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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hétéro Orientation principale dans ce chapitre

Les Chroniques de l'Ether — Chapitre 11 · Craintes et Conseils

22 minutes
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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Les Chroniques de l'Ether

Chapitre 11 · Craintes et Conseils

Chapitre 11 - Craintes et Conseils
Les éclats de voix retentissaient dans la salle du Conseil. Les quatre Fondateurs débattaient, se disputaient et ne parvenaient pas à s'accorder sur la nature profonde de leur prisonnier. Thermoptès était, quant à elle, relativement silencieuse. Chose assez rare, notons-le. D'habitude, si peu avare en commentaires, en sarcasmes, elle faisait désormais preuve de parcimonie dans ses propos, étant assez perdue par les évènements récents. En effet, elle s'était bel et bien faite duper. Elle qui avait cru avoir la situation en main avait été manipulée par une force antique, selon les dires d'Aerkyr. Celui-ci avait été fou de rage lorsqu'il avait appris la transgression de la jolie fée rousse. Heureusement qu'ils avaient pu intervenir à temps pour la secourir !
Autour de la table, les trois autres comparses haussaient le ton, pendant que Tectheria, l'ancienne préceptrice de Typhlodème, restait aux soins de la fée encore choquée. Le seigneur des airs tapa du poing sur la table, en se redressant :
— Rends-toi à l'évidence, Mantarkh ! Dynamagos est revenu ! Sous les traits de ce jeune garçon !
L'interpellée se leva, la colère se lisait dans ses yeux :
— Je te certifie que non, Aerkyr ! Aie confiance en moi et en mon jugement !
— Ton jugement ? Tu peines à réaliser tes voyages, même encore aujourd'hui ! Cela fait vingt ans que tu t'entraînes, pour quels résultats ?? s'exclama l'ingénieure, furieuse.
La stupeur était partagée par toutes les personnes présentes : c'était celle qui ne perdait jamais patience, ni tempérance, elle qui restait toujours positive, faisant toujours preuve de bonté et d'altruisme.
— UN NOM !! hurla-t-elle, se levant elle aussi. Tu devais être notre guide ! On s'est tous ralliés à toi !
Mantarkh, le cœur au bord des yeux, ne comprenait pas sa réaction disproportionnée. Quelque chose avait changé. D'ailleurs, ils ne se disputaient jamais, d'ordinaire.
— J-je vous jure que je fais tout ce que je peux...
— VINGT ANS ! Vingt années que tu nous bassines avec ça ! reprit Aerkyr.
— Ce jeune homme n'est pas Dynamagos, je vous l'assure...
— Qu'est-ce que tu en sais ?! s'exclamèrent en même temps Tectheria, Aerkyr et Typhlodème.
— C'est moi qui l'ai recueilli à sa naissance.
Le silence tomba comme une masse dans la vaste pièce chargée de livres. Mantarkh se leva, tandis que les autres se rassirent, cois.
— Et pourquoi ne pas l'avoir dit, lorsqu'il s'est présenté à nous, il y a trois cycles ?? D'ailleurs, compte tenu de ton manque de discernement, il se pourrait que tu aies recueilli la réincarnation du Tyran ou quelque chose comme ça, reprit Aerkyr.
— T'entends-tu parler ?! réagit la dryade avec dédain. Il n'est pas Dynamagos, point. Et si je ne l'ai pas dévoilé, c'est tout simplement parce que je ne l'avais pas reconnu. Cela fait vingt ans ! J'ai juste réussi à extirper son identité et d'où il venait, uniquement après avoir eu l'opportunité de sonder son esprit endormi, suite à ton intervention musclée !
— Mais il a le mal en lui, cela est évident ! renchérit Typhlodème, plus mesurée.
— En effet, il a le cœur chargé de regret, de colère. Comme nous tous, non ? Rappelons-nous pourquoi nous sommes tous là, coupa Thermoptès.
