Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Fièvre animale — Chapitre 15
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Fièvre animale
Chapitre 15
Chapitre 15
La tension dans le bureau est retombée, mais l'air semble encore chargé d'ozone. Marc, prostré sur sa chaise, le regard errant entre les dossiers de recherche sur les compositions olfactives de la firme et le visage impassible de Damian, paraît flotter dans un vide total. Il ne comprend rien. Pour lui, le monde vient de basculer dans l'irrationnel.
Damian, lui, amorce un changement radical. Le prédateur qui, quelques instants plus tôt, faisait trembler les cloisons par sa seule présence, s'efface. Il ne cherche pas à s'excuser ; il reprend simplement sa place de maître des lieux. Avec une précision horlogère, il lisse le revers de sa veste en cachemire, ajuste ses boutons de manchette d'un mouvement sec, puis, d'un geste presque absent, ramasse un stylo plume qui a roulé sur le bureau. Ce contraste — cette maîtrise absolue après l'orage — est ce qui terrifie le plus Marc. C'est le signe d'une volonté qui ne connaît pas de limites.
Il se tourne vers Marc, sa voix ayant perdu son timbre guttural pour devenir riche, posée, presque mélodique. Il s'adresse désormais à lui non plus comme à un subordonné, mais comme à un invité qui a, par sa loyauté, gagné le droit de découvrir un aspect de sa vie qu'il n'a jamais partagé.
— Marc, arrête de chercher une logique dans les molécules de synthèse ou dans les rapports de création que nous compilons ici. Ce que tu touches du doigt aujourd'hui dépasse les sciences qu'enseigne notre hiérarchie habituelle. C'est notre existence, bien plus ancienne et bien plus profonde que cette structure commerciale.
Il fait une pause, laissant le silence installer une autorité naturelle.
— Viens à ma villa ce soir. C'est mon sanctuaire, un lieu que je garde strictement privé. Là-bas, à l'abri des systèmes de surveillance et des oreilles indiscrètes de nos supérieurs, je te montrerai les manuscrits. Ils retracent l'histoire de nos lignées et la vérité biologique sur les castes. Tu y liras le témoignage de ce que nous sommes vraiment.
Damian marque une nouvelle pause, son regard devenant grave, presque funèbre.
— Mais prépare-toi, Marc. Une fois que tu auras découvert ce lieu et son contenu, tu feras partie de notre monde. Tu ne seras plus un simple employé. Il n'y aura plus de retour en arrière possible. La vérité, une fois connue, ne s'oublie pas.
Je sens mon cœur se serrer. Je me lève doucement, le poids de ma fatigue, cette constante sourde de ma grossesse, pesant sur mes épaules. Je fais un pas vers Marc et pose mes doigts sur son poignet. Il tressaille. Il me regarde avec une incompréhension totale, ses yeux cherchant chez moi un signe de folie, ou peut-être un appel à l'aide.
— Tu es perdu, n'est-ce pas ? murmuré-je, ma voix tremblante mais empreinte d'une dignité nouvelle. Je vois ce que tu penses. Tu te demandes comment j'ai pu accepter ça.
Marc déglutit, incapable de prononcer un mot.
— J'ai été exactement là où tu es, Marc, poursuis-je. Il y a quelques jours encore, je ne pensais qu'à ma carrière, à mes objectifs, à la routine. Puis, tout a basculé. Comme toi, j'ai cherché des explications rationnelles. Mais la différence, c'est que mon corps n'a pas attendu mon cerveau. Il a compris avant moi. J'ai dû intégrer en quelques jours ce que cette lignée protège depuis des siècles.
Je sens la main de Damian se poser sur mon épaule, un ancrage solide. Je continue, en regardant Marc dans les yeux :
— Concevoir cet enfant... ce n'a pas été une suite d'événements biologiques, Marc. C'est une adaptation totale. Mon corps d'Oméga a dû s'ajuster, changer, au prix de souffrances et d'épuisements que je ne peux même pas décrire avec des mots. C'est une épreuve de chaque instant. Si la menace de Cart est si insupportable, ce n'est pas parce que je suis un lâche, c'est parce que c'est une menace directe sur la chose la plus fragile et la plus précieuse que j'aie jamais créée.
Damian pose sa main sur la mienne, joignant nos forces. Son aura de gardien semble envelopper la pièce, rendant les murs de verre et d'acier totalement dérisoires.
