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Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Entre les lignes — Chapitre 13
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Entre les lignes
Chapitre 13
Chapitre 13
Le trajet de retour fut un long tunnel de douleur, de brouillard et de grisaille. Derrière le volant, je n'étais plus qu'une ombre, un automate guidant une machine à travers les paysages embrumés de l'aube qui défilaient sans que je puisse les voir vraiment. Mes yeux, rougis par le manque de sommeil, l'épuisement émotionnel et les larmes qui ne cessaient de monter par vagues incontrôlables, restaient fixés sur l'asphalte, mais mon esprit, lui, était resté là-bas. Il était resté dans cette chambre aux volets clos, dans cette cuisine baignée de vapeur et de tendresse, dans les bras de l'homme qui avait emporté mon âme avec lui sur le perron de sa maison.
Chaque kilomètre parcouru vers mon domicile agissait comme une corde que l'on tend jusqu'à la rupture. Je pleurais sans bruit, de ces larmes lourdes et silencieuses qui coulent toutes seules, brûlantes sur les joues et froides dans le cou. Je revoyais Nans courir derrière la voiture, j'entendais encore l'écho de sa voix brisée criant son amour dans l'air glacial. Le contraste entre la vérité absolue de ce week-end et le mensonge monumental qui m'attendait à l'arrivée me donnait une nausée physique. Comment allais-je pouvoir franchir le seuil ? Comment allais-je pouvoir regarder Noélie, lui parler, l'embrasser, alors que chaque fibre de mon être, chaque pore de ma peau, hurlait le nom d'un autre ?
Il m'a fallu environ vingt minutes pour atteindre notre quartier. Vingt minutes de supplice pour parcourir la distance qui séparait mon paradis clandestin de ma réalité officielle. Il était presque sept heures du matin quand je me suis garé à quelques mètres de la maison, incapable de faire face immédiatement. Le moteur s'est tu, laissant place au silence oppressant de l'habitacle. Mon cœur battait avec une irrégularité terrifiante, cognant contre mes côtes comme un animal piégé. J'ai pris mon téléphone, les mains tremblantes, pour tenir la promesse faite à Nans. C'était mon dernier acte de liberté, mon dernier lien avec la vie que j'avais choisie avant de reprendre celle qu'on m'imposait.
06:52 : "Je suis arrivé. Je suis devant la maison, mais je n'arrive pas à sortir de la voiture. Mon cœur est resté avec toi, Nans. Je t'aime plus que les mots ne peuvent le dire. Ce week-end a été ma seule vérité en dix ans. Je t'écris dès que je peux. Ne m'oublie pas."
J'ai fixé l'écran jusqu'à ce qu'il s'éteigne, me laissant dans la pénombre de la voiture. J'ai pris de longues inspirations saccadées, essayant de calmer les tremblements de mes membres. Je suis allé dans le miroir du pare-soleil pour inspecter les dégâts : mes yeux étaient bouffis, injectés de sang, mon visage marqué par la fatigue et le deuil. J'ai frotté ma peau, j'ai passé un mouchoir humide sur mon visage, tentant d'effacer les traces de mon bonheur et de ma détresse. Je devais redevenir Dorian, l'écrivain sérieux, le mari aimant qui rentre d'un séminaire fatigant. Je devais remettre mon masque de citoyen exemplaire.
Quand j'ai finalement tourné la clé dans la serrure, le cliquetis métallique m'a semblé être celui d'une cellule de prison. Le silence qui m'a accueilli à l'intérieur était pesant, presque solide. La lumière du jour commençait à filtrer froidement à travers les rideaux du salon. Je m'attendais à trouver la maison endormie, le calme plat d'un lundi matin ordinaire. Mais en entrant dans la pièce principale, je me suis figé, le souffle coupé.
Noélie était là. Elle n'était pas au lit. Elle était assise sur le canapé, parfaitement immobile dans la pénombre de ce matin naissant. Elle ne lisait pas, ne regardait pas la télévision. Elle fixait simplement le vide devant elle, les mains jointes sur ses genoux. Lorsqu'elle a tourné la tête vers moi, son expression m'a glacé le sang. Elle n'avait pas l'air en colère ; elle avait l'air habitée par une gravité solennelle, une intensité que je ne lui avais jamais connue en dix ans de vie commune.
— Tu es là, a-t-elle dit d'une voix monocorde, sans timbre, presque spectrale.
— Oui... le trajet a été long. Je suis épuisé. Tu... tu n'as pas dormi ? Pourquoi es-tu déjà levée ?