Tous se retournèrent vers elle, l'ayant presqu'oubliée. Elle n'avait pas tort mais Mantarkh souleva un point obscur. Quelque chose en lui qu'elle ne comprenait pas sévissait, le poussait à la haine, à la colère et à la vindication. Quelque chose de sombre et puissant qu'elle ne put saisir, ni identifier. La séance fut levée sans qu'une solution pérenne fût trouvée. Aerkyr s'envola de la Tour, sans un regard derrière lui, s'en allant rageusement. Les fées et l'ingénieure abandonnèrent la dryade qui demeurait seule dans cette pièce qui s'obscurcissait sous le Jour couchant.
S'asseyant, elle observait le plafond d'albâtre se teindre de nuances d'ocre, orange, rose, fushia, indigo, avant que la lumière blafarde de la Nuit ne s'invitât. Détendue, les fleurs nocturnes s'épanouissant sur son corps, elle défit le lacet du bustier de sa robe et libéra sa poitrine ferme, bien qu'elle ne fût pas encore complètement découverte. Son début de transe la faisait chantonner dans un murmure hypnotique et ses pieds trouvèrent la bassine de pierre sous la table qui se remplit d'eau. Le chant monta doucement, alors que la nymphe des bois projetait une lueur olivâtre dans toute la pièce et que les fleurs grossissaient et diffusaient des fragrances puissantes et soporifiques.
Elle cherchait quelqu'un. La dryade avait besoin de comprendre les récents événements, et peut-être aurait-elle l'opportunité de lever le voile sur leurs conséquences non encore connues. En vingt ans d'entraînement, elle savait plus ou moins comment contrôler ses voyages, mais les ombres menaçantes l'attendaient à chaque détour, tentant de l'enliser dans les méandres des limbes poisseuses et marécageuses. Vigilante, l'eau à ses pieds bouillonnant, elle plongea.
Elle ouvrait les yeux sur une terre stérile. Peu de vie à l'horizon, hormis quelques cactus tordus, quelques pinèdes rachitiques, ne semblait troubler la poussière voletant sous les affres du vent du Levant. Elle marcha alors dans une direction, celle qui lui semblait la bonne, guidée par son intuition. Redressant l'oreille, il ne distingua aucun bruit, aucune variation dans l'air susceptible de l'aiguiller. Elle poursuivait sa route. Pourquoi est-elle là ? se demanda-t-elle. Sans réponse, elle marchait sans fatigue, le vent battant de poussière sa robe de feuilles, sa chevelure lâche parsemée de fleurs rouges.
Elle vit soudain au sol des empreintes qui s'effaçaient doucement. Un cheval. En observant sa foulée, elle put déterminer qu'il était au pas, déambulant tranquillement. Elle remercia intérieurement Aerkyr de les avoir initiés à la base de la chasse et de la traque ! Comment aurait-elle pu faire sinon !? Elle força l'allure et au loin, malgré le Jour tenace, elle aperçut une silhouette déformée et haute. Sûrement le cheval et son cavalier. Elle se hâta encore. Mais elle s'épuisa rapidement. Et sa cible lui échappait au même rythme serein.
Flash.
Elle se trouvait ailleurs. Loin du désert, dans l'espace ou le temps, elle l'ignorait. Mais elle le sentait au fond d'elle-même. Elle voulait revoir le cavalier, comprendre pourquoi il était au bon milieu de nulle part. Elle découvrit cependant un autre spectacle. La mort. La destruction. Hydrazhyl. Enfin ce qu'il en restait. Elle circula entre les ruines des maisons et des bâtiments. Elle trouva le chantier complètement dévasté pour leur émissaire Phalléis. Un tertre trônait au milieu de la désolation. Elle se retourna alors et constata qu'il y en avait dans toutes les ruines. Les larmes aux yeux, une seule question lui vint : qui rase un village entier mais enterre les morts ?
- Un des leurs, souffla-t-elle, en réponse à elle-même.
Ainsi, était-ce sa pénitence ? Son fardeau ? Ce n'était pas pire que pour Thermoptès, se fit-elle la réflexion. Mais, inspectant les dégâts, elle sentait le poids de la haine, de la rage vengeresse. Cela lui fit froid dans le dos, tandis qu'une ombre passait dans son cœur. Clairement, plusieurs choses étaient à l'œuvre. Et le pauvre Kryphakalos n'était pas le seul responsable de toute cette folie.
