Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La dernière notification — Chapitre 12
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
La dernière notification
Chapitre 12
Chapitre 12
La nuit n'est qu'un long tunnel de douleur, sans fin et sans oxygène. Je suis resté prostré sur mon lit, les draps en bataille, dans la même position depuis que j'ai envoyé ce message vocal qui a agi comme une grenade dans ma propre vie. Le silence de mon studio est devenu oppressant, presque palpable, seulement rompu par les vibrations régulières de mon téléphone sur le matelas. Je sais que c'est lui. Chaque vibration fait sursauter mon cœur, provoquant une pointe de douleur aiguë dans ma poitrine, une décharge électrique qui me rappelle que je suis encore en vie, malheureusement.
Finalement, dans un élan de masochisme ou par le besoin viscéral d'entendre sa voix pour ne pas sombrer tout à fait, je saisis l'appareil. Mes doigts glissent sur l'écran mouillé de mes larmes. Ezra a laissé des dizaines de messages vocaux. J'en lance un, puis deux, puis tous.
— Marceau, réponds-moi, je t'en supplie… Je ne peux pas respirer sans toi… On va s'arranger, je te jure… Je t'aime plus que ma propre vie, Marceau, ne me laisse pas comme ça…
Sa voix est un râle, un cri de détresse qui fait écho au mien. Je l'écoute en boucle, le visage enfoui dans l'oreiller, étouffant mes propres sanglots pour ne pas alerter les voisins. Je sens son absence comme une amputation physique. Son odeur sur le sweat que je porte est en train de s'effacer lentement, et cette disparition progressive me rend fou. Je ne dors pas. Je passe la nuit à fixer le plafond, regardant les ombres des voitures passer sur les murs, comptant les minutes qui me séparent d'un lundi que je redoute plus que la mort elle-même.
Le lendemain matin, quand l'aube blafarde s'insinue par les fentes de mes volets, je sais que je ne peux pas y aller. Je ne peux pas retourner dans cet hypermarché. Je ne peux pas affronter le regard des curieux, les sourires carnassiers de Myriam, ou le bip incessant de la caisse qui me martèlerait le crâne comme un compte à rebours. Je suis une épave.
D'une main tremblante, je compose le numéro du cabinet médical. J'obtiens un rendez-vous pour la fin de matinée. Puis, le cœur au bord des lèvres, j'appelle le magasin.
— Allô, madame la directrice ? C'est Marceau… je murmure d'une voix que je ne reconnais pas, une voix éteinte, sans timbre. Je… je ne me sens pas bien du tout. Je ne viendrai pas travailler aujourd'hui. Je vais chez le médecin.
— Ah, Marceau, répond-elle avec une hésitation qui en dit long. Oui, j'imagine… C'est sans doute préférable vu le contexte. Envoyez-nous votre arrêt dès que possible par mail.
— Ah, Marceau, répond-elle avec une hésitation qui en dit long. Oui, j'imagine… C'est sans doute préférable vu le contexte. Envoyez-nous votre arrêt dès que possible par mail.
Le mot « contexte » me donne la nausée. Elle ne parle pas de fièvre ou de grippe, elle parle du scandale. Je raccroche, épuisé par cet échange qui n'a duré que trente secondes mais qui m'a vidé de mes dernières forces.
Pour sortir, c'est un véritable rituel de guerre. Je rabats la capuche du sweat d'Ezra jusqu'au bout de mon nez, j'ajuste mes lunettes de soleil malgré le ciel gris et bas de Besançon. Je rase les murs de mon immeuble, le cœur battant à tout rompre, terrifié à l'idée qu'un photographe soit encore là, tapi entre deux voitures ou derrière une poubelle. Je me sens comme un criminel en cavale dans ma propre ville.
Dans la salle d'attente du médecin, je suis une ombre parmi les ombres. Je me tasse sur ma chaise, fuyant le regard des autres patients. J'ai l'impression que tout le monde lit en moi, que tout le monde a vu mon visage en grand dans les kiosques à journaux ce matin. Je ne veux pas qu'on me voit, tout simplement. Je ne veux plus exister dans l'œil de l'autre. Je veux redevenir invisible, comme avant lui. Quand le médecin m'appelle enfin, je manque de m'effondrer en me levant, mes jambes sont comme du coton.
— Alors, monsieur, qu'est-ce qui vous amène ? demande-t-il avec bienveillance en ouvrant mon dossier sur son ordinateur.
Je retire mes lunettes de soleil, et il se fige un instant en voyant mon visage. Mes yeux sont bouffis, injectés de sang, et mon teint est d'une lividité cadavérique. Je n'ai même pas besoin de parler beaucoup.
