La chambre semblait avoir rétréci. Sous la lumière crue du plafonnier, David n'était plus seulement mon colocataire ; il était une force de la nature, une présence brute qui balayait mes fantasmes numériques d'un seul revers de main. L'odeur du bois de santal s'accrochait à l'humidité de l'air, s'insinuant dans mes poumons à chaque inspiration laborieuse.
David laisse échapper un petit rire sec, presque un grognement qui vibre dans l'air saturé d'humidité. Il fait un pas lent vers moi, réduisant la distance à néant, m'obligeant à lever la tête alors qu'il surplombe mon lit de toute sa stature.
— Tu as oublié quelque chose dans la salle de bain tout à l'heure, Gaspard ? Ou peut-être que tu as juste trouvé le spectacle... instructif ?
Le sang me monte au visage avec une telle violence que j'ai l'impression que mes joues vont brûler. Mon secret est exposé, étalé sous la lumière crue. Il sait. Il m'a vu, ou pire, il m'a senti vibrer de l'autre côté de la cloison.
— Je... je ne vois pas de quoi tu parles, je balbutie, ma voix mourant dans ma gorge tandis que j'essaie désespérément de maintenir un masque de neutralité.
David s'approche encore, ses genoux frôlant désormais les miens. Je peux sentir la chaleur intense qui irradie de son torse massif, une fournaise de muscle et de peau humide. Il lève une main lourde et l'appuie fermement sur le montant en bois de mon lit, juste au-dessus de mon épaule. Il se penche vers moi, m'encerclant de sa masse physique, m'étouffant presque par son aura de mâle dominant.
— Ne joue pas à ça avec moi, murmure-t-il, son souffle chaud venant lécher mon oreille d'une manière qui me fait frissonner jusqu'aux orteils. J'ai senti ton souffle court à travers la fente de la porte. J'ai entendu le frottement de tes vêtements contre le bois. Tu avais l'air d'avoir au moins aussi chaud que moi, là-bas.
Je suis paralysé, le cœur cognant si fort qu'il semble vouloir briser mes côtes. Ses yeux brûlent d'une intensité prédatrice, ne me laissant aucune issue. Il fait alors quelque chose qui me coupe définitivement la respiration : il lève sa jambe droite et pose son pied lourdement sur le matelas, juste à côté de ma cuisse.
Le mouvement est brusque et calculé. Il fait remonter brutalement sa serviette anthracite le long de sa jambe musclée. Sur sa peau glabre et impeccablement rasée, je vois alors la courbure de son anatomie imposante. Sa verge, énorme et sombre, semble vouloir s'extraire de la pression du tissu éponge. La vision est crue, anatomique ; elle met en relief chaque veine saillante et la tension de son désir qui, je le réalise avec effroi et fascination, n'est pas tout à fait retombé.
David se penche davantage, son torse nu frôlant presque mon visage. Je vois chaque pore de sa peau, chaque muscle de ses pectoraux tendu par une force contenue.
— Dis-moi, Gaspard... ça fait combien de temps que tu n'as pas vraiment baisé avec un mec ?
La question me frappe comme un coup de poing. C'est trop direct, trop provocateur, d'une vulgarité magnifique qui me laisse sans défense. Je baisse la tête, mes mains agrippant nerveusement les draps, mais mon regard est invinciblement attiré par cette zone lisse et brûlante entre ses cuisses, à quelques centimètres seulement de mon visage.
— Trop longtemps, je parviens à lâcher dans un souffle, incapable de mentir davantage.
David laisse échapper un sifflement entre ses dents, un son de satisfaction cruelle. Son regard descend sur mes lèvres, puis sur mon propre torse qui se soulève au rythme de ma respiration erratique.
— C'est bien ce que je pensais. Tu es tout rouillé. Tu es là, à baver devant des images sur un écran, devant ce Vasco qui est à des milliers de kilomètres et qui ne voit en toi qu'un joli accessoire pour son image. Mais la réalité, Gaspard, c'est autre chose.
