde des humains à ta guise, même en plein jour. Tu es le point d'ancrage qui lui permet de s'incarner. En passant par toi, il peut prendre une forme humaine, tangible, capable de marcher parmi nous. Mais attention, cette incarnation a un prix pour lui. Sous cette forme, ses pouvoirs divins sont considérablement diminués, bridés par la densité de la matière humaine. Il devient, en quelque sorte, un homme doté de facultés surnaturelles résiduelles, mais vulnérable aux lois de notre réalité.
— Cela signifie, reprend Kálvos en pesant chaque syllabe, que ton corps est devenu ce portail. Puisque tu as accepté Phobetor comme compagnon et que l'union a été consommée, tu possèdes désormais un pouvoir terrifiant : tu peux faire venir Phobetor dans le monde des humains à ta guise, même en plein jour. Tu es le point d'ancrage qui lui permet de s'incarner. En passant par toi, il peut prendre une forme humaine, tangible, capable de marcher parmi nous. Mais attention, cette incarnation a un prix pour lui. Sous cette forme, ses pouvoirs divins sont considérablement diminués, bridés par la densité de la matière humaine. Il devient, en quelque sorte, un homme doté de facultés surnaturelles résiduelles, mais vulnérable aux lois de notre réalité.
Valenti et De Bourges échangent un regard horrifié, mais Kálvos continue, sa voix se faisant plus basse, presque conspiratrice.
— Tu as la capacité de le maintenir là où il est, sans pour autant le repousser. Tu dois accepter cette destinée, Colin. Tu ne peux plus faire marche arrière. Ton corps lutte encore, tes cellules s'opposent à cette invasion d'ombre, mais sache une chose : lorsque tu seras vraiment prêt, lorsque tu auras embrassé cette part d'ombre, tu deviendras aussi puissant que lui. Tu ne seras plus son réceptacle, mais son extension directe.
Il marque un temps d'arrêt pour laisser ces paroles s'ancrer dans mon esprit avant de poursuivre.
— Mais il y a autre chose. En fouillant les textes cachés de la prophétie, j'ai trouvé une nuance que les anciens n'osaient murmurer. Phobetor est fort, certes, mais la prophétie dit qu'au contact prolongé de l'être humain, et surtout de l'être qu'il a choisi pour être sa porte, il devient vulnérable. Il sera charmé, presque envoûté par ton humanité, Colin. Tes émotions, ta mortalité, tout ce qui fait ta faiblesse est pour lui une drogue nouvelle. C'est sa faille. Mais attention... s'il comprend qu'il perd de sa superbe à ton contact, s'il réalise qu'il devient dépendant de tes sentiments au point d'en être affaibli, il peut devenir bien plus agressif et plus puissant pour tenter de reprendre violemment le contrôle sur toi et sur lui-même.
Je reste sans voix, le souffle court. L'idée que ce dieu sombre puisse être "charmé" par moi me semble absurde, et pourtant, je repense à la douceur soudaine de ses caresses après la tempête de l'acte sexuel.
— C'est pour cela que l'air vibre ? demandé-je.
— Oui, confirme Kálvos. Ton corps est un réceptacle trop étroit. Tu es une porte dont les gonds grincent sous la pression de deux réalités qui s'entrechoquent. Mais ne le repousse pas, Colin. Apprends à diriger ce flux. Si tu l'acceptes vraiment, tu ne seras plus sa victime, tu seras son égal. Tu peux le forcer à rester dans cette forme humaine diminuée si tu apprends à maîtriser le lien.
— Oui, confirme Kálvos. Ton corps est un réceptacle trop étroit. Tu es une porte dont les gonds grincent sous la pression de deux réalités qui s'entrechoquent. Mais ne le repousse pas, Colin. Apprends à diriger ce flux. Si tu l'acceptes vraiment, tu ne seras plus sa victime, tu seras son égal. Tu peux le forcer à rester dans cette forme humaine diminuée si tu apprends à maîtriser le lien.
Valenti se relève, le visage grave.
— Nous devons vous mettre à l'abri, Colin. Si Phobetor sent que nous perçons ses secrets et que nous cherchons à exploiter sa vulnérabilité, il va réagir de manière dévastatrice.
Le silence qui suivit les révélations de Kálvos fut brusquement rompu par la voix tendue de Valenti. L'universitaire, les yeux fixés sur les marques sombres qui serpentaient encore sur mes avant-bras comme des veines d'encre vivante, fit un pas déterminé vers moi, l'expression déformée par une curiosité scientifique presque prédatrice.
— Colin, si ce que dit Yiorgos est vrai, si vous êtes réellement ce portail... invoquez-le. Maintenant. Devant nous. Nous devons savoir à quoi nous attendre. Nous devons voir cette forme humaine dont il parle pour comprendre comment le contenir.