— Tu n'as pas besoin de comprendre tout de suite, ajoute Damian d'un ton presque suave, tout en fixant Marc. Ce soir, à la villa, tu verras les manuscrits en cuir vieilli, ces documents reliés qui portent le poids de nos ancêtres. Ils ne sont pas de simples livres ; ce sont les fondations de notre caste. Ma villa est le seul endroit où cette histoire peut être transmise sans risque.
Marc regarde nos mains unies. Il semble réaliser que le fossé qui nous sépare de lui est désormais infranchissable, mais que Damian lui offre un pont, un pont pavé de mystères obscurs.
— Pourquoi moi ? finit par demander Marc, la voix éteinte.
Damian sourit, un sourire sans chaleur mais empreint d'une certitude absolue.
— Parce que j'ai confiance en toi, Marc. Tu as déjà entendu et vu bien assez de choses pour te poser ces questions ; tu es arrivé à un point de non-retour dans ta propre curiosité. À ce soir. Dix-neuf heures. Ne sois pas en retard.
Alors que Marc quitte la pièce, chancelant comme s'il marchait sur une corde raide, Damian se tourne vers moi. La douceur infinie qui passe dans son regard quand il m'enveloppe de ses bras m'arrache un soupir. Je n'ai plus honte. Mon corps est peut-être un champ de bataille, un sanctuaire en construction, mais j'ai enfin compris que je suis le pilier de cet empire que nous bâtissons dans l'ombre.
Il pose sa main sur mon ventre, un geste protecteur, presque possessif, et je comprends que ce soir, à la villa, ma vie ne m'appartiendra plus tout à fait. Elle appartiendra à cette histoire, à cette "Bibliothèque des Origines" que nous allons dévoiler à Marc. Le prix à payer est ma liberté, mais la récompense est de savoir, enfin, qui nous sommes.
La fin de journée à L'Écorce Bleue est un calvaire silencieux. Chaque minute s'étire comme une torture, alourdie par la tension qui ne m'a pas quitté depuis l'agression de Lassalle. Damian et moi quittons le bâtiment ensemble, mais nous maintenons une distance respectable, comme deux professionnels qui n'ont rien à cacher. Pourtant, dans l'ascenseur, sa main frôle le bas de mon dos, un contact bref, brûlant, possessif. Son odeur d'ambre noir et de cèdre brûlé m'enveloppe comme une cape invisible, me rappelant à chaque inspiration que je lui appartiens.
Dans la voiture, le silence est lourd. Damian conduit d'une main ferme, l'autre posée sur ma cuisse, ses doigts serrant parfois ma chair comme pour s'assurer que je suis bien réel, que je ne vais pas disparaître.
— Tu tiens le coup ? me demande-t-il enfin, sa voix grave emplissant l'habitacle.
— Je suis épuisé, avoué-je en posant ma main sur la sienne. Mais je veux que Marc sache. Il le mérite.
— Je suis épuisé, avoué-je en posant ma main sur la sienne. Mais je veux que Marc sache. Il le mérite.
Il hoche la tête, mâchoire crispée, sans ajouter un mot.
À 19h30 précises, les phares d'une voiture percent l'obscurité de l'allée de la villa. Marc descend, le visage pâle, les épaules voûtées. Il semble avoir passé l'après-midi à tourner en rond, rongé par l'angoisse. Il nous rejoint sur le perron, les mains enfoncées dans les poches, mal à l'aise.
À 19h30 précises, les phares d'une voiture percent l'obscurité de l'allée de la villa. Marc descend, le visage pâle, les épaules voûtées. Il semble avoir passé l'après-midi à tourner en rond, rongé par l'angoisse. Il nous rejoint sur le perron, les mains enfoncées dans les poches, mal à l'aise.
— Je suis venu, dit-il simplement. Mais je vous préviens… si c'est encore une blague, je repars tout de suite.
Damian lui fait signe d'entrer. Une fois à l'intérieur, dans le salon aux lumières tamisées, il ferme la porte et se tourne vers nous.
— J'ai menti tout à l'heure, au bureau. Les manuscrits ne sont pas ici. Je ne voulais pas prendre le risque que quelqu'un nous entende ou que Lassalle ou Cart ait placé un micro quelque part. Ce que je vais vous montrer est trop précieux. Trop dangereux.
Marc fronce les sourcils.
— Où alors ?
Damian attrape ses clés.
— Chez mes parents. À une demi-heure d'ici. Montez.
Le trajet se fait dans un silence pesant. Marc est à l'arrière, regardant défiler les collines sombres de Grasse. Je sens son regard sur ma nuque, chargé de questions qu'il n'ose pas poser. Damian conduit vite, une main sur le volant, l'autre sur ma cuisse, comme s'il avait besoin de ce contact constant pour rester ancré.