Sa voix descend d'une octave, devenant un murmure charnel qui fait vibrer chaque nerf de mon corps.
— Tu crois que tu vas arriver là-bas, le week-end prochain, et que tu vas savoir quoi faire ? Une mécanique qui reste trop longtemps sans servir, ça finit par se gripper. Ça couine, ça fait mal, ça manque de souplesse. Tu vas passer pour un débutant, pour une petite chose fragile qu'on va briser au premier choc.
Il rapproche son visage du mien, si près que nos nez se touchent presque. Je suis hypnotisé par l'éclat sauvage dans ses yeux et par cette proximité interdite avec son corps d'athlète dont je perçois l'odeur de savon et de sueur propre.
— Si tu as besoin de dérouiller tout ça avant le grand voyage... si tu veux être sûr que tout fonctionne parfaitement pour ton Italien... tu sais où me trouver. Ma porte n'est jamais verrouillée, elle. Je pourrais te rappeler ce que c'est que de sentir un vrai corps, de la vraie peau contre la tienne. Quelque chose de lourd, de puissant. Pas du papier glacé.
Il retire lentement son pied du lit, sa serviette retombant avec un bruit sourd contre ses cuisses musclées, dissimulant à peine la promesse de ce qu'il vient de me montrer. Il se redresse, s'éloigne d'un pas, mais garde ses yeux rivés sur les miens, savourant mon trouble évident et la sueur qui perle à mes tempes.
— Réfléchis-y, Gaspard. Le week-end prochain, c'est bientôt. Ce serait dommage de gâcher une si belle mécanique par simple manque d'entretien.
Sans un mot de plus, il fait demi-tour. Il ouvre la porte et disparaît dans le couloir sombre, me laissant seul avec l'odeur entêtante du bois de santal et le souvenir brûlant de cette vision glabre et puissante sous la serviette. Je reste prostré sur mon lit, incapable de bouger, le sexe battant furieusement contre mon ventre, réalisant que David vient de briser toutes les barrières que j'avais passé des mois à ériger.
Le silence qui a suivi le départ de David est plus étouffant que sa présence ne l'était. L'odeur de bois de santal et d'eau chaude flotte encore dans l'air, formant une nappe invisible qui me prend à la gorge. Je suis resté immobile sur le bord de mon lit, les yeux fixés sur le rectangle de pénombre là où il se tenait, mon corps vibrant encore comme une corde de violon trop tendue.
Je m'allonge mécaniquement, mais le contact des draps contre ma peau me semble abrasif. Chaque fibre de tissu est un rappel de l'insulte et de la promesse qu'il vient de me jeter au visage. Je ferme les yeux, mais l'obscurité n'offre aucun refuge. Derrière mes paupières, l'image est brûlée au fer rouge : cette jambe massive posée sur mon matelas, la serviette qui glisse, et cette vision d'une virilité glabre, sombre, d'une impudique puissance.
Ma propre excitation est devenue une douleur. Mon sexe, dressé contre le coton de mon caleçon, pulse au rythme saccadé de mon cœur. C'est une barre de fer brûlante qui exige une libération immédiate. Je n'essaie même pas de lutter. Je glisse une main tremblante sous l'élastique.
Dès que mes doigts entrent en contact avec ma peau, je gémis dans l'oreiller. Je suis trempé. Je m'enserre avec une poigne presque brutale, essayant de retrouver la sensation de force que j'ai vue chez David. Je ferme les yeux et je ne vois plus Vasco et sa perfection de papier glacé. Je vois David. Je vois sa main sombre serrant sa verge sous le jet de la douche. Je tente de calquer mon rythme sur le souvenir de ses mouvements sauvages.
