Réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Entre les lignes — Chapitre 6
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Entre les lignes
Chapitre 6
Chapitre 6
La rentrée en deuxième année de Master s'effectue sous un ciel de septembre d'une clarté insultante. Je franchis les portes de l'université non plus comme l'étudiant fébrile que j'étais, mais comme un étranger à ma propre jeunesse. L'été m'a transformé. L'épisode de la silhouette poursuivie dans la rue a agi comme une cautérisation finale : la plaie est toujours là, mais elle est recouverte d'une peau morte, insensible et dure. Je ne suis plus Dorian, le « super ami » de Nans ; je suis Dorian Dubry, une entité intellectuelle dévouée à une seule cause : l'excellence littéraire comme mode de survie.
Dès le premier séminaire de recherche, l'atmosphère change quand je pénètre dans la salle. Mon arrivée impose un silence immédiat. Je dégage une aura de froideur si tranchante qu'elle semble physiquement repousser mes camarades. Je m'installe au premier rang, sans un regard pour ceux qui furent mes pairs. Sarah est là, quelque part au fond, mais je ne tourne pas la tête. Pour moi, elle appartient à une vie antérieure, à l'époque où j'avais encore besoin de me justifier. Je pose mes dossiers sur la table avec une précision millimétrée. Je suis devenu une figure de marbre, un bloc de glace que personne n'ose approcher.
— Monsieur Dubry, commence le professeur en parcourant mon projet de mémoire, votre sujet sur la « Sémiotique de l'absence dans le roman contemporain » est d'une ambition rare. Mais ne craignez-vous pas de vous perdre dans une abstraction trop... décharnée ?
Je lève les yeux vers lui. Mon regard est devenu un laser froid, dénué de la moindre hésitation.
— L'abstraction est la seule forme de politesse face au vide, Monsieur, réponds-je d'une voix monocorde, sans timbre. La chair finit par pourrir ou par s'enfuir. Seule la structure reste.
Un frisson parcourt la salle. Je sens les regards peser sur ma nuque, un mélange d'admiration forcée et de crainte pure. Je suis devenu l'élève le plus brillant, celui dont les interventions sont si affûtées qu'elles découragent toute contradiction, mais je suis aussi le plus redouté. On ne m'invite plus à boire des verres sur les quais. On ne me demande plus mes notes. Je suis devenu une île déserte, entourée d'eaux glaciales.
Cette froideur est mon armure. Elle me permet de ne pas m'effondrer quand, au détour d'un chapitre sur Proust, je tombe sur le mot « souvenir » ou « vert ». Elle me permet de traiter mon propre cœur comme un organe étranger, une machine défaillante que je contrains au silence par la force de l'intellect. À la cafétéria, je déjeune seul, les yeux rivés sur un exemplaire de Blanchot, ignorant superbement les murmures qui s'arrêtent sur mon passage. « Il est devenu fou », disent certains. « Il est juste génial », répondent d'autres. La vérité est ailleurs : je suis simplement mort à tout ce qui n'est pas ma mission.
Le soir, le rituel n'a pas changé, mais il s'est durci. Je rentre dans ma chambre, je ferme le verrou, et je redeviens l'esclave de mon manuscrit. Ma romance dramatique avance à pas de géant. J'y écris des scènes d'une cruauté magnifique, où je dissèque les sentiments de Nans et les miens avec la froideur d'un médecin légiste. Je ne pleure plus. Les larmes de l'été ont séché la source. Je transforme chaque souvenir de sa peau, chaque vision de sa verge longue et grosse, chaque contact de ses couilles lisses, en des paragraphes de pure poésie érotique et tragique. Je ne le cherche plus sur les réseaux sociaux. J'ai compris que le Nans que je cherchais n'existe plus que sous ma plume.
Je passe des nuits entières à travailler sur la syntaxe, à traquer le cliché, à épurer mon style jusqu'à ce qu'il devienne aussi tranchant qu'un scalpel. Je donne tout ce que j'ai pour cette dernière année. Je veux que ma soutenance soit un séisme. Je veux que mon nom soit synonyme d'une exigence que personne ne pourra égaler. C'est ma façon de hurler au monde que j'ai survécu, même si pour cela j'ai dû tuer en moi toute capacité d'empathie.
Un jour, à la fin d'un cours, un étudiant tente de m'aborder. Il est nouveau, il ne connaît pas encore les codes.