— Je ne vais pas bien du tout, docteur. Je ne dors plus, je ne peux plus sortir sans avoir des crises d'angoisse atroces. Je suis… je suis harcelé. Je n'en peux plus de tout ça.
Je lui explique tout, sans trop entrer dans les détails médiatiques, mais il n'est pas dupe. Il voit la détresse brute d'un homme à bout. Il prend son tampon et sa plume, son visage s'assombrit.
— Vous faites une décompensation liée à un stress majeur, Marceau. Je vous mets en arrêt quinze jours pour commencer. Reposez-vous, coupez-vous de tout. C'est une question de survie.
De retour chez moi, la porte verrouillée à triple tour, je m'écroule à nouveau sur mon lit sans même retirer mes chaussures. Le soulagement d'être en arrêt est immédiatement balayé par une solitude vertigineuse. Le reste de la semaine n'est qu'un long calvaire de silence et de larmes. Je ne sors plus, même pas pour faire les courses. Je ne me nourris de rien. Le téléphone est devenu mon pire ennemi, une source de douleur constante, et pourtant mon seul lien avec la vie.
Tiphaine essaie de m'appeler dix fois par jour. Elle m'envoie des messages pour me dire qu'elle veut passer, qu'elle m'apporte à manger, qu'elle s'inquiète. Je refuse. Je refuse tout le monde. Je ne veux pas qu'on me voit comme ça, brisé, en miettes, incapable de tenir une conversation sans éclater en sanglots.
Et il y a Ezra. Ses messages arrivent comme des vagues incessantes contre une digue qui se fissure de partout.
[SMS] Ezra : « Je t'aime, Marceau. Je ne peux pas continuer sans toi. Dis-moi juste que tu es vivant. Dis-moi que tu vas bien. »
[SMS] Ezra : « Je suis prêt à tout arrêter pour toi, la tournée, la musique, tout. Reviens-moi. »
[SMS] Ezra : « Je suis prêt à tout arrêter pour toi, la tournée, la musique, tout. Reviens-moi. »
Je pleure en les lisant, mais mes doigts restent figés. Je ne réponds pas. Je repense à ce jour sombre, il y a moins de trois semaines, juste avant que tout n'explose. Ce jour où j'ai failli commettre l'irréparable, où j'ai failli partir pour de bon car ma vie me semblait être un désert sans issue. En y repensant aujourd'hui, une force étrange, née du plus profond de mon désespoir, commence à germer. J'ai survécu à ce gouffre-là il y a vingt jours, je dois être plus fort maintenant. Je ne peux pas me laisser détruire par la meute. Je ne peux pas laisser cet amour, aussi beau soit-il, devenir mon tombeau.
Je reste là, dans le noir de mon studio, à écouter le bruit sourd de la ville au dehors, me demandant comment on peut aimer quelqu'un à en mourir tout en sachant qu'on doit rester loin de lui pour ne pas sombrer. Je suis un fantôme qui hante son propre appartement, attendant que l'orage passe, tout en sachant que le ciel de ma vie ne sera plus jamais d'un bleu limpide.
……….
Le silence de ma suite d'hôtel est plus assourdissant que les hurlements de trente mille personnes dans un stade. Je suis assis par terre, le dos contre le rebord du lit, fixant le vide de mes yeux rougis et gonflés. À l'intérieur de moi, tout est éteint. Les lumières sont parties, la musique s'est tue, et l'étincelle qui m'animait semble avoir été soufflée le jour où j'ai reçu ce message vocal.
J'ai annulé les deux dernières dates de ma tournée, celles qui précédaient Dijon. Paul a dû inventer des excuses officielles, parler d'épuisement ou de problèmes techniques, mais la vérité est bien plus laide : je suis incapable de chanter. Ma gorge se verrouille dès que j'essaie d'ouvrir la bouche. Comment pourrais-je chanter l'amour ou la fête quand j'ai le sentiment d'avoir assassiné la paix de l'homme que j'aime ? Dijon est désormais mon unique et dernière date. Le point final d'un voyage qui s'est transformé en naufrage.
Sur les réseaux sociaux, c'est l'anarchie. Je ne devrais pas regarder, mais c'est une pulsion d'autodestruction. Je suis harcelé de toutes parts. Certains fans s'inquiètent, mais beaucoup d'autres déversent un fiel d'une cruauté insupportable.
— Franchement Ezra, on paie des places une fortune et tu annules les dates avant la fin pour une simple amourette ? Redescends sur terre, tu es une star, pas un adolescent.
— C'est ça ton grand amour ? Un mec qui se barre dès qu'il y a un flash ? Il ne te méritait pas, passe à autre chose et remonte sur scène.