La demeure des Vance apparaît au bout d'une longue allée bordée de cyprès. Une grande villa provençale restaurée avec goût, lumières chaudes aux fenêtres. Charles et Lynne nous attendent sur le perron.
Dès que nous descendons, Charles Vance fixe Marc avec une surprise mêlée de méfiance.
— Damian… qui est cet homme ? demande-t-il d'une voix autoritaire. Tu amènes un Bêta ici ? Chez nous ?
Damian ne cille pas. Il pose une main protectrice dans mon dos et nous fait entrer. Une fois dans le grand salon, il affronte son père du regard.
— Père, je vous présente Marc, un collègue et ami de Nate. Il a vu des choses aujourd'hui qu'il ne pouvait plus ignorer. Il a protégé Nate face à Lassalle. Je lui fais confiance.
Charles éclate d'un rire sec, presque incrédule.
— Confiance ? À un Bêta ? Tu as perdu l'esprit, mon fils ? Tu ramènes un étranger dans notre sanctuaire familial, tu lui parles de nos lignées ? As-tu oublié ce que nous sommes ? Ce que nous protégeons depuis des générations ?
La discussion s'envenime rapidement. Charles fait les cents pas, gesticulant.
— Tu es devenu fou ! Révéler notre monde à un Bêta… Tu risques tout ! La sécurité de Nate, celle de l'enfant, la nôtre !
Damian reste droit, inébranlable.
— Marc n'est pas un danger. Il a déjà risqué sa place pour Nate. Je ne lui cacherai plus rien. Nate a besoin d'alliés.
Lynne observe la scène en silence, une main sur la poitrine.
Finalement, Charles cède, à contrecœur, non sans lancer un regard lourd à son fils.
— Très bien. Mais si jamais il parle…
— Il ne parlera pas, coupe Damian.
— Il ne parlera pas, coupe Damian.
Charles pousse un long soupir, puis nous fait signe de le suivre.
— Puisque tu as décidé de tout risquer, allons-y. Mais c'est moi qui expliquerai. Pas toi.
Il nous guide ensuite vers un escalier discret menant au sous-sol. Une porte blindée, sécurisée par une serrure biométrique et un code. L'air y est frais, presque clinique. Quand la lourde porte s'ouvre, nous découvrons une vaste salle voûtée, éclairée par des lumières douces. Des étagères en bois ancien courent sur les murs, chargées de manuscrits reliés de cuir, de parchemins protégés sous verre, d'objets anciens : médaillons gravés, dagues rituelles, flacons d'essences oubliées, cartes anciennes des lignées. L'odeur est celle du vieux papier, de la cire et d'une légère note d'encens.
Charles s'approche d'une vitrine centrale. Il en sort avec une révérence presque religieuse un épais manuscrit.
— Voici le premier que vous devez comprendre, dit-il d'une voix grave, presque solennelle. Asseyez-vous.
Il l'ouvre sur une table de lecture et commence à lire à voix haute, sa voix profonde et mesurée résonnant dans la salle voûtée :
La Genèse des Ombres : La Légende de la Lignée Originelle La Lignée de la Cicatrice : Le Mythe de l'Origine du Premier Oméga
La Genèse des Ombres : La Légende de la Lignée Originelle La Lignée de la Cicatrice : Le Mythe de l'Origine du Premier Oméga
Dans les chroniques oubliées de l'ère pré-industrielle, avant que les lois de la meute ne soient gravées dans le marbre, il n'y avait que les Indivisibles. À cette époque, l'humanité ne connaissait pas de castes ; chaque individu portait en lui la plénitude des fonctions vitales.
Charles continue, page après page, détaillant avec précision l'Éveil de la Mutation pendant la Grande Famine des Tempêtes. La légende raconte que la lignée des omégas mâles est née d'un événement traumatique nommé « La Grande Famine des Tempêtes ». Pour survivre à une période où les ressources s'effondraient, certains individus subirent une mutation biologique radicale. Leurs corps devinrent des réceptacles d'une efficacité reproductive et hormonale inégalée : ce furent les premiers Omégas. Ils n'étaient pas des êtres mystiques, mais des « organismes de survie ».
Ils furent les premiers à pouvoir stabiliser un groupe en période de crise, à calmer les ardeurs agressives des autres par la seule diffusion de leurs phéromones de régulation. Mais ce qui devait être une bénédiction devint leur condamnation.