Flash.
Ce voyage fut plus long et elle vomit lorsqu'elle reprit contenance. Elle reconnut le paysage désolé qu'elle avait déjà vu. Le même village en ruine. Le même air insalubre. Les mêmes fillettes, enfin plus vraiment. Elle reconnut Scylla. Elle avait grandi depuis sa dernière visite impromptue à l'issue de l'Écho Tardif. Elle avait mûri également, désormais une adolescente bien faite. La dryade vit en elle une pureté toujours immaculée, un cœur bon et une volonté de fer. Elle débitait du bois au moyen d'une hachette, à l'arrière de sa maison. Concentrée à sa tâche, elle ne semblait pas voir arriver l'oracle.
- Vous voilà enfin, lança-t-elle, sans relever la tête.
- Tu m'attendais ? s'étonna Mantarkh en sortant de l'ombre.
- Non. J'espérais juste vous revoir.
- Ah bon ? Pourquoi, mon enfant ?
La jeune fille leva enfin les yeux sur elle. La stupéfaction figea la jolie dryade. Le visage, bien qu'encore agréable, se faisait petit à petit envahir d'écailles rouge sombre tirant sur le noir et ses yeux avaient une lueur dorée.
- Vous me paraissez si gentille, par rapport aux autres qui viennent aussi. Et vous êtes si belle. J'aimerais beaucoup vous ressembler.
- Oh, ma petite, tu as bon cœur mais accepte-toi, tu as une beauté en toi que tu ne dois pas laisser flétrir.
- Je ne veux pas de votre pitié ! Je ne comprends juste pas ce qu'il m'arrive ! Ni pourquoi je vois tous ces gens que les parents ou voisins ne voient pas !
- Tu découvriras bien assez tôt ta vraie nature, mais je ne peux le faire pour toi, expliqua Mantarkh avec douceur.
- Puissiez-vous avoir raison. Pourquoi êtes-vous là ? Je me rappelle que la dernière, c'était fugace, mais là vous semblez vous accrocher.
- Les autres que tu es la seule à voir, pourquoi viennent-ils ?
- Ils me demandent de l'aide, de voir ailleurs. Parfois, ils sont agressifs, alors je les maudis. Ils croient que c'est un rêve, en général. Mais comme ils m'ont fait mal, je leur rend la pareille. Comme mes parents m'ont toujours dit : “défends-toi ! Et tu seras respectée !”. Et parfois, ils sont gentils comme vous, alors je les aide.
- Tu es une oracle donc, comme moi. Et y en a-t-il qui viennent souvent ?
- Oh oui un ! s'exclama la jeune fille, les yeux brillants. Un très bel homme, charmant, séducteur, et... oh il est si beau et... non, non, je n'en dirais pas plus.
Scylla semblait ailleurs, comme happée par le souvenir de cet homme si magnétique, s'arrêtant de fendre les bûches.
- T'a-t-il fait faire des choses que tu n'aurais pas voulu faire ? Ou autre ? insista Mantarkh.
- Non, non. Il s'intéressait juste à moi, comme s'il semblait voir au-delà de ... ça !
Elle montra son visage grêlé, tout comme ses bras, ses côtes visibles sous sa blouse déchirée sur le côté, ses jambes nues mais musclées.
- Une dernière question, ma petite : le vois-tu toujours ?
- Non. Il m'empêchait de vivre l'instant présent, en m'emmenant dans ses pensées, dans son monde. Et j'avais ce sentiment avec lui d'être enfermée dans une bulle. Je l'aimais, vous savez. Mais cela me faisait peur. Et cela rendait jalouse ma sœur de me voir heureuse et pas elle. Alors je me suis bloquée à lui. Et chaque jour, cela me peine de ne plus le voir. Cependant, voir ma sœur heureuse et vivre à mon temps me procure plus de bonheur.