Je reculai instinctivement, mon dos heurtant le bois froid de mon bureau. Une bouffée de chaleur monta de la marque du corbeau sur ma poitrine, un avertissement silencieux qui fit battre mes tempes.
— Non, répondis-je, la voix étranglée par une crainte viscérale. C'est trop dangereux, m'exclamai-je, le souffle court. Vous ne comprenez pas ce qu'il ressent ! Si je le convoque ici, en plein jour, comme un vulgaire sujet d'expérience, il le percevra comme un affront impardonnable. Sa colère n'est pas humaine, Valenti. C'est une tempête noire qui pourrait raser ce quartier. Je refuse de provoquer sa fureur pour satisfaire vos hypothèses.
Malgré l'insistance de De Bourges qui ajoutait que c'était pour ma propre sécurité, je restai inflexible, une force nouvelle et têtue s'ancrant au fond de mes entrailles. Ils finirent par partir, me laissant dans un appartement qui semblait soudain trop étroit, saturé d'effluves divines. J'avais un besoin vital de me purifier, de laver ce parfum de laurier et de soufre qui collait à ma peau comme une seconde nature.
Sous l'eau brûlante, je frottai mon corps jusqu'à ce que ma peau devienne rouge vif, espérant effacer la sensation de ses mains sur moi. Mais les tatouages de Phobetor ne s'effaçaient pas ; ils semblaient nichés sous mon épiderme, attendant la prochaine nuit pour briller. Une fois sorti, je tentai de me replonger dans ma thèse, mais les lettres grecques dansaient devant mes yeux. J'étouffais entre ces murs chargés de souvenirs nocturnes. J'enfilai un pull large pour dissimuler mes marques et je sortis marcher dans les rues de Paris pour tenter de retrouver un semblant de normalité.
Le soleil d'après-midi était pâle, filtré par un voile de nuages gris. Alors que je longeais le boulevard, une voix familière m'interpella.
— Colin ? Hé, Colin ! Tu as une mine affreuse, l'ami, dit Marc en s'approchant. On dirait que tu n'as pas dormi depuis un siècle. Viens, je t'offre un café, il y a une terrasse juste là.
C'était un camarade de faculté, un garçon d'ordinaire jovial et sans histoire. J'acceptai par pur automatisme, cherchant désespérément un ancrage dans le monde réel. Mais alors que nous nous asseyions et que Marc commençait à parler, le monde se mis à chanceler.
Tout en discutant, je fixai Marc. Soudain, les contours de son visage se mirent à fondre. Ce n'était pas une hallucination floue, c'était une transformation d'une netteté atroce. Je ne voyais plus mon ami, mais l'incarnation de sa plus grande peur, celle qu'il gardait enfouie au plus profond de lui. Sa peau devint parcheminée, grise comme la cendre, et ses yeux se rétractèrent pour ne laisser que deux orbites béantes remplies de vers noirs grouillants. Ses lèvres, en bougeant, laissaient voir une mâchoire décharnée qui claquait avec un bruit de bois mort.
— Colin ? Ça va ? demanda-t-il, mais sa voix me parvenait comme le cri d'un noyé au fond d'un puits.
Autour de lui, l'air s'obscurcit. Je voyais des ombres se détacher de son corps, des mains squelettiques qui cherchaient à l'agripper. C'était un cauchemar total, absolu, mais j'étais éveillé. Je voyais sa terreur secrète : celle de finir vieux, oublié, dévoré par la maladie dans un lit d'hôpital anonyme. Sans réfléchir, les mots s'échappèrent de ma bouche, hachés par l'horreur :
— Tu as peur de la pourriture, Marc... Tu fais ce cauchemar, n'est-ce pas ? Celui où tu es allongé, incapable de bouger, et où tu sens les insectes commencer à te grignoter alors que tu es encore conscient... tu sens cette odeur de mort qui te poursuit chaque nuit.
Marc se figea, son visage devenant plus pâle que le mien. Il lâcha sa cuillère qui tinta contre la soucoupe.
— Quoi ? murmura-t-il, les yeux écarquillés par une terreur réelle. Comment... comment tu es au courant de ça, Colin ? Je n'en ai jamais parlé à personne. Jamais. Comment tu peux savoir ce que je rêve ?
La panique me submergea en voyant le choc dans son regard. Je réalisai que je venais de violer son intimité la plus sombre. Je me levai d'un coup, renversant ma chaise dans un fracas métallique.
— Je... je dois y aller, bégayai-je.
Je ne répondis pas à ses appels et pris mes jambes à mon cou, fendant la foule des passants qui me regardaient comme un dément. Je courus jusqu'à mon immeuble, grimpai les marches quatre à quatre et me verrouillai à l'intérieur de mon studio, le cœur battant à tout rompre.