Puis vient l'Ère de la Traque (La Persécution). Lorsqu'il fut découvert que la présence d'un oméga mâle pouvait « dompter » n'importe quel individu agressif et assurer une reproduction quasi miraculeuse même dans les conditions les plus rudes, les autres castes développèrent une paranoïa prédatrice.
La « Lignée Originelle » — le premier groupe d'hommes ayant muté — fut traquée avec une sauvagerie systématique. Les documents d'époque, conservés dans les archives secrètes des grandes maisons, décrivent la « Nuit des Colliers de Fer ». Ce soir-là, les milices de l'époque ont encerclé le dernier bastion des Originels. Ils n'ont pas cherché à les tuer par peur de perdre la ressource, mais à les « marquer » pour s'approprier leur lignage.
Le Traumatisme Génétique suit. La terreur de cette époque a imprégné l'ADN des descendants de cette lignée. Les Omégas mâles ne sont pas seulement les héritiers d'une biologie particulière, ils sont les héritiers d'une mémoire de captivité.
Le Marquage par le Fer : Les persécutions furent si intenses que chaque Oméga mâle né de cette lignée porte, au niveau de la nuque (là où le lien est censé se former), une zone de peau plus sensible, comme une cicatrice invisible héritée de leurs ancêtres qui tentaient de cacher leur essence pour ne pas être « liés » de force.
La Mémoire des Cages : Les légendes urbaines de l'Omegaverse racontent que, lors de leurs premières chaleurs, les omégas de la lignée originelle ne ressentent pas seulement l'appel de la reproduction, mais une peur panique, un instinct de fuite hérité de leurs ancêtres poursuivis par des meutes de traqueurs. C'est ce qu'on appelle « La Hantise de l'Origine ».
Pourquoi ils sont craints : Aujourd'hui, si les Omégas mâles de la Lignée Originelle sont à la fois chéris et craints, c'est parce qu'on murmure que leur biologie est trop puissante pour être contenue. Les anciens récits disent que lors des périodes de très grande détresse, un Oméga de la lignée peut émettre des phéromones de « rejet total », capables de paralyser physiquement tout Alpha à proximité, un mécanisme de défense ancestral développé pour échapper aux prédateurs durant les siècles de persécution. Ils ne sont pas des objets de luxe, ils sont des prédateurs dissimulés, des survivants d'une espèce qui a appris, dans les geôles du passé, à briser les volontés de ceux qui voulaient les asservir.
Marc écoute, bouche bée, les yeux écarquillés, posant parfois une question d'une voix rauque. Charles répond patiemment, expliquant chaque détail, chaque implication historique, sa voix prenant parfois un ton presque professoral, comme s'il transmettait un héritage sacré.
Puis Charles referme le manuscrit et en sort un autre, plus récent, à la reliure abîmée.
Le Mirage des Âmes Sélénites : Anatomie d'un Fantôme Collectif
Il lit intégralement le texte sceptique, daté d'il y a environ trente ans. La note liminaire indique : Ce document, rédigé par un chercheur ayant consacré trois décennies à l'étude des traditions orales, marque le terme de sa quête. Contrairement à ses notes de jeunesse, ce manuscrit expose une conclusion amère : l'Oméga Mâle n'a jamais été une réalité biologique, mais une construction psychologique collective née d'un besoin de complétude.