— Salut Dorian, j'ai trouvé ton intervention sur la mort de l'auteur super intéressante. Tu voudrais en discuter autour d'un café ?
Je range mes affaires sans même le regarder. Je sens son hésitation, son envie de percer ma muraille.
— Le café ne m'intéresse pas, réponds-je en refermant mon sac. Et la discussion est un luxe que mon emploi du temps ne me permet pas. Bonne journée.
Je le laisse là, pétrifié. Je sors de l'amphi, le dos droit, l'esprit déjà tourné vers la prochaine heure de recherche. Je suis devenu cette crypte de marbre où gît le souvenir de Nans, protégée par des murs si épais que même la chaleur du soleil ne peut plus les traverser. Je suis seul, je suis froid, et je suis exactement là où Nans voulait que je sois : au sommet de mon art, prêt à devenir l'écrivain qui transformera son absence en éternité. Le vide est devenu ma force, et le silence, ma plus belle partition.
Les mois ont passé avec une régularité de métronome funèbre, et nous sommes désormais au milieu de cette deuxième année de Master. L'hiver s'est installé, figeant la ville dans un gris de plomb qui s'accorde parfaitement à mon humeur. Ma vie est une boucle ininterrompue : amphis, recherches, écriture, solitude. Je suis une ombre familière de la bibliothèque universitaire, celui que l'on ne salue plus car on sait qu'il ne répondra pas. Mon armure de marbre est devenue ma peau ; je ne ressens plus le froid, ni la faim, seulement une volonté de fer de mener mon projet à son terme. Je donne tout ce qu'il me reste d'énergie pour que ce mémoire soit le chef-d'œuvre que Nans imaginait.
Un après-midi de janvier, alors que mes yeux brûlent à force de parcourir des microfilms, je m'accorde une pause dans la section des magazines. Je feuillette une revue littéraire indépendante, un numéro consacré aux nouvelles formes de narration. Mon regard s'arrête brusquement sur un encadré de deux pages, un article sur l'esthétique du silence qui n'est pas signé. Dès les premières lignes, mon sang se glace dans mes veines. Chaque phrase est une décharge électrique. Je reconnais ce rythme ternaire, ces métaphores audacieuses et cette façon unique de ponctuer les idées par des silences typographiques. C'est lui. C'est le style de Nans. Chaque mot est une empreinte digitale que je serais capable d'identifier parmi des milliers.
Le lendemain matin, je contacte le magazine, ma voix retrouvant son ton le plus sec et professionnel pour dissimuler le tremblement de mes mains.
— Bonjour, je souhaite connaître l'identité de l'auteur de l'article sur le silence paru dans votre dernier numéro.
— Un instant, monsieur... Je vérifie... Ah, cet article nous a été envoyé par un contributeur extérieur via une boîte postale anonyme. L'auteur ne souhaite pas que son nom apparaisse pour des raisons personnelles.
— C'est une question de recherche universitaire, je dois impérativement le joindre.
— Je regrette, monsieur, mais nous respectons l'anonymat de nos auteurs. Nous ne pouvons rien faire pour vous.
— Un instant, monsieur... Je vérifie... Ah, cet article nous a été envoyé par un contributeur extérieur via une boîte postale anonyme. L'auteur ne souhaite pas que son nom apparaisse pour des raisons personnelles.
— C'est une question de recherche universitaire, je dois impérativement le joindre.
— Je regrette, monsieur, mais nous respectons l'anonymat de nos auteurs. Nous ne pouvons rien faire pour vous.
Je raccroche, le cœur lourd comme une pierre. La déception est immense, une brûlure sourde qui s'ajoute à toutes les autres, mais je ne montre rien. Je retourne à ma table de travail, le visage impassible, alors qu'à l'intérieur, c'est un séisme. L'espoir m'a encore une fois trahi, me laissant plus seul que jamais face à mes piles de livres.
En ce moment, je ne me sens pas en forme du tout. Une fatigue accablante me pèse sur les épaules, comme si le poids de ces deux années de solitude se manifestait physiquement. J'ai le teint pâle, des cernes profonds et mes mains tremblent parfois sans raison. Je finis par prendre rendez-vous chez le médecin du campus.
— Vous êtes dans un état de surmenage avancé, Monsieur Dubry. Votre tension est basse et vous semblez épuisé. On va faire une prise de sang pour être sûr qu'il n'y a rien de plus grave, comme une anémie, mais selon moi, c'est simplement le stress des examens et votre rythme de vie.