— Oui... le trajet a été long. Je suis épuisé. Tu... tu n'as pas dormi ? Pourquoi es-tu déjà levée ?
Je restais près de la porte, mes sacs encore à la main, me sentant comme un étranger, un intrus dans ma propre demeure. La culpabilité me frappait au ventre comme un coup de poing. Noélie s'est levée lentement, avec une précaution inhabituelle. Elle s'est approchée de moi, s'arrêtant à une courte distance, ses yeux sondant les miens avec une lucidité qui me terrifiait. Je craignais qu'elle n'ait tout deviné, qu'elle n'ait senti l'odeur de Nans sur mes vêtements ou lu la trace de ses baisers sur mon cou.
— Dorian, j'ai passé tout le week-end à réfléchir. À nous deux. À cette dispute terrible que nous avons eue juste avant que tu ne partes. Je voulais t'appeler cent fois, je voulais te dire tellement de choses, mais je savais que tu avais besoin de ce calme, de cet isolement pour finir ton livre.
Elle a pris une grande inspiration, sa poitrine se soulevant de manière erratique. Ses mains se sont rejointes sur son ventre, un geste protecteur, presque instinctif, qui a immédiatement attiré mon regard. Un silence de mort, un silence de plomb, s'est installé entre nous deux.
— Il y a quelque chose que je devais te dire avant ton départ, mais j'avais peur, a-t-elle continué, sa voix commençant à trembler. Peur de ta réaction, peur que ce ne soit pas le bon moment alors que tu es en plein processus de création... Mais je ne peux plus attendre. Je ne peux plus porter ce secret seule une minute de plus.
Je sentais le sol se dérober sous mes pieds. Le monde semblait ralentir, chaque particule de poussière dans l'air devenant visible. J'ai posé mes sacs au sol, le bruit sourd sur le tapis résonnant comme une sentence irrévocable.
— Noélie ? Qu'est-ce qui se passe ? Tu me fais peur...
Elle a fait un dernier pas vers moi, ses yeux s'emplissant de larmes, mais cette fois, c'étaient des larmes d'une émotion indescriptible, un mélange de joie terrifiée et d'espoir immense. Elle a pris mes mains dans les siennes, ses doigts étaient glacés.
— Je suis enceinte, Dorian. Je l'ai appris vendredi, juste avant que tu ne prennes la route. On va avoir un enfant.
Le mot a explosé dans mon cerveau comme une déflagration. Enceinte. Un enfant.
Pendant un instant, le noir s'est fait devant mes yeux. L'image de Nans, ses promesses de nous retrouver, notre projet fou de vie commune, tout a été balayé, pulvérisé par une vague de réalité d'une violence inouïe. Un enfant. Le lien ultime. L'ancre définitive. Noélie s'est jetée contre moi, pleurant de soulagement, se serrant contre mon torse avec une force qui me coupait la respiration.
— C'est merveilleux, n'est-ce pas ? On va recommencer à zéro, Dorian. Ce bébé va tout changer entre nous. On va enfin être une vraie famille.
Je suis resté les bras ballants, le regard vide fixé sur le mur. Mes mains ont fini par se poser sur son dos par pur réflexe, mais mon cœur, lui, venait de se briser en mille éclats impossibles à recuire. Je pensais à Nans qui attendait mon message à cet instant précis, je pensais à la peau de Nans, à sa voix, et je réalisais avec une horreur absolue que le piège de la vie s'était refermé sur nous avec une précision chirurgicale. La nouvelle que j'aurais dû célébrer comme le plus beau jour de mon existence sonnait, en cet instant précis de sept heures du matin, comme l'arrêt de mort de mon seul véritable amour.
Je l'ai serrée contre moi, feignant une joie qui m'étouffait, tandis que dans ma tête, je hurlais d'une douleur que personne, jamais, ne pourrait soulager. La vie que j'avais touchée du doigt ce week-end venait d'être enterrée sous le poids d'une responsabilité que je n'avais pas choisie, mais que je devais désormais porter jusqu'à la fin de mes jours.
Le soleil finissait de percer la brume matinale, inondant le salon d'une clarté crue qui semblait vouloir débusquer chaque zone d'ombre de mon âme. Noélie, suspendue à mon cou, pleurait de joie, son corps secoué par des sanglots de délivrance. Pour elle, ce lundi matin marquait le début d'une ère nouvelle, la rédemption de notre couple. Pour moi, c'était le premier jour de ma vie de captif volontaire.
— Il faut que tu t'assoies, Dorian, a-t-elle murmuré en se détachant enfin, les joues brillantes de larmes. Je vais nous préparer un petit-déjeuner. On a tant de choses à organiser, tant de choses à se dire.