- Je compatis sincèrement à ta peine. Comment as-tu réussi à t'en défaire ?
- J-je ne sais pas trop. J'ai juste voulu que cela cesse.
La dryade la regardait d'un air songeur. Se sentant scrutée, elle rompit le silence :
- J'aiderai ton ami. Reste à savoir comment il me trouvera.
- C'est gentil pour lui. La question est plutôt quand il te trouvera.
Ce fut au tour de la regarder avec étonnement, sans savoir quoi répondre.
- Préserve-toi, petite Scylla. Garde-toi du mal.
Et elle s'arracha à son voyage. Alors qu'elle sentait de nouveau la bassine d'eau dans laquelle ses pieds baignaient, une main puissante l'empoigna par les cheveux. Dans un hurlement de douleur, elle plongea à nouveau.
Il était là, démentiel, tout de noir vêtu, parant l'obscurité avec un charisme machiavélique. Il était animé d'une folie mesurée, d'une intelligence délétère et d'une foi perverse. Elle ne voyait que lui, enveloppé dans un halo rougeâtre, l'œil de néant. Elle ne reconnut pas de suite le lieu où elle avait atterri. Seulement voilà qu'à ses pieds gisaient des monceaux de cadavres : des fées, des animaux en tout genre, des humains. Cela puait, cela suintait de sang et de fluides corporels. Cela sentait la mort cruelle et inutile. Et il l'observait attentivement, un sourire à glacer l'échine s'étirant sur son visage émacié et blafard.
- Vois mon œuvre, petite dryade ! Vois le résultat de ton échec ! Tu ne sauveras personne !
Elle était paralysée par l'horreur qui s'insinuait en elle, par la terreur qui émanait de cet être monstrueux. Avait-il vraiment tué toutes ces pauvres âmes ?
- Bien sûr que non ! Ils l'ont fait eux-mêmes, déclara-t-il dans un éclat de rire, qui résonna dans sa tête, telle une cloche infernale. Je te l'ai dit : tu ne sauveras personne : ni le petit que tu as caché, ni tes compagnons, ni toi. Renonce maintenant.
Mantarkh redressa la tête, affrontant et soutenant son regard, dans lequel elle pourrait se perdre. Elle fit le tri dans toutes ces émotions contradictoires qui se bousculaient, toutes ces sensations qui la contrariaient. Elle se devait de la haïr, elle le savait, elle le sentait.
- Jamais ! Jamais je ne renoncerais ! Qui que tu sois !
- Tu ne sais donc pas qui je suis ? Alors comment crois-tu me vaincre ? Vous ne savez même pas qui vous êtes ni le potentiel dont vous disposez !
L'ombre s'agrandit alors qu'il se levait de son siège, le rire aux lèvres, et s'approcha d'elle. Elle sentait les relents pestilentiels qui lui donnèrent la nausée le suivre. Dans le même temps, son allure altière générait une aura séductrice qui tenta la volonté de la pauvre dryade. Il l'entendait lui susurrer des obscénités des plus irrespectueuses à son égard, elle le savait, mais les “Petite traînée !”, “Suceuse zoophile !”, “Tu mériterais une punition à te faire oublier la raison !”, et autres “Salope !”, “Pompeuse ! Putain des arbres !”, la firent mouiller sans qu'elle ne comprît pourquoi. Et lorsqu'il était si proche d'elle, qu'elle sentait son souffle glacé dans le cou, et qu'il lui chuchota en lui caressant les seins avec brutalité qu'elle ne trouverait jamais l'oracle, elle faillit céder à la tentation, faillit lâcher prise et tout abandonner pour lui.
La lueur qu'il eut dans le regard la conquit presque, mais la peur prit le dessus. Elle le repoussa et claqua dans ses mains, projetant ainsi une puissante lumière verdâtre. Elle se libéra alors de sa séduisante horreur et plongea.