— Pathétique. On veut l'artiste, pas les caprices d'un mec qui ne sait pas gérer sa vie privée.
— C'est ça ton grand amour ? Un mec qui se barre dès qu'il y a un flash ? Il ne te méritait pas, passe à autre chose et remonte sur scène.
— Pathétique. On veut l'artiste, pas les caprices d'un mec qui ne sait pas gérer sa vie privée.
Chaque commentaire est une flèche qui s'enfonce dans ma poitrine. Ils ne comprennent pas que Marceau n'était pas une "amourette", il était ma réalité, mon point d'ancrage.
Au bout de quinze jours de ce marasme, la porte de ma chambre s'ouvre brusquement. Paul entre, les traits tirés par le manque de sommeil, l'air déterminé comme jamais.
— Ça suffit, Ezra. Regarde-toi. Tu n'as pas mangé, tu ne dors plus, tu n'es plus qu'une ombre. On est en train de couler, et tout le monde regarde le naufrage.
— Je m'en fous de couler, Paul, je réplique d'une voix éteinte, sans même lever les yeux du sol.
— Pas moi. Et pas les milliers de gens qui croient encore en toi. J'ai accepté pour les annulations des deux dates précédentes, mais là, on a un engagement que je ne peux pas défaire. Tu es invité sur le plateau de M6 pour une interview exclusive. C'est en direct. Tu dois parler de ta fin de tournée à Dijon, rassurer le public. Tu vas y aller, tu vas te redresser, et tu vas sauver ce qu'il reste de nous.
— Je m'en fous de couler, Paul, je réplique d'une voix éteinte, sans même lever les yeux du sol.
— Pas moi. Et pas les milliers de gens qui croient encore en toi. J'ai accepté pour les annulations des deux dates précédentes, mais là, on a un engagement que je ne peux pas défaire. Tu es invité sur le plateau de M6 pour une interview exclusive. C'est en direct. Tu dois parler de ta fin de tournée à Dijon, rassurer le public. Tu vas y aller, tu vas te redresser, et tu vas sauver ce qu'il reste de nous.
Je n'ai plus la force de lutter. Je me laisse porter par le mouvement.
Le lendemain soir, le studio de M6 est baigné d'une lumière bleutée, feutrée. La présentatrice est en face de moi, son regard est bienveillant mais je sais qu'elle ne me lâchera pas sur le sujet brûlant. L'interview commence sur les records de l'album, la scénographie... puis, inévitablement, elle pose la question que tout le pays attend.
Le lendemain soir, le studio de M6 est baigné d'une lumière bleutée, feutrée. La présentatrice est en face de moi, son regard est bienveillant mais je sais qu'elle ne me lâchera pas sur le sujet brûlant. L'interview commence sur les records de l'album, la scénographie... puis, inévitablement, elle pose la question que tout le pays attend.
— Ezra, parlons de ces deux dernières semaines. Vous avez annulé les deux dates précédant votre final à Dijon, un fait rarissime. Vos fans sont inquiets, et beaucoup de rumeurs circulent sur votre vie privée et sur ce jeune homme aperçu à vos côtés. Que se passe-t-il réellement ?
Je prends une grande inspiration. Je sens le regard de Paul, dans l'ombre des coulisses, qui me supplie de rester évasif. Mais je n'en peux plus de me cacher.
— La vérité, c'est que je suis mort à l'intérieur, je commence, ma voix, tremblant légèrement. On parle souvent de la gloire, mais on oublie l'humain. À cause de moi, de mon exposition et de la violence des médias, l'homme que j'aime plus que tout a dû faire un choix pour sa propre survie. Il m'a quitté parce que la pression était devenue insupportable. On l'a traqué jusque sur son lieu de travail, on a brisé son anonymat pour en faire un spectacle.
— Est-ce pour cela que vous avez annulé vos concerts ? demande-t-elle, le plateau plongé dans un silence de cathédrale.
— Oui. Comment monter sur scène et chanter quand on sait qu'on est la cause de la détresse de la personne qu'on aime ? Pour le moment, je ne me sentais pas de remonter sur scène. Mais je vais revenir pour cette dernière date à Dijon, parce que je lui dois de rester debout.
— Est-ce pour cela que vous avez annulé vos concerts ? demande-t-elle, le plateau plongé dans un silence de cathédrale.
— Oui. Comment monter sur scène et chanter quand on sait qu'on est la cause de la détresse de la personne qu'on aime ? Pour le moment, je ne me sentais pas de remonter sur scène. Mais je vais revenir pour cette dernière date à Dijon, parce que je lui dois de rester debout.