Je l'ai suivie mécaniquement dans la cuisine, cette même pièce que j'avais quitté le vendredi précédent dans un accès de rage. Je me suis assis à la table, les mains posées à plat sur le bois verni. Chaque objet familier — la cafetière qui commençait à ronronner, le sucrier, le carillon de l'entrée — me paraissait soudain étranger, comme si j'étais revenu dans la maison d'un autre. La culpabilité m'oppressait le thorax, une sensation physique de suffocation alors que je regardais ma femme s'activer avec une énergie qu'elle n'avait pas eue depuis des mois. Elle rayonnait d'un bonheur qui me faisait horreur, car j'en étais le destinataire indigne.
Mon téléphone, posé sur le bord de la table, a vibré. Une vibration brève, mais qui a résonné dans mon crâne comme un coup de tonnerre.
Je savais que c'était lui. Je savais que Nans avait lu mon message de 06:52 et qu'il répondait avec tout l'amour et l'espoir que nous avions cultivés durant quarante-huit heures. Mon cœur a bondi dans ma poitrine, un mélange de désir brûlant et de terreur pure.
Je savais que c'était lui. Je savais que Nans avait lu mon message de 06:52 et qu'il répondait avec tout l'amour et l'espoir que nous avions cultivés durant quarante-huit heures. Mon cœur a bondi dans ma poitrine, un mélange de désir brûlant et de terreur pure.
— C'est ton éditeur ? a demandé Noélie en posant un bol de café devant moi, son regard pétillant de curiosité.
— Sans doute... ou un message automatique pour la fin du séminaire, ai-je menti, ma voix, sonnant creuse à mes propres oreilles.
— Sans doute... ou un message automatique pour la fin du séminaire, ai-je menti, ma voix, sonnant creuse à mes propres oreilles.
Je n'ai pas touché à l'appareil. Je l'ai laissé face contre table, sentant sa présence comme un objet radioactif. Noélie s'est assise en face de moi, a pris mes mains dans les siennes et a commencé à parler de dates, de rendez-vous médicaux, de la chambre qu'il faudrait repeindre. Je hochais la tête, je forçais mes lèvres à s'étirer en un sourire de circonstance, je prononçais les mots qu'elle attendait. « C'est incroyable », « On va s'organiser », « Je suis sous le choc ». Chaque mot était un mensonge, chaque respiration une trahison.
Pendant qu'elle listait les prénoms qu'elle aimait, mon esprit dérivait vers la forêt, vers le canapé de Nans, vers cette peau que je ne toucherais peut-être plus jamais. Je mourais d'envie de m'enfermer dans la salle de bain pour lire cette réponse, pour me gorger une dernière fois de sa voix avant que le rideau ne tombe.
— Tu es très silencieux, Dorian, a-t-elle remarqué, son expression se teintant d'une légère inquiétude. Je sais que c'est beaucoup à digérer d'un coup...
— C'est juste... l'émotion, Noélie. Je ne m'y attendais pas du tout. J'ai besoin d'un peu de temps pour réaliser, ai-je répondu en essayant de donner à ma détresse l'apparence de la stupéfaction paternelle.
— C'est juste... l'émotion, Noélie. Je ne m'y attendais pas du tout. J'ai besoin d'un peu de temps pour réaliser, ai-je répondu en essayant de donner à ma détresse l'apparence de la stupéfaction paternelle.
Dès qu'elle s'est levée pour aller chercher son téléphone dans l'entrée, j'ai saisi le mien. D'un mouvement furtif, j'ai déverrouillé l'écran. Une notification s'affichait : Nans - 1 nouveau message.
Je l'ai ouvert, le pouce tremblant.
07:15 : "Je n'ai pas bougé de l'allée. L'odeur de ton parfum est encore partout dans la maison et c'est un supplice. Reprends ta place là-bas, mais n'oublie jamais que ton foyer est ici, avec moi. Je t'attendrai le temps qu'il faudra. Je t'aime à en crever, mon écrivain."
07:15 : "Je n'ai pas bougé de l'allée. L'odeur de ton parfum est encore partout dans la maison et c'est un supplice. Reprends ta place là-bas, mais n'oublie jamais que ton foyer est ici, avec moi. Je t'attendrai le temps qu'il faudra. Je t'aime à en crever, mon écrivain."
Les mots ont transpercé mon cœur avec une précision chirurgicale. "Je t'attendrai le temps qu'il faudra". S'il savait. S'il savait que ce n'était plus seulement une question de courage ou de choix, mais qu'un être de chair et de sang venait de se dresser entre nous, une ancre que je ne pourrais jamais lever sans devenir un monstre.