***
Pendant ce temps, un prisonnier souffrait. LE prisonnier. Deux sentinelles Arctanthropes
arct- = ours, anthro = homme
surveillaient la cellule de cette espèce de mutant. Heureusement, il était plutôt calme depuis plusieurs jours. Cependant, chacun redoutait de devoir entrer pour lui donner sa ration quotidienne. Aussi, la courte paille désignait le malheureux, qui devrait poser rapidement la carafe d'eau pleine et récupérer la vide. Depuis que le Seigneur Aerkyr était intervenu avec l'Ingénieure, le monstre dormait le plus souvent. Sinon, ils pouvaient l'entendre faire les cent pas, parler tout seul. Un vrai dingue. Mais ce soir, il n'en fut rien de calme.
Il était nu, dans sa cellule aux murs froids. Le mortier s'effritait sous le poids des années et des saisons. Les chaînes qui lui entravaient les poignets et les chevilles étaient fixées au sol au moyen d'un lourd anneau d'acier. Lorsqu'il s'était réveillé, quasiment trois cycles après l'épisode sadique de la fée rousse, il n'avait même pas essayé d'éprouver sa résistance, trop faible et surtout trop résigné. La solitude et le silence eurent ensuite eu raison de sa combativité. Et ce fut sans broncher qu'il avait fini par accepter sa culpabilité. Sans la moindre visite, hormis toujours ce même garde apeuré et puant le chien mouillé qui lui apportait de quoi boire (Il ne fallait surtout pas qu'il reprît des forces, n'est-ce pas ?), sa cellule lui avait semblé se rapetisser et cela lui avait miné le moral. Son ouïe s'affina, s'affûta à chaque degré que le Jour arpentait dans le ciel.
La Nuit était haute, et si fine que la lumière se faisait inexistante dans sa chambre glacée et noire. Les souvenirs de ses cauchemars lui revenaient en tête, et lui persuadèrent que la bête aux yeux noirs était tapie dans l'obscurité. Deux yeux noirs qui l'observaient. Deux yeux noirs qui le tentaient. La terreur le gagnait peu à peu, paralysé par l'inconnu. L'oreille aux aguets, il surprit alors un murmure dans les murs, un chuintement dans le pavement, un bruissement dans les ténèbres.
Les murmures devinrent des chuchotements, alors que la Nuit progressait lentement, si lentement. Les chuintements se firent grinçants, son esprit se torturant d'un imaginaire fantasmagorique, imprimant des visions troublées et dérangeantes. Les chuchotements commençaient à le harceler au creux de son oreille. L'effroi le gagnait sans difficulté, alerté par tous ces sons déformés et désincarnés ; des chaînes tintèrent dans les murs. Lorsque les premiers cris de douleur et de larmes résonnèrent à travers les murs dans son crâne, Kryphakalos perdit le contrôle de lui-même. Il se mit à tambouriner péniblement contre le sol, usant du peu de force qu'il lui restait pour se faire entendre. Les hurlements qu'il percevait étaient insupportables, l'horreur et la peine s'y transpiraient sous les bruits cinglants qu'il distinguait entre deux plaintes. Il suppliait qu'on aidât la pauvre personne.
Silence.
Les gardiens demeuraient stoïques, insensibles au raffut qu'il causait tout seul, tel un damné. Ils l'entendaient fracasser ses chaînes contre le sol, meuglant qu'on arrêta cette torture. Mais rien n'y faisait.
Kryphakalos finit par s'endormir de désespoir et d'épuisement. Mais son sommeil fut loin de tout repos. Il était tourmenté par des images inconcevables de tortures d'humains, qu'on poussait à se métamorphoser, qu'on enchaînait et qu'on martyrisait. Et quand il croyait que cela s'apaiserait, il fut assailli par une vision qu'il garderait à jamais gravée dans sa mémoire.
Il s'agissait d'une immense pièce sinistre, malgré l'éclairage blême, circulaire, aux murs gris, salis par le temps. Mais le spectacle dont il fut témoin était d'une telle atrocité, d'une telle inhumanité, d'une telle inconsidération pour la vie qu'il sentait son esprit imperméable à toute information, choqué, presque catatonique.