Le lendemain matin, je me rends au laboratoire d'analyses. Je suis dans mon état habituel : froid, coincé, les traits figés dans une expression d'indifférence totale. Je ne salue personne, je m'assois et j'attends. Lorsque l'infirmière m'appelle, je la suis dans le petit box blanc avec une raideur de condamné. Elle semble avoir à peu près mon âge. Elle porte une blouse impeccable et dégage une énergie qui me semble presque agressive tant elle est vivante. Elle remarque immédiatement mon attitude.
— Dites-moi, vous allez à l'échafaud ou c'est juste l'idée de l'aiguille qui vous transforme en statue ?
Je ne réponds pas, me contentant de poser mon bras sur le coussin avec une tension extrême.
— Respirez, monsieur le futur écrivain. Je parie que vous passez trop de temps avec vos bouquins et pas assez au soleil.
— Je ne vois pas le rapport.
— Le rapport, c'est que si vous continuez à contracter votre biceps comme ça, l'aiguille ne passera jamais. Allez, détendez-vous. Pensez à quelque chose de beau. Un paysage, un café en terrasse...
— Je ne vois pas le rapport.
— Le rapport, c'est que si vous continuez à contracter votre biceps comme ça, l'aiguille ne passera jamais. Allez, détendez-vous. Pensez à quelque chose de beau. Un paysage, un café en terrasse...
Elle commence à préparer son matériel avec une dextérité rassurante. Elle me parle de la pluie, du quartier, de la machine à café en panne au laboratoire. Elle cherche à me distraire avec une persévérance qui finit par fissurer ma défense. Au moment où elle me pique, elle fait une petite grimace comique.
— Et voilà, même pas mal ! Vous voyez, vous êtes toujours en vie.
Sans que je ne puisse le contrôler, un petit rire nerveux m'échappe, et pour la première fois depuis des mois, un véritable sourire étire mes lèvres. C'est une sensation étrange, presque douloureuse, comme si mes muscles faciaux avaient oublié comment faire. Je la regarde vraiment pour la première fois. Elle a un visage doux, des yeux pétillants de malice.
— Ah, enfin ! C'est beaucoup mieux comme ça. Vous devriez essayer plus souvent, ça vous va bien.
— Merci.
— Merci.
Elle termine le pansement et range les tubes avec soin. Elle me regarde un instant, son expression devenant un peu plus sérieuse, presque protectrice.
— Écoutez, si vous voulez comprendre vos analyses quand elles arriveront, n'hésitez pas à repasser me voir. Je m'appelle Noélie. Je vous expliquerai les résultats si le médecin est trop pressé.
— C'est gentil, Noélie. Je repasserai.
— C'est gentil, Noélie. Je repasserai.
Je sors du laboratoire avec une sensation de légèreté que je n'avais pas ressentie depuis le départ de Nans. Ce sourire, cette brève connexion avec Noélie, ont agi comme une bouffée d'oxygène dans mon existence asphyxiée. Je retourne à mes cours, mais cette fois, l'ombre de la bibliothèque me semble un peu moins froide. Je repense à son nom, Noélie, et à la douceur de son regard. Pour la première fois, le vide en moi ne semble plus tout à fait total.
Le retour au laboratoire, quelques jours plus tard, ne ressemble en rien à ma première visite. Je ne suis plus cette statue de glace que Noélie avait dû dégivrer à la pointe de l'humour. Les résultats de mes analyses sont arrivés, confirmant une anémie ferreuse et un épuisement généralisé, mais c'est l'idée de revoir ce visage vivant qui anime mes pas. Quand je pousse la porte, Noélie est en train de ranger des dossiers. En me voyant, son regard s'illumine d'une étincelle de reconnaissance immédiate.
— Tiens, le revenant ! Tu as meilleure mine, même si tu restes un peu pâle. Tu viens pour les chiffres ou pour le sourire ?
— Un peu des deux, je suppose.
— Un peu des deux, je suppose.