Noélie est revenue dans la pièce, un grand sourire aux lèvres.
— J'ai déjà pris rendez-vous pour la première échographie ! C'est dans deux semaines. Tu seras là, n'est-ce pas ?
J'ai éteint l'écran, le glissant dans ma poche comme on cache une arme de crime. J'ai regardé Noélie, sa vulnérabilité, son espoir, son ventre encore plat qui contenait désormais mon futur. Puis j'ai pensé à Nans, seul dans sa maison silencieuse, persuadé que nous avions encore une chance.
— Bien sûr, Noélie. Je serai là. Je ne te laisserai pas.
Je me suis levé pour l'embrasser sur le front, un baiser froid qui goûtait la cendre. Le piège était désormais scellé. J'étais le père d'un enfant à venir, le mari d'une femme qui revivait, et l'assassin de ma propre vie.
Le petit-déjeuner s'était achevé dans une sorte de brouillard cotonneux, une atmosphère irréelle où chaque son semblait étouffé par une épaisse couche de ouate. J'avais réussi, au prix d'un effort surhumain qui me laissait physiquement épuisé, à feindre l'émotion et la surprise que Noélie attendait de moi, mais dès que j'en ai eu l'opportunité technique, j'ai prétexté l'urgence absolue de terminer les toutes dernières corrections de mon roman pour m'enfermer à double tour dans mon bureau. Cette pièce, qui était d'ordinaire mon sanctuaire de création, mon refuge contre les bruits du monde, me semblait aujourd'hui être une cage dorée dont les murs se rapprochaient inexorablement pour m'étouffer.
À peine la porte fut-elle refermée et le verrou tourné que je me suis effondré sur mon fauteuil de cuir, la tête entre les mains, les coudes enfoncés dans le bois de mon bureau. Les larmes, contenues avec une violence inouïe depuis mon arrivée à sept heures du matin, ont jailli instantanément, violentes, brûlantes et irrépressibles. Je ne savais plus quoi faire, j'étais littéralement brisé. J'étais écartelé entre deux mondes, deux vies totalement irréconciliables qui se livraient une guerre sans merci dans ma poitrine. D'un côté, l'appel irréversible du sang, ce bébé qui grandissait déjà dans le ventre de Noélie et qui représentait une responsabilité sacrée, un lien moral et biologique que ma conscience m'interdisait de rompre sans devenir un monstre. De l'autre, Nans. Nans qui était mon souffle, ma seule vérité, l'homme pour qui j'étais prêt à tout quitter, absolument tout, il y a encore quarante-huit heures sous les chênes de sa propriété.
— Qu'est-ce que j'ai fait… qu'est-ce qu'on va devenir… murmurai-je dans le silence pesant de la pièce, mon souffle saccadé par des sanglots qui me déchiraient la gorge.
Le dilemme était atroce, une torture psychologique que je n'aurais jamais pu imaginer écrire pour l'un de mes personnages. Comment dire à l'homme que j'aime plus que tout, plus que ma propre existence, que le destin venait de dresser un rempart de chair et d'innocence entre nous ? Comment briser son cœur, le réduire en cendres, juste après lui avoir promis l'éternité sur le pas de sa porte alors qu'il courait après ma voiture ? Je savais avec une certitude absolue que je ne pouvais pas lui dire cela par message. C'était trop lourd, trop cruel, trop définitif pour être envoyé sur un écran de téléphone.
D'une main tremblante, saisie de spasmes incontrôlables, j'ai fini par prendre mon téléphone. J'ai ouvert notre conversation, celle qui brûlait encore des aveux passionnés de la nuit dernière et de nos promesses d'avenir.
10:15 : "Nans, il faut que l'on se voit cet après-midi. Je viens d'apprendre quelque chose d'une importance capitale que je ne peux absolument pas t'écrire ici. Rejoins-moi à la clairière des Trois Chênes, là où le chemin de terre s'arrête brutalement, à 15 heures précises. C'est un endroit totalement isolé, personne ne nous verra là-bas. S'il te plaît, sois là, j'ai besoin de toi."
Une fois le message expédié, j'ai posé l'appareil sur le bureau comme s'il s'agissait d'un objet radioactif capable de me consumer. Il me fallait maintenant honorer mon autre engagement, celui qui justifiait ma présence ici : mon livre. Ce roman qui était devenu, au fil des pages et des jours de souffrance, la chronique de mon amour interdit et ma seule échappatoire. J'ai ouvert mon manuscrit sur l'ordinateur. Les mots défilaient sous mes yeux embrumés, chargés de l'odeur de la forêt, du goût salé de la peau de Nans, de la chaleur rassurante de son salon. J'ai relu, j'ai corrigé chaque virgule, j'ai mis en ordre les derniers chapitres avec une sorte de ferveur désespérée, une urgence de condamné. C'était mon testament littéraire, le seul endroit au monde où notre amour resterait pur, intact et possible.