Une dizaine de fées femelles étaient, nues, suspendues par des crochets de boucher qui descendaient du plafond pour se planter dans leur aile, l'autre ayant été tranchée systématiquement. Leurs pieds étaient à quelques pouces du sol, et pourtant elles semblaient avoir perdu toute combativité. Elles gisaient simplement là, chacune au-dessus d'une flaque de leur sang qui gouttait de leurs plaies alaires, mais aussi des lacérations qu'elles avaient subies : fouets, lames, griffes, on ne saurait dire, ainsi que de leur intimité. Mais l'horreur avait été ou était à l'œuvre.
Une voix surgie de l'obscurité retentit, le faisant sursauter :
- Le spectacle te plaît ?
Un voile ténébreux masqua son visage, lui étouffant la vue.
Le réveil était bruyant, les hurlements entrecoupés de soubresauts dans les chaînes visant à se détacher. Le prisonnier criait au complot, aux meurtres, aux abominations. Mais les gardes restèrent stoïques. Il était fou, il n'y avait pas de doute possible.
Au lever du Jour, les fantômes du passé laissèrent doucement place au brouillard, puis à clarté vive et froide de l'aurore. Kryphakalos put enfin se calmer et se rassurer face à la tourmente qu'il l'assaillait inlassablement. Si épuisé, il se rendormit, les poignets meurtris par les chaînes et les genoux engourdis par le froid du sol.
Et ce fut en chien de fusil, les ailes couvrant sa nudité et le protégeant du froid, que Tectheria, envoyée par le Conseil, le découvrit. Elle se trouva toute attendrie de voir à cet instant ce jeune homme, sujet de toutes les discussions au sein de la Tour et tous les débats, si faible, si vulnérable, si incapable de méchanceté. Au fond d'elle-même, sans vraiment qu'elle ne s'en rendît bien compte, son choix fut fait.
Elle éleva doucement la voix, chantonnant avec une infinie candeur. La belle fée, toujours parée à la limite du conventionnel, observait ce visage masculin passer d'un air inquiet à un air apaisé. La pièce se réchauffait imperceptiblement et les murs se décoraient de chatoiements émeraude.
Lorsqu'il s'éveilla, l'esprit encore embrouillé, il crut voir une manifestation onirique des plus agréables. Découpée par la lumière aveuglante du matin, une Hylédiptère était à genoux, penchée sur lui, murmurant des airs apaisants. Dans cette stase, il profita de sa torpeur encore évidente pour détailler la créature magnifique : des boucles brunes tombaient autour d'un visage bienveillant et malicieux, bien que le reste de sa chevelure était nouée en queue-de-cheval. Le corset vert chasseur qui emprisonnait sa poitrine semblait peiner à la contenir et la jupe de dentelle bien trop courte laissait une vue très appréciable pour l'éveil d'un prisonnier. Ses cuissardes de cuir sombre sublimaient ses jambes au galbe délicat mais ferme, et la redingote faite d'un assemblage de cuir, de métal et de boucles finement ouvragées parachevait cette tenue qui lui faisait frémir le bas-ventre.
— Réveille-toi, jeune garçon, lui chuchota-t-elle en lui caressant le visage, tu as rendez-vous avec les Fondateurs.
L'interpellé s'assit, l'esprit encore ankylosé, le dos raidi par la posture de contrainte.
— J-je... N-non, s'il vous plaît, je n'en peux plus... Laissez-moi partir, gémit-il à demi-voix, sans grande conviction.
— Cela, je ne peux... déclara-t-elle, avec une once de regret. Allez, debout ! ajouta-t-elle avec plus d'entrain, en se relevant.
Sans volonté, Kryphakalos se dresse, dévoilant toute sa nudité à la clarté vive du Jour :
— Vais-je me présenter ainsi à mes geôliers ? Ou pourrais-je avoir quelques vêtements ? lança-t-il vivement.
Elle sortit d'un sac de cuir, qui était derrière à ses pieds, un pantalon de cuir doublé de feutrine et une camisole de lin blanche et les lui tendit :
— Normalement, cela devrait t'aller.