Adossé à la porte, haletant, je fermai les yeux. Ma pensée était focalisée sur Phobetor, sur cette protection qu'il représentait face à l'horreur que je venais de voir. Sans le vouloir, j'appelai son nom dans le silence de mon esprit avec une intensité désespérée. L'air au centre de la pièce se déchira littéralement. Une décharge d'énergie fit vibrer les murs, et soudain, il fut là.
Phobetor se tenait debout, au milieu de mon studio, baigné par la lumière crue du jour. Il était entièrement nu, sa peau de marbre sombre scintillant sous les rayons du soleil. Sa stature était imposante, presque trop vaste pour cette petite pièce. Ses yeux, d'un doré aveuglant, se fixèrent sur moi avec une stupéfaction manifeste.
— Colin... gronda-t-il, sa voix faisant trembler les vitres. Comment... comment as-tu fait pour me convoquer ainsi, en pleine clarté ? Cela ne devrait pas être possible. L'abîme ne s'ouvre pas sous le soleil.
Le dieu semblait véritablement choqué, vulnérable dans sa surprise. Sa puissance était là, mais contenue, bridée par la réalité matérielle.
— Je ne savais pas que je pouvais le faire, balbutiai-je. Pardonne-moi, j'ai eu si peur. Mais tu ne peux pas rester comme ça. Si quelqu'un regarde par la fenêtre... tu ne peux pas apparaître nu.
Phobetor fronça les sourcils et tourna la tête vers la vitre. Dans un bruissement d'ombres, sa nudité disparut, remplacée par des vêtements sombres, une étoffe noire qui semblait boire la lumière, coupée d'une manière qui rappelait la noblesse d'un autre âge.
Je m'approchai de lui, encore tremblant, et je lui expliquai ce que Kálvos m'avait révélé sur le portail, sur ma nature de Pyloros. Tandis que je parlais, Phobetor ne m'interrompait pas. Il se rapprochait lentement, ses yeux dorés ne quittant plus mon visage. Il semblait transformé, l'agressivité habituelle ayant laissé place à une fascination hypnotique. Il me regardait comme si j'étais la chose la plus précieuse et la plus étrange qu'il ait jamais contemplée.
Il était charmé, envoûté par ma présence humaine sous cette lumière dorée. Moi-même, je me sentis attiré par une force magnétique irrésistible. Mes yeux se fixèrent sur ses lèvres et, sans réfléchir, je déposai les miennes sur les siennes. Le contact fut électrique. Ce n'était pas le baiser sauvage de la nuit, mais une union d'une tendresse déchirante. Phobetor laissa échapper un soupir qui fit vibrer l'air. Ses mains montèrent à mon visage, ses doigts effleurant ma peau avec une douceur infinie.
— Tu es encore plus beau avec cette lumière, Colin, murmura-t-il d'une voix basse. Je sens ton cœur... il bat pour moi, n'est-ce pas ?
Alors qu'il se pressait contre mon corps, sa poitrine de marbre brûlant la mienne, il sembla perdre pied. Pris dans l'étau de ma condition mortelle et de cet amour naissant qui le submergeait, il commença à murmurer des paroles qu'il n'avait jamais confiées à quiconque.
— Jamais je n'ai dit de telles choses, Colin, commença-t-il d'une voix sourde. Ni au conseil des Olympiens, ni même à mes propres frères parmi les dieux. Je me sens devenir faible entre tes bras, et pourtant je n'ai jamais ressenti une telle force. Aucun dieu n'a jamais osé me regarder sans trembler, mais toi... toi tu me cherches. Je n'ai jamais connu la solitude avant de te rencontrer, car désormais, chaque seconde passée loin de toi est une agonie que l'immortalité elle-même ne peut guérir. Tu m'as enchaîné à cette terre avec une puissance que mon père et ma mère n'ont jamais possédée sur moi.
Sa caresse était si tendre qu'elle me fit soudainement peur. Je réalisai la portée des mots de Kálvos : s'il devenait trop vulnérable par amour, sa réaction pourrait être dévastatrice s'il se sentait menacé dans sa dignité divine.
— Pars, Phobetor, dis-je brusquement, rompant le contact. Pars maintenant !
À l'instant où l'ordre quitta mes lèvres, il disparut. Pas de fumée, juste le vide. Je ne m'écroulai pas. Pour la première fois après sa visite, mes jambes restèrent solides. Je me rattrapai à ma chaise, le souffle court, mais une force nouvelle coulait dans mes veines. J'étais le maître de la porte, et le dieu m'appartenait désormais autant que je lui appartenais.
Fin du chapitre 5.
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