Je me branle avec une fureur autodestructrice. Ma main monte et descend, frottant la peau tendue, insistant sur le gland qui est au bord de l'explosion. Les pensées se bousculent : sa voix rauque me demandant depuis quand je n'ai pas baisé, son mépris pour mon manque d'entretien. À chaque va-et-vient, j'imagine que c'est sa main à lui, calleuse et ferme, qui me travaille. L'excitation est telle que mes muscles se tétanisent.
L'orgasme me percute comme une vague de fond. Je me cambre, étouffant un cri contre le drap, tandis que mon sperme jaillit par saccades violentes, s'écrasant sur mon ventre et mes doigts. Je reste là, haletant, le corps secoué de spasmes, la main encore engluée. Dans la torpeur qui suit, une pulsion étrange me pousse à porter mes doigts à ma bouche. Je veux savoir. Je veux goûter cette essence de moi-même que David a deviné être à l'abandon. La saveur est salée, chaude, amère, une signature de mon propre désir frustré que j'avale avec une sorte de défi silencieux.
Une heure passe, peut-être deux. Le sommeil refuse de venir. Je fais les cents pas dans l'étroitesse de ma chambre, tel un animal tournant dans sa cage. Mes pieds nus sont froids sur le plancher, mais mon corps est toujours en feu. Ses mots tournent en boucle : « Ma porte n'est jamais verrouillée, elle. »
Poussé par une force qui dépasse ma volonté, je déverrouille ma porte. Le couloir est un tunnel d'ombre. Je marche sur la pointe des pieds, chaque craquement du bois résonnant comme un coup de tonnerre. J'arrive devant sa porte. Ma main s'élève, hésitante, les doigts effleurant la poignée de métal froid. Je reste là, le souffle court, le cœur battant dans mes oreilles. Entre. Va le voir. Mais la peur me paralyse. Et s'il se moquait de moi ? Je fais demi-tour et m'engouffre dans ma chambre, le corps tremblant de honte.
Dix minutes plus tard, je suis de nouveau dans le couloir. Cette fois, je serre la poignée. Elle tourne. Il n'a pas menti. Mais au dernier moment, l'image de Marion dans la cuisine me revient. Je lâche tout et je fuis encore. Je suis un lâche. Un débutant, comme il l'a dit.
La troisième fois est la bonne. Je ne réfléchis plus. Je pousse la porte de David. Elle pivote sans un bruit.
La chambre de David sent le cuir, le savon de Marseille et cette odeur de propre, légèrement boisée, qui lui appartient. Pas une trace de fumée, juste l'air frais d'une pièce d'homme méticuleux. Un mince filet de lumière lunaire filtre à travers les persiennes, découpant des rayures d'argent sur son lit.
Il est là. Endormi. Totalement nu.
Il est allongé sur le dos, les bras en croix, dans un abandon total. C'est un paysage de muscles et de peau sombre. Sans la serviette, sa stature est encore plus intimidante. Mes yeux descendent immédiatement vers son entrejambe. Au repos, son sexe est une masse lourde et paisible, nichée au creux de ses cuisses puissantes. La peau glabre luit doucement sous la lune, révélant la perfection de son anatomie que j'avais entrevue. C'est magnifique et terrifiant à la fois.
Je m'approche, un millimètre après l'autre. Je vérifie le rythme de sa respiration : lente, profonde, régulière. Il dort vraiment. Je m'agenouille au bord du lit, mon visage à la hauteur de son flanc. La chaleur qui se dégage de lui est une caresse en soi. Je lève ma main, le cœur au bord de l'explosion. Je veux le toucher. Je veux sentir la texture de cette peau lisse que j'ai vue sous l'eau.
Mes doigts s'approchent de son ventre, là où les abdominaux se dessinent comme des plaques de cuir. Je m'arrête à deux centimètres. Je sens les poils de mon bras se dresser sous l'électricité statique de son corps. Je déplace ma main au-dessus de sa queue au repos, suivant les contours sans jamais établir le contact. C'est une torture exquise. Je trace les lignes de son désir endormi dans le vide, imaginant la douceur de la peau, la lourdeur du muscle. Je reste là, suspendu dans cet espace infime entre l'audace et l'interdit.