Je fixe alors la caméra, droit dans l'objectif, imaginant Marceau derrière son écran.
— Et si tu regardes ce soir... sache que je comprends. Je respecte ton silence, mais mon cœur n'a pas bougé. Je ne cesserai jamais de t'aimer.
L'enregistrement se termine. Mais dès que je quitte le plateau pour rejoindre les coulisses, Paul explose.
— Tu as craqué ! Tu as confirmé tout ce qu'on essayait de protéger ! Maintenant ils vont fouiller encore plus !
— Ils ne savent toujours pas son nom, Paul ! je crie en m'engouffrant dans la voiture. Je lui devais cette vérité. Je me fous de ma carrière si elle doit se construire sur son cadavre !
— Ils ne savent toujours pas son nom, Paul ! je crie en m'engouffrant dans la voiture. Je lui devais cette vérité. Je me fous de ma carrière si elle doit se construire sur son cadavre !
Dans la voiture, je saisis mon téléphone. Je lui envoie un dernier message.
[SMS] Ezra : « Je t'aime plus que tout. S'il te plaît, regarde la télé demain soir pour l'émission spéciale. Écoute ce que j'ai à te dire. »
[SMS] Ezra : « Je t'aime plus que tout. S'il te plaît, regarde la télé demain soir pour l'émission spéciale. Écoute ce que j'ai à te dire. »
De retour à l'hôtel, Paul me bloque le passage. Son ton est froid.
— Écoute-moi bien. On part pour Dijon dans trois jours. C'est ta dernière date, la seule qui reste après tes annulations. Dijon doit être ton chef-d'œuvre. Si tu foires ce concert, les assurances te lâchent. Ta carrière s'arrête là.
Je ne réponds pas. J'entre dans ma chambre et je verrouille la porte. Je m'écroule sur le tapis, épuisé. Je reprends mon téléphone, j'ouvre ma galerie et je fais défiler les photos de lui. Marceau qui rit aux éclats lors d'un moment de complicité, Marceau qui ajuste nerveusement ses lunettes de soleil, Marceau de profil regardant l'horizon... La douleur est telle que je me relève d'un bond. Je ne peux pas rester prostré.
Je saisis mon carnet de notes et un stylo noir. Je m'assieds au petit bureau près de la fenêtre. Et là, l'inspiration arrive, brutale, sauvage. Les mots coulent sur le papier sans que je n'aie à réfléchir. J'écris sur notre rencontre, sur cette évidence qui nous a frappés, sur la douceur de ses mains quand il m'a touché pour la première fois, et sur la violence de la lumière médiatique qui nous a séparés. C'est une chanson pour lui. Une chanson qui raconte tout, du premier regard au dernier message.
— Je ferai tout pour te reconquérir, je murmure dans le silence de la nuit, les larmes aux yeux mais le stylo serré entre les doigts. Je ne te laisserai pas partir comme ça.
Je passe le reste de la nuit à écrire, composant dans ma tête la mélodie de nos retrouvailles, tandis que le Zénith de Dijon m'attend au bout de la route.
……….
Le brouhaha de la ville, au-delà de mes vitres, me parvient comme un écho lointain, totalement déconnecté de l'orage qui gronde dans ma poitrine. Voilà quinze jours que je m'efforce de transformer mon appartement en forteresse, quinze jours que je fuis chaque reflet dans le miroir, chaque vibration de mon portable. Mais ce soir, la demande d'Ezra pèse plus lourd que toutes mes résolutions. « Regarde la télé… Écoute ce que j'ai à te dire. »
Je m'assois sur mon canapé, les jambes ramenées contre mon torse, une couverture remontée jusqu'au menton. Mes doigts tremblent alors que je saisis la télécommande. J'hésite. Regarder, c'est briser la digue. C'est laisser le monde extérieur, celui qui m'a fait si peur, s'inviter à nouveau entre ces murs. Mais je ne peux pas le laisser parler dans le vide. Je lui dois bien cela, après tout ce qu'il a enduré pour tenter de me protéger, même s'il a échoué.
J'allume M6. Le générique de l'émission spéciale démarre, une musique trop vive qui m'agresse les tympans. Et puis, il apparaît à l'écran.
Mon cœur rate un battant, une douleur fulgurante me traverse les côtes. Ezra. Mon Ezra. Il est là, sur ce plateau immense baigné de lumières bleutées, mais ce n'est plus l'homme rayonnant que j'ai laissé. Il porte un costume sombre, élégant, mais qui semble flotter sur ses épaules affaissées. Ses traits sont tirés, creusés, et ses yeux sont entourés de cernes si profonds que le maquillage de plateau ne parvient pas à les dissimuler. Il a l'air… exténué. Brisé. "Mort à l'intérieur", comme il va finir par l'avouer.