Vers 13 heures, après des heures de travail acharné pour ne pas sombrer, j'ai cliqué sur le bouton "Envoyer". Mon manuscrit était parti vers mon éditeur. C'était fait. Le travail de plusieurs mois de ma vie était achevé, mais je ne ressentais aucune joie, aucune fierté, aucun soulagement professionnel. Juste un immense vide intersidéral, un gouffre noir qui s'ouvrait sous mes pieds.
Je suis finalement sorti du bureau, le visage longuement lavé à l'eau glacée pour tenter de dissimuler les traces rouges et gonflées de mon agonie. Noélie était installée dans le salon, un carnet à la main, déjà en train de griffonner des listes de choses à faire, de meubles à acheter, de prénoms à choisir.
— Noélie, j'ai envoyé mon roman, c'est terminé. Je suis vidé, épuisé nerveusement par cette fin de rédaction. J'ai un besoin vital d'aller marcher un peu, de prendre l'air cet après-midi pour décompresser totalement.
Elle a levé les yeux vers moi, un sourire d'une douceur infinie, presque angélique, aux lèvres.
— Je comprends tout à fait, mon chéri. Tu as tellement donné de toi-même dans ce livre, et avec la nouvelle bouleversante de ce matin, c'est tout à fait normal que tu aies besoin de respirer et de réaliser seul. Va, prends tout ton temps. On fêtera cette double victoire à ton retour ce soir.
Ce "mon chéri" a résonné dans mon crâne comme un reproche sanglant, une insulte à ma trahison. Je suis sorti de la maison comme un fugitif, j'ai grimpé dans ma voiture — cette même voiture que Nans avait réparée de ses propres mains avec tant de soin pour que je puisse rentrer — et j'ai roulé machinalement vers le point de rendez-vous. La clairière des Trois Chênes était un endroit sauvage, oublié des cartes, à mi-chemin entre nos deux univers, un cul-de-sac forestier où seuls les promeneurs égarés s'aventuraient parfois le week-end.
Je suis arrivé bien en avance, incapable de rester immobile chez moi. Je suis resté garé sous les grands arbres séculaires, les mains crispées sur le volant jusqu'à ce que mes articulations blanchissent. Et là, seul face à l'indifférence de la forêt, j'ai craqué à nouveau. J'ai pleuré à chaudes larmes, le corps secoué de spasmes, le front appuyé contre la jante froide et dure du volant. Comment trouver les mots justes ? Comment lui annoncer que mon épouse portait mon enfant alors que je venais, quelques heures plus tôt, de lui jurer dans un baiser que plus rien ne comptait à part lui ? J'avais l'impression d'être un bourreau s'apprêtant à exécuter sans procès la seule personne qui me maintenait encore en vie.
Le temps passait avec une lenteur de torture, chaque minute augmentant ma terreur de le voir apparaître. Puis, soudain, le bruit d'un moteur a déchiré le silence solennel de la forêt. Dans le rétroviseur central, j'ai vu la voiture de Nans apparaître au bout du chemin, soulevant une légère poussière sur la terre sèche.
Mon cœur a manqué un battement, me compressant la poitrine. L'instant de vérité, le moment où tout allait basculer dans le néant ou dans la douleur, était là. J'ai pris un mouchoir propre, j'ai séché mes yeux avec une frénésie désespérée, j'ai ajusté mon souffle, essayant de retrouver une contenance pour ne pas paraître totalement dévasté dès le premier regard qu'il poserait sur moi. Je suis sorti de ma voiture avec des jambes de coton au moment précis où il coupait son contact.
Le claquement de sa portière a résonné comme un coup de fusil, un signal définitif dans la clairière silencieuse. Nans s'est avancé vers moi à grands pas, le visage marqué par une inquiétude visible, les sourcils froncés par l'appréhension, mais avec cette étincelle d'amour pur et de dévotion dans les yeux qui me faisait plus de mal que n'importe quelle haine. Il était là, réel, solide, protecteur, prêt à tout entendre et à tout affronter pour nous, sans se douter une seule seconde que ce que j'allais lâcher dans cet air pur allait anéantir, seconde après seconde, tout ce que nous avions construit avec tant de passion.
Fin du chapitre 13.
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