Puis, David laisse échapper un soupir profond dans son sommeil. La panique me saisit. Je me relève d'un bond et quitte la pièce comme si le diable m'attendait aux trousses.
De retour dans ma chambre, je verrouille la porte et je m'écroule sur mon lit. Je bande à nouveau, plus fort que jamais. L'image de David nu, offert à l'obscurité, a agi comme un poison dans mes veines.
Je me saisis à nouveau, mais cette fois, je n'ai aucune patience. Je veux que ce soit long, je veux que ça brûle. Je ferme les yeux et je me transpose dans cette chambre. Je n'imagine plus sa main, j'imagine son corps. J'imagine que je n'ai pas retiré ma main. J'imagine que mes doigts ont glissé sur son sexe glabre, que je l'ai senti s'éveiller sous mes caresses, devenir cette barre énorme et sombre que j'ai vue à travers la porte de la douche.
Je me branle avec une lenteur calculée, torturant chaque millimètre de ma verge. Je m'imagine en train de goûter sa peau, de lécher les perles de sueur sur son torse. Ma main s'accélère, mes doigts se crispent. Le plaisir est si intense qu'il devient presque insupportable. Je vois ses muscles se contracter, j'entends ses râles...
Quand l'explosion vient, elle est sismique. Mon sperme jaillit avec une force incroyable, inondant mon torse et remontant jusqu'à mon cou. Je suis vidé, anéanti. Encore une fois, je recueille une goutte de cette substance laiteuse et épaisse sur mon doigt. Je la contemple un instant, symbole de mon obsession, avant de la porter à mes lèvres. C'est le goût de ma défaite, le goût de David qui s'est insinué en moi. Je lèche chaque parcelle de ma peau, me nettoyant avec une lenteur rituelle, avant de sombrer enfin dans un sommeil hanté par l'ombre d'un homme qui, d'un seul regard, a tout changé.
Le soleil de ce samedi matin filtre agressivement à travers les rideaux, marquant le début d'une journée que je n'ai aucune hâte d'affronter. Après les tourments de la nuit, le sommeil ne m'a cueilli qu'au petit matin : un repos lourd, peuplé de silhouettes sombres et de souffles courts. Lorsque je finis par émerger vers dix heures, mon corps me semble étranger, encore vibrant de l'adrénaline et de la solitude de mes explorations nocturnes.
Je reste quelques minutes assis sur le bord de mon lit, les mains jointes, fixant le plancher. L'odeur du bois de santal semble imprégnée dans les murs. Chaque pas vers la cuisine est une épreuve, une marche vers une confrontation que je redoute autant que j'espère.
Lorsque je pousse enfin la porte de la cuisine, la première chose que je remarque est l'absence du tumulte habituel de Marion. L'appartement est étrangement calme, à l'exception du bruit sourd de la cafetière. David est là, assis à la table, lisant un journal de sport. Il est déjà douché, ses cheveux sont à peine humides et il porte un simple t-shirt noir qui moule ses épaules.
— Enfin réveillé ? lance David sans lever les yeux. Sa voix rauque de bon matin me percute comme une décharge électrique.
— Oui... il est tard, je bafouille en me dirigeant vers le plan de travail.
— Marion est partie dans sa famille pour le week-end, reprend David en repliant son journal. Elle ne rentrera que lundi soir. On est en tête-à-tête.
Il pose ses yeux sombres sur moi, un regard qui ne laisse aucune place à l'innocence. Je sens ma gorge se nouer.
— Ah... d'accord. Je... je vais rentrer chez mes parents aussi, je pense. Prendre un peu l'air avant le voyage.
David s'appuie contre le dossier de sa chaise et croise les bras. L'expression de son visage change, se teintant d'une sorte de mélancolie calculée.