Je regarde l'interview sans ciller, le souffle court, les yeux fixés sur ses lèvres. Je le vois lutter pour ne pas craquer face aux questions de la présentatrice. Quand elle commence à évoquer les dates annulées, sa détresse, et moi — sans jamais prononcer mon prénom, préservant mon anonymat comme un dernier rempart — je vois ses mains se crisper nerveusement sur ses genoux.
— La vérité, c'est que je suis dévasté...
Sa voix. Elle me transperce. Elle est plus basse, plus rauque que d'habitude, chargée d'une émotion qu'il n'arrive plus à contenir. Je l'écoute parler de nous, de la traque insupportable, de ce parking où ma vie a volé en éclats sous les flashs. Je fonds en larmes. Les sanglots m'étouffent, mes joues sont inondées, et je n'essaie même plus de les essuyer. Je pleure de voir son état, je pleure de culpabilité, je pleure de cet amour immense qui nous a élevés vers les sommets avant de nous précipiter dans ce précipice.
Puis, vient le moment que je redoutais et espérais à la fois. Un gros plan serre son visage. Ezra fixe l'objectif avec une intensité folle, comme s'il pouvait percer l'écran et me voir, là, prostré dans mon salon.
— Et si tu regardes ce soir... sache que je comprends. Je respecte ton silence, mais mon cœur n'a pas bougé. Je ne cesserai jamais de t'aimer.
Le générique de fin défile, mais je reste immobile, incapable de détourner le regard de l'écran noir. L'écho de sa déclaration vibre encore contre les murs de mon salon. Je finis par éteindre la télévision d'un geste sec, mais les images restent gravées derrière mes paupières.
Je me traîne jusqu'à ma chambre, le corps lourd comme du plomb. Je me glisse sous les draps, me recroquevillant en position fœtale. Je ne pense qu'à lui. À sa fatigue immense, à la façon dont ses lèvres tremblaient en prononçant ces mots. Il me manque. Il me manque à un point que c'est une torture physique, une brûlure constante dans ma poitrine. J'imagine sa main dans la mienne, la sécurité de ses bras, son odeur. Sans lui, tout semble fade, gris, dépourvu de sens.
Je finis par prendre mon téléphone. Cela fait des semaines que je n'ai pas écrit, que je me suis muré dans un silence de mort, ne faisant que recevoir ses appels et ses messages sans y répondre. Mes doigts hésitent sur le clavier, puis, avec une inspiration tremblante, je tape.
[SMS] Marceau : « J'ai regardé l'émission, Ezra. Jusqu'au bout. Je t'ai trouvé tellement fatigué... ça m'a fait mal de te voir comme ça. Prends soin de toi, s'il te plaît. Merci pour ton message à la fin, il m'a bouleversé. Tu me manques énormément, moi aussi. »
J'appuie sur "Envoyer" avant de perdre courage. Je repose le téléphone contre mon cœur, sentant les pulsations de ma vie contre l'appareil. C'est une lueur d'espoir dans l'obscurité. Une infime fissure dans la muraille que j'avais érigée pour me protéger. Je ne sais pas ce qu'il adviendra de nous, si je pourrai un jour supporter à nouveau le poids de sa gloire, mais ce soir, je voulais simplement qu'il sache qu'il n'est plus seul dans sa détresse.
Je ferme les yeux, la voix d'Ezra murmurant « Je ne cesserai jamais de t'aimer » tournant en boucle dans ma tête, et pour la première fois en quinze jours, je sens que le sommeil pourrait enfin venir.
……….
La nuit est avancée, mais le sommeil me fuit. Je suis assis sur le bord du lit, la tête entre les mains, les yeux fixés sur l'écran de mon téléphone qui luit dans l'obscurité de la chambre comme un phare dans la tempête. Et puis, la vibration. Un petit son, presque imperceptible, mais qui fait l'effet d'une déflagration dans le silence de la pièce.
Je déverrouille l'appareil, le souffle court, le cœur battant à tout rompre. C'est lui. C'est Marceau.
Quand je lis ses mots, je sens mes poumons se gonfler d'un air que je n'avais plus respiré depuis des semaines. « J'ai regardé l'émission... Je t'ai trouvé tellement fatigué... Tu me manques énormément, moi aussi. » Je relis le message une fois, deux fois, cent fois. Chaque lettre est une bouffée d'oxygène, chaque virgule est une promesse de survie. Ce n'est pas encore un retour, ce n'est pas encore un pardon total, mais c'est une lueur d'espoir, une petite flamme qui vacille mais qui refuse de s'éteindre au milieu du néant. Il a regardé. Il a entendu. Et surtout, je lui manque. Je ne suis plus seul dans ma détresse.