Elle conservait ce regard doux et son ton apaisant, malgré l'incongruité de la situation, la colère qui se ravivait en lui et l'incompréhension qui ne le quittait plus. Alors, il se calma quelque peu et la remercia avec un léger sourire avant d'enfiler ces frusques.
***
De retour dans cette pièce. Celle qui l'avait accueillie à son arrivée. Ils étaient tous là. Le seigneur Aerkyr, avec à sa droite la rousse Thermoptès qui baissait les yeux depuis son arrivée, prit la parole :
— Nous devons prendre une décision, d'ici le Couchant, concernant notre prisonnier. Il n'a pas avoué ni assumé ses crimes, là-dessus nous devons statuer. De plus, bien qu'on ne sache pas ce qu'il est, c'est un sensible à l'Éther ; aussi devons-nous l'intégrer à notre fondation pour l'aider à maîtriser son potentiel ?
Le silence s'installa alors. L'ingénieure, songeuse, semblait hésitante. Quel choix avaient-ils ? Ils n'avaient pas réussi à lui extorquer d'informations, il paraissait si inflexible, si obtus, si meurtri. Mantarkh avait bien tenté de leur expliquer qu'il était une victime de machination, mais elle-même n'était pas forcément objective, étant donné son passif. Elle avait envie de la croire. Néanmoins, son retour de son voyage astral l'avait laissée fébrile et confuse. D'ailleurs, en jetant un coup d'œil dans sa direction, elle la trouva fatiguée et apathique. Aerkyr, lui, était clairement déterminé à prendre une décision, quelle qu'elle soit, afin d'en finir avec ce stoïcisme qui gangrène les affaires courantes.
— Il faut envoyer aussi quelqu'un à Zincheng, ajouta Typhlodème.
— Exact ! Alors ? Prisonnier, qu'as-tu à dire ?! attaqua l'ornithantrope frontalement.
Désarçonné par la manœuvre, il balbutia son nom, qu'il avait déjà donné, avant de bredouiller son désir de partir.
— Si tu crois que tu vas t'en tirer comme cela, tu te leurres, jeune homme ! déclara de nouveau Aerkyr.
— Mon nom est Kryphakalos, alors employez-le, je vous prie ! se rebella le prisonnier. Ayez un minimum de considération... Et je vous le redis, je ne sais pas ce qu'il m'arrive.
Tectheria, assise à la droite de son amie l'ingénieure, eut un léger sourire que surprit le jeune homme aux ailes noires. La fée rousse releva la tête :
— Mérite-il vraiment autant de considération ? Le mal le ronge, cela se voit !
— Ne parle pas de ce que tu ne maîtrises pas, s'interposa la dryade à la robe feuillue. Je vous assure qu'il ne représente pas une menace !
— Ton esprit divague et tu manques d'objectivité ! surenchérit l'ingénieure, acerbe.
Le débat se délitait complètement et commençait à dégénérer. Le ton montait. La colère grondait dans leur cœur et Kryphakalos paraissait désabusé par la tournure des événements.
Quand soudain, une voix retentit, claire et forte, alors que tout le monde se taisait :
— Envoyez-moi à Zincheng avec lui. Je me porte garant pour lui.
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Wedreca
12 octobre 2024 à 20:36
En voilà, un long chapitre ! Et ils ne savent toujours pas quoi faire de lui...

Bon, sinon, ça n'a pas l'air cool d'être Oracle. Des voyages comme ça, ça ne vend pas du rêve :/. J'espère au moins que c'est bien payé ;).

Et un chapitre de plus (mais j'ai l'impression que tu les écris plus vite que je ne les lis :P).
Soyez respectueux
Répondre
Utilisateur supprimé
1 octobre 2024 à 07:15
Oui cette histoire est toujours aussi prenante et agréable à lire.
Soyez respectueux
Répondre
Photo de profil de Monsieur Plume
Monsieur Plume
29 septembre 2024 à 20:15
Je suis un peu à court d’inspiration pour les commentaires, désolé…
Mais j’ai encore beaucoup aimé ce nouveau chapitre, toujours aussi prenant et bien écrit !
Soyez respectueux
Répondre

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