— Tu t'en vas aussi ? Je vais me retrouver seul dans cet appart alors. Je vais me faire chier. C'est mort ici le samedi soir quand il n'y a personne.
Je m'arrête, une cuillère à la main, le dos tourné. Mon cœur s'emballe. Les images de la nuit, de David nu sur son lit, de ma main flottant au-dessus de ce corps puissant, me reviennent en mémoire avec une violence inouïe. Je ne peux pas le laisser seul. Pas après ce qu'il a osé faire. Pas après ce qu'il m'a proposé.
— Viens avec moi, je murmure dans ma barbe, si bas que c'est presque inaudible.
David se lève lentement. Le bruit de sa chaise sur le carrelage me fait sursauter. Il s'approche, sa stature dévorant l'espace, jusqu'à se trouver juste derrière moi.
— Qu'est-ce que tu as dit ? Répète, je n'ai pas entendu.
Sa voix est un murmure à quelques centimètres de mon oreille. L'odeur du savon de Marseille et de la peau chaude envahit mes sens. Je ferme les yeux, sentant la chaleur de David irradier contre mon dos.
— Je... je disais, si tu veux, tu peux venir avec moi, je répète plus distinctement, bien que ma voix tremble encore. Chez mes parents.
David marque une pause, entretenant un silence pesant.
— Je ne voudrais pas déranger, Gaspard. C'est une réunion de famille ?
— Non, je réponds précipitamment en me retournant pour lui faire face. Mes parents sont partis chez ma tante à la campagne. Ils ne rentreront que demain soir, très tard. La maison est vide.
Un sourire lent et prédateur s'étire sur les lèvres de David.
— Cool... murmure-t-il. Alors je t'aurai pour moi tout seul pendant tout ce temps.
Il lève ses mains et les pose sur mes épaules. Ses doigts commencent à masser doucement mes trapèzes, une caresse ferme et possessive. Je suis parcouru d'un frisson si intense que je dois m'appuyer contre le comptoir pour ne pas flancher.
C'est à cet instant précis que mon téléphone, posé sur la table, vibre bruyamment. David jette un coup d'œil par-dessus mon épaule. L'écran affiche un message de Vasco.
— Buongiorno caro. Tu as bien dormi ? Tu me manques déjà. Est-ce qu'on peut s'appeler ?
David laisse échapper un petit rire moqueur, mais ne retire pas ses mains. Au contraire, il fait descendre sa paume droite lentement le long de ma colonne vertébrale, s'arrêtant juste au-dessus de ma cambrure. Cette pression fait monter une rougeur brûlante à mes joues.
— Ton Italien s'impatiente, dit David d'une voix mielleuse. Je te laisse lui répondre. Je ne voudrais pas briser le charme du "papier glacé".
Il resserre brièvement sa poigne dans le bas de mon dos avant de s'éloigner, me laissant haletant, le corps en proie à un conflit total entre le désir et la culpabilité. Je saisis ma tasse de café d'une main tremblante et je m'esquive vers ma chambre sans oser croiser à nouveau son regard.
Une fois enfermé dans mon sanctuaire, je m'effondre sur mon lit. Il me faut plusieurs minutes pour calmer les battements de mon cœur. Je finis par lancer l'appel vidéo. Le visage de Vasco apparaît, solaire, impeccable, avec en arrière-plan la lumière dorée d'un café romain.
— Gaspard ! Tu as l'air tout essoufflé, mon ange. Tu viens de courir ?
— Non... non, je viens de me lever, je mens en essayant de stabiliser ma voix. Je suis juste un peu fatigué.
— Tu travailles trop. Mais j'ai une grande nouvelle ! J'ai récupéré mon passeport ce matin. Tout est prêt pour ton arrivée le week-end prochain. J'ai déjà tout organisé, ce sera une surprise totale. Rien ne pourra nous arrêter maintenant.