Une énergie nouvelle, presque sauvage, s'empare de moi. Je ne suis plus le fantôme brisé et apathique de ces derniers jours. Je me lève, j'allume toutes les lumières de la suite, et je saisis mon carnet. La chanson que j'ai commencé à griffonner prend soudainement une tout autre dimension. Les mots ne sont plus seulement des plaintes, ils deviennent un appel, un pont jeté par-dessus l'abîme. Je passe le reste de la nuit à composer, la mélodie, naissant d'elle-même, portée par l'espoir fou que ce message vient de faire naître. Je me sens capable de tout.
Le jour du départ pour Dijon arrive enfin. Le concert n'est que le lendemain, ce qui nous laisse un peu de marge, même si Paul a déjà prévu des répétitions intensives pour rattraper le temps perdu. Le ciel est bas, chargé de nuages gris au-dessus de Paris, mais je m'en fiche. Paul entre dans ma chambre, vérifiant nerveusement l'heure sur sa montre.
— Allez Ezra, la berline est en bas. On a quelques heures de route, mais je veux qu'on soit au Zénith pour caler les lumières et faire un premier filage dès cet après-midi. C'est ton grand retour, on n'a pas le droit à l'erreur.
Je le regarde droit dans les yeux. Je suis calme, mais ma détermination est une lame d'acier.
— On part, Paul. Mais on va faire un détour.
Paul s'arrête net, une pile de contrats à la main.
— Un détour ? Pour aller où ? On a déjà assez de retard comme ça avec les dates que tu as annulées. On doit filer direct à Dijon.
— On s'arrête à Besançon, je dis d'une voix ferme, sans ciller. Là où travaille Marceau. L'hypermarché.
— On s'arrête à Besançon, je dis d'une voix ferme, sans ciller. Là où travaille Marceau. L'hypermarché.
Le visage de Paul vire au rouge cramoisi. Il pose ses dossiers sur le lit avec une violence contenue.
— Tu es devenu complètement fou ? C'est un suicide médiatique ! Tu veux que les paparazzis nous tombent dessus à nouveau ? Tu veux que le chaos recommence à vingt-quatre heures de ton concert final ? C'est non, Ezra. C'est hors de question. Je ne te laisserai pas saboter ce qui reste de ta carrière.
Je m'approche de lui, si près que je peux voir l'inquiétude dans ses yeux.
— Écoute-moi bien, Paul. Ces quinze derniers jours, j'ai été un mort-vivant. J'ai annulé des dates, j'ai failli tout plaquer parce que mon âme n'était plus là. Si tu veux que je monte sur cette scène à Dijon demain soir, si tu veux que je chante et que je donne le meilleur de moi-même pour sauver ce concert, tu n'as pas le choix. On perdra le temps qu'il faudra pour les répétitions, on travaillera toute la nuit s'il le faut, mais on s'arrête là-bas. Je dois le voir. Je dois savoir qu'il est là.
Paul me fixe, cherchant une faille. Il voit bien que je ne bluffe pas. Il comprend que sans ce passage par Besançon, le Zénith de Dijon ne sera qu'une coquille vide. Il soupire bruyamment, passe une main rageuse dans ses cheveux déjà décoiffés par le stress.
— C'est une folie... Une folie pure. On y va, mais je préviens la sécurité. On reste dans la voiture si c'est trop risqué. On fait ça le plus discrètement possible, tu entends ? Si un seul photographe nous repère, c'est fini.
— On y va, je répète, ignorant ses conditions.
— On y va, je répète, ignorant ses conditions.
Le trajet vers l'Est est électrique. Je ne dis pas un mot, les yeux rivés sur le paysage qui défile à toute allure derrière les vitres teintées. Mon cœur bat à une cadence infernale. À chaque panneau indiquant la direction de Besançon, ma gorge se serre un peu plus. Paul n'arrête pas de pianoter sur son téléphone, nerveux, gérant les appels de la production qui s'impatiente à Dijon. On perd du temps, beaucoup de temps, mais pour moi, c'est le seul temps qui compte.
Enfin, la voiture quitte l'autoroute. Nous entrons dans la zone commerciale. Je reconnais les lieux avec un mélange de tendresse et d'effroi, me rappelant les photos volées qui ont déclenché le drame. La berline noire ralentit, s'engage avec précaution sur l'immense parking de l'hypermarché. C'est là.