Charles poursuit la lecture complète, sa voix prenant une tonalité presque mélancolique :
— Après plus de trente ans à fouiller les archives les plus occultes et à interroger les derniers descendants de lignées ancestrales, ma conviction est faite : le monde n'a jamais connu d'Oméga Mâle. Ce que nous prenons pour le souvenir d'une entité disparue n'est rien d'autre qu'une ombre portée, une hallucination sociétale que nous avons pris soin de sacraliser. L'impasse des preuves et le spectre de Julian de Valois : J'ai passé des années à traquer la trace de ce qu'on appelle “le dernier Oméga mâle recensé” : Julian de Valois. On raconte qu'il y a deux siècles, cet être d'une beauté si pure, surnommé “la Perle Convoitée”, aurait été l'enjeu d'une guerre sans merci entre Alphas, finissant ses jours enchaîné et brisé. Pourtant, plus j'ai confronté les sources, plus j'ai compris que cette histoire n'est qu'un conte. Je n'ai trouvé aucune archive administrative, aucun acte notarié, aucune preuve matérielle de son existence. Tous les récits sont vagues, contradictoires, transmis par des lignées qui cherchent à donner une légitimité à leur propre avidité. La légende de Julian de Valois, celle d'un être si puissant qu'il pouvait infuser son sang pour créer des lignées d'Alphas dominants, ne répond à aucun fait historique. C'est une fiction commode, une narration conçue pour justifier la brutalité des Alphas envers leurs subalternes, en faisant porter le poids d'un “mythe” sur la conscience collective. La genèse de la supercherie : J'ai fini par comprendre la structure de cette mythomanie : L'illusion du “Miroir du Temps” : Ce que nous prenons pour une réalité biologique n'est qu'une aspiration au calme. Les textes anciens ne décrivent pas un être vivant, mais un concept philosophique que nous avons fini par incarner par pur manque. Le Mythe du Sanctuaire : Les lieux où l'on prétend que ces êtres auraient vécu ne sont que des zones géologiques au calme inhabituel, que nous avons peuplées de fantômes pour justifier notre propre apaisement. L'Instinct de Nidification : Ce que l'on qualifie d'instinct de nidification n'est que la projection du désir d'ordre de l'Alpha sur une figure imaginaire. Nous avons inventé l'Oméga Mâle pour avoir un prétexte à notre besoin de domination et de possession. Si l'Oméga Mâle était censé remettre l'ordre dans le cosmos, c'est parce que nous avons construit son image sur mesure pour qu'elle serve de bouée de sauvetage psychologique. Le chercher, c'est chercher à réparer le monde avec des mirages. L'humanité est condamnée à cette solitude hiérarchique, car l'Oméga Mâle n'est rien de plus qu'un rêve partagé par ceux qui ne supportent pas la brutalité de leur propre nature. Je laisse ces lignes comme un avertissement. N'attendez pas son retour. Il n'est pas en latence ; il est le pur produit de notre fantasme. J'ai passé une vie à traquer un spectre, pour finir par découvrir que le seul fantôme ici… c'est notre capacité à accepter la réalité telle qu'elle est.
L'analyse du papier et de l'encre confirme que ce document a été écrit il y a environ trente ans. Il semble que l'auteur, brisé par la vacuité de ses propres recherches et l'absence totale de preuves historiques concernant des figures comme Julian de Valois, ait abandonné ses travaux peu de temps après avoir rédigé cette confession, laissant ce manuscrit comme un ultime acte de désillusion.
Le silence qui suit est assourdissant. Marc reste figé, les mains tremblantes sur la table. Il passe et repasse ses doigts sur son visage, comme pour chasser un cauchemar.
— Putain… souffle-t-il enfin, la voix cassée. Tout ça… c'est réel ? Nate… tu es vraiment un Oméga ? Et l'enfant… tu portes vraiment l'enfant de Damian ?
Je hoche la tête lentement, posant instinctivement une main protectrice sur mon ventre.
— Oui, Marc. Tout est vrai. La fièvre, les chaleurs, la marque dans mon cou… tout.
Charles referme le manuscrit avec un soin presque religieux et regarde Marc droit dans les yeux.
— Maintenant tu sais. Tu fais partie du secret. Et si tu trahis Nate, si tu mets sa vie ou celle de notre petit-fils en danger… tu auras affaire à toute la lignée Vance.
Marc déglutit bruyamment, mais une lueur nouvelle traverse son regard : non plus seulement de la peur, mais une loyauté farouche.
— Je ne dirai rien. Jamais. Nate est mon ami. Je… je vais avoir besoin de temps pour digérer tout ça, mais je suis avec vous.
La soirée se prolonge tard dans la nuit. Nous restons dans le sous-sol sécurisé, passant d'un manuscrit à l'autre. Charles explique les hiérarchies, les castes, les mythes oubliés avec une autorité naturelle, sa voix grave remplissant la salle voûtée. Marc pose des centaines de questions, la voix parfois tremblante, parfois incrédule. Chaque réponse de Charles est précise, patiente, mais lourde de gravité. Je reste blotti contre Damian, sa main ne quittant jamais la mienne, son corps un rempart constant contre le monde extérieur.
Pour la première fois depuis longtemps, je me sens un peu moins seul dans cette tempête.
Le sous-sol sécurisé est plongé dans un silence épais après la lecture des derniers manuscrits. L'odeur du vieux papier et de la cire flotte encore dans l'air, presque suffocante. Marc est toujours assis un peu à l'écart, les coudes sur les genoux, le regard perdu dans le vide. Il n'est pas parti. Il semble trop abasourdi pour bouger.