Je fixe l'écran. Vasco est magnifique, son sourire est une promesse de perfection. Mais alors que je regarde cet homme que j'ai l'impression d'aimer à travers un filtre numérique, je ne peux m'empêcher de sentir sur ma peau l'empreinte physique et brute des mains de David. La réalité de la cuisine me semble bien plus réelle que cette image à des milliers de kilomètres.
— C'est génial pour le passeport, Vasco. Vraiment.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Tu sembles... ailleurs. Est-ce que tu as des doutes ?
Je prends une profonde inspiration. J'ai besoin de me rassurer, de comprendre pourquoi je me sens si vulnérable face à David alors que j'ai cet idéal devant lui.
— Vasco... Dis-moi franchement. Qu'est-ce que tu me trouves ? Pourquoi moi ? Je veux dire, tu pourrais avoir n'importe qui à Rome. Quelqu'un de plus... de plus expérimenté, de plus sûr de lui. Quelqu'un qui n'est pas "rouillé".
Vasco fronce les sourcils, une expression de tendresse peinte sur le visage.
— Mais Gaspard, quelle question ! Tu as cette pureté, cette sensibilité que je ne trouve nulle part ici. Tu n'es pas comme les autres qui jouent des rôles. Avec toi, tout est authentique. J'aime ta timidité, c'est ça qui me rend fou. Je ne veux pas d'un mec "expérimenté" qui a tout vu. Je veux te découvrir, t'apprendre, faire de toi ma création. Pourquoi parles-tu de rouille ?
— Pour rien... une idée idiote, je murmure.
— Écoute-moi. Le week-end prochain, je vais prendre soin de toi. Tu n'auras rien à faire, juste à te laisser guider. Je vais te montrer ce que c'est que la vraie beauté. On va passer du temps ensemble, et je te promets que tu oublieras toutes tes inquiétudes.
La conversation dure longtemps. Vasco reste mystérieux sur les détails du voyage, préférant cultiver l'attente. Mais plus il parle de douceur et de romantisme, plus je me rappelle le poids du pied de David sur mon matelas et l'odeur musquée de sa peau.
En raccrochant, je me sens plus perdu que jamais. Je sais que dans quelques minutes, je vais monter dans une voiture avec David pour deux jours de solitude dans une maison isolée. Je regarde mon reflet dans le miroir : j'ai le visage de celui qui s'apprête à commettre un crime, ou peut-être de celui qui va enfin accepter d'être "entretenu".
L'habitacle de la vieille carlingue de David est une cage de résonance. Ici, tout est plus intense : l'odeur du vieux cuir des sièges craquelés, le vrombissement irrégulier du moteur qui fait vibrer le plancher sous mes pieds, et surtout, cette chaleur humaine, lourde, qui s'accumule entre nous. David conduit d'une main nonchalante sur le volant, le coude posé contre la portière, tandis que son autre main, libre et impatiente, semble avoir trouvé son territoire sur le levier de vitesse, juste à côté de mon genou.
Il n'y a pas de musique. Seul le bruit du vent contre les vitres mal jointées et le rythme saccadé de ma propre respiration remplissent l'espace. David semble savourer mon inconfort, l'utilisant comme un instrument dont il joue avec une précision cruelle.
Le trajet est long, et il semble vouloir en étirer chaque seconde. À chaque fois qu'il doit changer de vitesse, il ne se contente pas de saisir le pommeau de la boîte manuelle. Sa main dévie, ses doigts effleurent délibérément le côté de mon genou, s'attardant sur la rotule avant de saisir le levier. Ce n'est jamais un accident. C'est une caresse lente, appuyée, qui me fait tressaillir sur mon siège à chaque changement de rapport.
— Tu es bien crispé, Gaspard, lance-t-il sans quitter la route des yeux, un sourire en coin étirant ses lèvres. On dirait que tu as peur que la vieille mécanique nous lâche en plein milieu de nulle part.