Je vois les rangées de voitures à perte de vue, les caddies qui s'entrechoquent, les clients ordinaires qui font leurs courses, totalement inconscients du drame qui se joue dans cette voiture sombre. Mon regard balaie frénétiquement les entrées, les vitrines, les chariots. Je cherche désespérément cette silhouette familière, ce visage qui hante mes nuits.
Une peur panique me saisit soudain, me coupant le souffle. La peur de sa réaction s'il m'aperçoit, la peur de provoquer un nouveau scandale qui le briserait pour de bon, la peur qu'il détourne les yeux. Mes mains sont moites, mon souffle est court, saccadé. Mais au milieu de cette terreur, il y a cette certitude inébranlable : je suis à quelques mètres de l'homme que j'aime.
Paul immobilise doucement la voiture dans un coin un peu plus retiré du parking, mais avec une vue directe sur la sortie du magasin.
— On y est, Ezra, chuchote-t-il, la voix tendue par l'adrénaline. On est sur son terrain. Qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ?
Je ne réponds pas tout de suite. Je fixe la porte battante au loin, mon carnet de chansons serré contre moi. Je suis terrifié, oui. Mais je suis là. Et rien, ni Paul, ni les médias, ni la peur, ne m'empêchera d'aller au bout.
……….
Le néon de la caisse numéro quatre grésille au-dessus de ma tête, un bruit sec et régulier qui finit par me donner la migraine. Je suis revenu. Il a fallu reprendre le cours des choses, affronter le carrelage froid de l'hypermarché et le bip incessant des scanners. Mes quinze jours d'arrêt se sont achevés dans un flou de larmes et d'insomnies, et me revoilà derrière mon comptoir, vêtu de mon gilet sans manches, essayant de faire comme si de rien n'était.
Mais rien n'est plus comme avant.
— Alors, Marceau… on a regardé l'émission hier soir ? me lance une cliente régulière en déposant ses packs de lait sur le tapis. Il était triste, le petit chanteur, hein ? C'était pour vous tout ça ?
Je contracte la mâchoire, fixant obstinément l'écran de ma caisse. Je ne réponds pas. Je me contente de scanner, encore et encore. Toute la matinée, ça a été la même chose. Des chuchotements dans mon dos, des regards en biais, des questions indiscrètes de clients qui pensent que ma vie est devenue un épisode de série télévisée. Je repense à Ezra sans cesse. Ses mots à la télévision tournent en boucle dans mon esprit : « Mon cœur n'a pas bougé. » Le message que je lui ai envoyé hier soir était un cri de secours déguisé en remerciement, et depuis, j'ai l'impression de marcher sur un fil de rasoir au-dessus du vide.
Vers 13h30, l'ambiance dans le magasin change brusquement. Ce n'est pas le bourdonnement habituel du début d'après-midi. C'est une rumeur qui enfle, venant de l'entrée. Des cris étouffés, des bruits de pas précipités, le fracas d'un présentoir que l'on bouscule. Une agitation électrique se propage dans les allées comme une traînée de poudre.
— Qu'est-ce qui se passe encore ? grogne Tiphaine à la caisse d'à côté, en se mettant debout pour essayer de voir par-dessus les têtes.
Je me redresse moi aussi, le cœur commençant à battre une chamade irrégulière. Tout le monde s'arrête de scanner. Les clients délaissent leurs chariots pour se diriger vers l'allée centrale. Je ne vois rien, seulement une masse compacte de gens qui brandissent leurs téléphones.
Soudain, j'entends Myriam, deux caisses plus loin, lâcher un cri étouffé, la main sur la bouche.
— Oh mon Dieu… Marceau… Regarde !
Et là, je le vois.
Le temps se fige. Le bruit de l'hypermarché — les annonces micro, les chariots, les conversations — tout s'éteint pour ne laisser place qu'à lui. Ezra est là. Il porte une veste sombre, ses cheveux sont en bataille, et il semble flotter au milieu d'une marée humaine qui le presse de toutes parts. Il se faufile, ignorant les mains qui se tendent, les flashes qui crépitent déjà, les appels de ses fans qui n'en croient pas leurs yeux. Ses yeux à lui ne voient qu'une chose. Ils me cherchent.
Le temps se fige. Le bruit de l'hypermarché — les annonces micro, les chariots, les conversations — tout s'éteint pour ne laisser place qu'à lui. Ezra est là. Il porte une veste sombre, ses cheveux sont en bataille, et il semble flotter au milieu d'une marée humaine qui le presse de toutes parts. Il se faufile, ignorant les mains qui se tendent, les flashes qui crépitent déjà, les appels de ses fans qui n'en croient pas leurs yeux. Ses yeux à lui ne voient qu'une chose. Ils me cherchent.