Damian reste debout à mes côtés, une main posée sur mon épaule. Il se tourne lentement vers son père et, d'une voix respectueuse mais tendue, lui pose la question qui le travaille depuis plusieurs minutes :
— Père… est-ce que vous avez bien tout compris ? Nate n'est pas simplement un Oméga. Il appartient à la Lignée Originelle. Son sang est encore plus ancien que le nôtre… bien plus rare. Ai-je raison ?
Charles Vance reste silencieux un long moment. Son regard passe lentement de son fils à moi. Il m'observe avec une intensité nouvelle, presque respectueuse, mais aussi profondément inquiète. Quand il finit par parler, sa voix est grave, basse, chargée d'une gravité que je ne lui avais pas encore entendue :
— Oui, Damian. J'ai parfaitement compris. Nate ne descend pas d'une lignée secondaire ou d'une branche diluée. Il est l'un des rares descendants directs des Originels. Son sang est plus pur, plus puissant et infiniment plus rare que le nôtre. C'est pour cela que sa transformation a été si brutale et si tardive. Et c'est aussi pour cela que l'enfant qu'il porte sera exceptionnel… peut-être même trop exceptionnel.
Ces mots me frappent comme un coup de massue. Je sens mon sang se glacer dans mes veines. Une vague de froid intense me traverse le corps. Je recule instinctivement d'un pas, une main venant se poser protectrice sur mon ventre encore plat. Mon cœur s'emballe. Ma respiration devient courte, saccadée.
— Plus rare que le vôtre… ? murmuré-je, la voix tremblante. Mais… qu'est-ce que ça veut dire exactement ?
Charles me regarde avec une franchise presque brutale :
— Cela veut dire que vous n'êtes pas un Oméga ordinaire, Nate. Vous portez la trace des tout premiers. Ceux que même nos ancêtres considéraient comme des légendes. Votre sang est d'une pureté exceptionnelle. Il attire les convoitises les plus dangereuses. Les Alphas les plus puissants rêveront de vous posséder. Certaines familles anciennes seront prêtes à tout pour s'approprier votre lignée… et celle de l'enfant que vous portez.
La panique monte brutalement en moi. Mes jambes tremblent. Je sens mes yeux s'embuer. Je me sens soudain comme une relique vivante, un objet précieux et maudit à la fois, une cible que tout le monde va vouloir capturer ou détruire.
— Non… non, ce n'est pas possible, balbutié-je en reculant encore. Je ne veux pas de ça. Je ne veux pas être… une sorte de trésor que tout le monde va chasser. Damian… dis-moi que ce n'est pas vrai…
Ma voix se brise complètement. Les larmes coulent maintenant sans retenue sur mes joues. Je tremble de tout mon corps, une peur viscérale, glaciale, qui me serre la gorge et me donne la nausée. L'idée que mon sang soit encore plus « spécial », encore plus exposé, me terrifie au plus profond de mon être.
Damian réagit instantanément. Il s'approche et me prend dans ses bras, m'enveloppant complètement contre son torse. Une de ses mains glisse dans mes cheveux, l'autre se pose avec une douceur infinie sur mon ventre.
— Nate… respire, mon ange, murmure-t-il contre ma tempe, la voix basse et apaisante. Oui, ton sang est plus ancien. Oui, il est plus rare. Mais cela ne fait pas de toi une malédiction. Cela fait de toi quelque chose d'unique. Et je te protégerai. Nous te protégerons tous.
Marc, toujours présent, assiste à la scène en silence, le visage pâle. Il ne dit rien, mais son regard passe de moi à Damian, puis à Charles, comme s'il réalisait seulement maintenant l'ampleur du danger.
Charles ajoute, plus doucement cette fois :
— Ce sang ancien est une épée à double tranchant, Nate. Il vous rend précieux… mais aussi extrêmement vulnérable. Vous allez devoir être très prudent. Et mon fils va devoir redoubler de vigilance.
Je reste blotti contre Damian, secoué de sanglots silencieux. Il me serre plus fort, caressant mon dos avec de lents mouvements apaisants, déposant des baisers légers sur mes cheveux.
— Je suis là, répète-t-il doucement. Je ne laisserai personne te prendre. Ni toi, ni notre enfant. Tu n'es pas seul, Nate. Plus jamais.
Dans le sous-sol voûté, entouré des manuscrits anciens qui portent le poids de siècles de secrets, je pleure contre l'homme qui m'a tout changé… tout en réalisant que mon sang rend notre avenir encore plus dangereux que je ne l'imaginais.
Fin du chapitre 15.
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