Elle parcourt mes résultats d'un œil expert, m'expliquant avec une pédagogie douce les carences que mon rythme de vie monacal a infligées à mon corps. Mais très vite, la discussion dévie. Mon service se termine dans dix minutes, me dit-elle, si tu m'attends, on pourrait prendre ce café dont je parlais. J'accepte, surpris par ma propre facilité à dire oui. Dix minutes plus tard, nous sommes assis dans un petit bistrot chauffé, loin du silence oppressant de la bibliothèque. Noélie est une force de la nature, un contrepoint parfait à ma mélancolie. Elle m'écoute parler de mes études, de mon Master 2, et pour la première fois, je ne me sens pas jugé pour mon ambition ou ma froideur passée.
— Tu sais Dorian, tu vis trop dans tes livres. C'est beau de vouloir réussir, mais il ne faut pas oublier de respirer entre les chapitres.
Cette rencontre marque le début d'une amitié profonde qui va jalonner tout le reste de mon année universitaire. Nous prenons l'habitude de nous voir deux ou trois fois par semaine. Noélie devient ma bouffée d'oxygène, celle qui me force à quitter mon bureau pour marcher dans les parcs ou simplement pour discuter de tout et de rien. Pourtant, malgré notre proximité, il existe un jardin secret dont je garde la clé avec une férocité absolue. Elle ne connaît pas l'existence de mon manuscrit sur Nans, et je ne lui parle jamais de cette relation qui m'a brisé. Pour elle, je suis simplement un étudiant brillant et solitaire qui se remet d'un surmenage. Ce livre, cette romance dramatique imprégnée de ma chair et de mes larmes, je le garde pour moi, caché dans l'ombre de mon tiroir comme une relique sacrée.
Parallèlement à cette renaissance sociale que je mène avec elle, ma vie académique atteint des sommets de brillance. L'équilibre précaire que Noélie apporte à mon quotidien semble décupler mes capacités intellectuelles. Je ne suis plus brillant par désespoir, mais par une sorte de clarté souveraine. Mes professeurs sont stupéfaits par la maturité de mes analyses. Mon mémoire sur la sémiotique de l'absence devient la référence absolue de la promotion. Lors des séminaires, mes interventions sont toujours aussi tranchantes, mais elles ont gagné en profondeur. Je ne suis plus le robot de la rentrée ; je suis un chercheur habité par une urgence vitale que personne ne peut tout à fait déchiffrer.
Je donne tout pour cette dernière ligne droite. Je passe mes nuits à peaufiner mon manuscrit secret, celui dont Noélie ignore tout. Les mois défilent, le printemps revient, et avec lui la préparation de la soutenance finale. Je travaille seize heures par jour, mais je ne m'effondre plus. Je mange, je dors un peu, je vois Noélie pour maintenir un lien avec le monde réel, et je replonge dans l'encre. Elle me voit évoluer, elle admire ma détermination, mais elle n'aura jamais accès à cette part de moi qui appartient encore tout entier à Nans.
Ma réputation à la faculté est désormais celle d'un prodige solitaire que seule une jeune infirmière parvient à apprivoiser. Les autres étudiants me regardent toujours avec une certaine crainte, mais je m'en moque. Mon monde s'est resserré autour de deux pôles : l'excellence de mes cours, que j'affiche avec une assurance glaciale, et la simplicité salvatrice de mes moments avec Noélie. Elle m'apprend que l'on peut vivre au présent, même si mon passé reste un fardeau que je refuse de partager. Elle est mon ancrage, le rempart qui m'empêche de sombrer, même si elle ne soupçonne pas l'ampleur de la tempête qui fait rage sous mon crâne dès que je suis seul.
Un soir de mai, alors que nous marchons le long des quais, elle me regarde avec une curiosité tendre.
— À quoi tu penses, Dorian ? Tu as ce regard perdu, comme si tu cherchais quelque chose au-delà de l'horizon.
— Je pense juste à l'avenir, Noélie. À tout ce que je dois encore accomplir pour être enfin en paix.
— Je pense juste à l'avenir, Noélie. À tout ce que je dois encore accomplir pour être enfin en paix.
Le jour de la remise des diplômes s'annonce sous un soleil radieux, un éclat de lumière qui semble presque indécent face à la solennité de l'instant. L'université est en effervescence. Dans le grand amphi, l'air est chargé de l'odeur du papier vieux et du parfum des familles venues célébrer la réussite de leurs enfants. Je me tiens là, dans mon costume sombre, redevenu ce Dorian Dubry impérial et distant. Ma soutenance a été un triomphe absolu, la note maximale m'a été décernée avec les félicitations du jury, me propulsant au rang de major de promotion. Je suis le centre de tous les regards, mais mon esprit est ailleurs.