Il fend la foule avec une urgence vitale, une détermination que rien ne pourrait arrêter. Quand ses yeux croisent les miens, je sens mes jambes se dérober. Il s'approche, bousculant presque un client pour arriver enfin devant ma caisse. Il est là, de l'autre côté du comptoir de plastique gris, essoufflé, le visage marqué par la fatigue mais illuminé d'une intensité qui me brûle la peau.
— Marceau, commence-t-il, sa voix s'élevant au-dessus du brouhaha, vibrante et pure.
Les gens s'agglutinent autour de nous, certains filment, d'autres se taisent, sentant que quelque chose d'immense est en train d'arriver.
— Je ne peux plus faire un pas sans toi, Marceau. Je ne peux plus chanter une seule note si je ne sais pas qu'elle va atteindre ton cœur. J'ai essayé, je te jure que j'ai essayé d'être fort, de te laisser tranquille, de respecter ton silence... mais je meurs à petit feu. Je n'en ai rien à faire de la gloire, des caméras ou de ce décor si tu n'es pas dedans. Tu es mon équilibre, tu es la seule vérité que je n'ai jamais trouvée dans ce monde de faux-semblants.
Il pose ses mains sur le rebord de ma caisse, se penchant vers moi. Ses yeux brillent de larmes retenues.
— Je t'aime tellement que ça me fait mal de respirer quand tu n'es pas là. Et je te le dis devant tout le monde, je me fiche que ce soit filmé ou que ça fasse la une demain : je ne bougerai pas d'ici, je ne repartirai pas sans que tu m'aies dit que tu m'aimes encore. Dis-le-moi, Marceau. Dis-moi que ce qu'on a est plus fort que leur bruit.
Je suis incapable de prononcer un mot. Ma gorge est nouée par une émotion trop vaste pour mon corps. Je le regarde, cet homme magnifique qui a traversé la France pour venir me chercher dans mon quotidien gris. Je ne peux que faire "oui" de la tête, les larmes inondant enfin mon visage.
Alors, sans hésiter une seconde, Ezra contourne le comptoir de la caisse. Il passe derrière, là où seuls les employés ont le droit d'être, et il me prend le visage entre ses mains. Ses pouces essuient mes pleurs avec une tendresse infinie.
— Je t'aime, Marceau. Plus que tout.
Et il m'embrasse.
C'est un baiser qui efface tout. Les téléphones qui nous filment, les rumeurs, les craintes, la solitude des quinze derniers jours... tout disparaît dans la chaleur de ses lèvres. C'est un baiser de retrouvailles, de soulagement, une promesse de ne plus jamais se lâcher. Un tonnerre d'applaudissements et de cris s'élève autour de nous, mais pour moi, nous sommes seuls au monde.
Quand il se détache enfin, je parviens à murmurer, la voix brisée :
— Je t'aime toujours, Ezra... ça a été si difficile, si douloureux sans toi.
Il sourit, un vrai sourire qui illumine tout son visage.
— Viens avec moi, Marceau. Viens à Dijon. C'est le dernier concert, c'est pour toi que je veux le faire. Viens.
— Je ne peux pas, Ezra... je balbutie en regardant mon gilet de travail. Le magasin... je travaille, je ne peux pas partir comme ça.
— Je ne peux pas, Ezra... je balbutie en regardant mon gilet de travail. Le magasin... je travaille, je ne peux pas partir comme ça.
C'est alors que j'aperçois ma chef, debout à quelques mètres. Elle a les bras croisés, les yeux rougis et une larme qui perle sur sa joue. Elle nous regarde avec une émotion qu'elle n'essaie même pas de cacher. Elle me fait un signe de tête, un sourire aux lèvres.
— Vas-y, Marceau, dit-elle d'une voix douce. Va-t'en. On s'arrangera pour tes heures plus tard. Ne le laisse pas repartir seul.
Ezra me tend la main, une invitation vers un avenir que je n'osais plus espérer. Je retire mon gilet de l'hypermarché, je le pose sur mon siège de caissier, et je saisis sa main. Je m'en moque désormais qu'on nous filme, qu'on nous prenne en photo. Je n'ai plus peur.
Nous traversons le magasin main dans la main, sous les vivats et les flashs, sortant enfin vers la lumière du jour. La voiture noire nous attend sur le parking, mais pour la première fois, ce n'est plus une prison. C'est le carrosse qui m'emmène vers ma nouvelle vie, loin des bips de la caisse, là où seule la musique de son cœur compte vraiment.
Fin du chapitre 12.
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