Noélie est là, assise au troisième rang. Elle détonne dans cette assemblée de professeurs rigides par sa fraîcheur et son sourire sincère. Elle n'appartient pas à ce monde de lettres mortes, elle est la vie qui palpite. Lorsque mon nom est appelé et que je monte sur l'estrade pour recevoir mon diplôme de Master 2, je cherche son regard. Elle me fait un petit signe de la main, les yeux brillants de fierté. Pour elle, cette victoire est le résultat de mon acharnement ; elle ignore que c'est aussi le fruit d'une promesse faite à un fantôme.
Une fois la cérémonie terminée, nous nous retrouvons dans la cour d'honneur. La foule se presse, les bouchons de champagne sautent, mais nous formons une petite bulle de calme. Noélie s'approche de moi, rayonnante.
— Félicitations, Monsieur le Major. Tu vois, tu l'as fait. Tu es enfin libre maintenant.
— Je ne sais pas si on n'est jamais vraiment libre, Noélie. Mais je suis arrivé au bout de ce chemin.
— Je ne sais pas si on n'est jamais vraiment libre, Noélie. Mais je suis arrivé au bout de ce chemin.
Elle me regarde longuement, avec une tendresse qui semble soudain déborder de son cadre habituel. Sans crier gare, elle réduit l'espace entre nous, pose ses mains sur mes épaules et m'embrasse. C'est un baiser doux, chaleureux, qui sent la vie et l'espoir. C'est la première fois qu'elle franchit cette barrière physique de cette manière. Sur le coup, mon corps se fige, surpris par cette chaleur humaine que je n'ai plus autorisée depuis cette nuit de mai avec Nans. Je ne la repousse pas, mais au fond de moi, un cri sourd retentit. Ce baiser est une ancre dans le présent, alors que chaque fibre de mon être est encore hantée par le passé.
Alors que nous nous détachons, un appariteur de la faculté s'approche de moi, un pli à la main.
— Monsieur Dubry ? Un coursier a déposé ceci pour vous à l'accueil ce matin.
Je prends l'enveloppe cartonnée. À l'intérieur se trouve un exemplaire de la revue littéraire indépendante, celle-là même où j'avais cru reconnaître le style de Nans en janvier dernier. Noélie, intriguée, reste à mes côtés. J'ouvre le magazine à la page de l'article sur le silence. Dans la marge blanche, une annotation manuscrite à l'encre noire attire mon regard. Une écriture cursive, nerveuse et élégante que je connais mieux que ma propre signature.
— Félicitations pour ton Master, Dorian. Je n'ai jamais douté que tu serais le premier. Continue d'écrire, je serai toujours quelque part entre tes lignes. N.
Le monde bascule. Le baiser de Noélie s'évapore instantanément de mes lèvres pour ne laisser que le goût de la cendre. Mes mains tremblent si fort que je manque de lâcher la revue. Il est là. Il me suit. Il m'observe. Ce n'était pas une illusion de mon esprit malade ; Nans est vivant, il est proche, et il vient de faire voler en éclats mon armure de marbre au moment même où je pensais avoir trouvé un équilibre.
— Qu'est-ce que c'est, Dorian ? Tu es tout pâle... C'est une mauvaise nouvelle ? demande Noélie, inquiète, posant sa main sur mon bras.
Je referme brusquement le magazine, le serrant contre mon cœur avec une force désespérée. Je la regarde, mais je ne la vois plus. Je ne vois que ce "N" gribouillé dans la marge.
— Non, ce n'est rien. Juste une correction que j'avais oubliée.
Je mens avec une aisance qui me dégoûte. Je sens le poids de mon manuscrit secret dans mon sac, ce livre que Noélie ne lira jamais. Le signal a été envoyé. Le diplôme en main, le baiser d'une femme sur les lèvres, je réalise avec une horreur glacée que je suis plus que jamais prisonnier de Nans. Je suis major de promotion, je suis l'écrivain de demain, mais je ne suis qu'un homme qui court après une ombre qui joue avec ses nerfs.
Je quitte la cour de l'université, Noélie à mon bras, mais mon âme est déjà repartie en chasse. La fête peut commencer pour les autres, pour moi, la véritable quête vient de recommencer. L'encre de Nans vient de recouvrir le sel de Noélie, et je sais que la nuit qui vient sera la plus longue de ma vie.
Fin du chapitre 6.
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