— Non, non... je vais bien, je bafouille, sentant déjà la chaleur familière envahir mon cou et mes oreilles.
Il laisse échapper un rire bref, un son grave qui résonne dans sa poitrine, et pose, cette fois avec une assurance totale, sa main droite sur le haut de ma cuisse. Il exerce une pression ferme, ses doigts s'enfonçant légèrement dans le muscle pour ponctuer ses mots.
— Tu devrais te détendre. Profite du paysage. Ou profite de ma compagnie, tout simplement. C'est rare qu'on soit si... proches, non ?
Sa paume est brûlante à travers le tissu fin de mon pantalon. Je fixe obstinément la route devant nous, mais je ne vois rien des paysages du Jura. Je ne sens que ce point de contact massif. Mon visage doit être d'un rouge écarlate. À un moment, il fait glisser sa main plus haut, tout près de mon entrejambe, ses doigts frôlant la couture de mon caleçon avant de ramener sa main vers le volant dans un mouvement fluide qui me laisse le souffle coupé.
Le soleil de l'après-midi frappe de biais, inondant l'intérieur de la voiture d'une lumière crue. David s'agite sur son siège, ajustant sa position dans son short en jean un peu serré. C'est là que je la vois. Une bosse imposante se dessine sous le denim, trahissant une excitation que même sa conduite décontractée ne parvient pas à masquer. Sa virilité, dont j'ai deviné la puissance cette nuit, semble s'impatienter sous le tissu.
Je détourne les yeux instantanément, le cœur battant à tout rompre, mais l'image reste gravée derrière mes paupières. David a vu mon regard furtif, mon incapacité à détacher mes yeux de son entrejambe pendant cette seconde d'éternité. Je le sais parce que son sourire s'élargit. Il ne cherche même pas à se cacher ; au contraire, il semble fier de l'effet qu'il produit sur moi. Malgré ma honte, malgré la panique qui me serre la gorge, un petit sourire involontaire étire mes lèvres. Je suis terrifié, oui, mais une part de moi — celle qui rôdait dans le couloir cette nuit — exulte de le voir ainsi.
Soudain, David ralentit. Il fait mine de chercher quelque chose dans le désordre de son vide-poche.
— Regarde dans la boîte à gants si tu vois mes lunettes, je ne les trouve plus.
Je me penche pour l'ouvrir, mais au même moment, lui aussi se penche. C'est une manœuvre calculée. Son épaule vient s'écraser contre mon torse, m'emprisonnant contre le dossier du siège passager. Son visage est à quelques millimètres du mien. Je sens son souffle, chargé de cette odeur de savon et de mâle, balayer ma joue. L'électricité entre nous est telle que je m'attends presque à voir des étincelles jaillir du vieux cuir.
— Trouvées ? murmure-t-il près de mon oreille, sa voix descendant d'une octave.
— Pas... pas encore, j'expire, incapable d'articuler davantage tant sa proximité me paralyse.
Il se redresse lentement, laissant traîner son torse contre le mien le plus longtemps possible, sentant sans doute mon cœur cogner contre mes côtes.
— On dit souvent qu'on est "amis", toi et moi, reprend-il en reprenant de la vitesse, sa main retournant sur ma cuisse. C'est le mot poli, n'est-ce pas ? Mais entre nous, Gaspard... tu sais bien que les amis ne se regardent pas comme on le fait. Les amis n'ont pas cette tension qui rend l'air impossible à respirer dans une bagnole.
Il jette un coup d'œil appuyé vers son entrejambe, où la bosse est toujours aussi saillante, puis vers moi, soulignant l'évidence de notre désir mutuel.
— J'aime bien l'amitié, mais j'ai une nette préférence pour ce qui vient après. Pour l'audace. Pour ceux qui arrêtent de faire semblant et qui osent franchir le seuil au lieu de rester sur le palier à espionner. Pas toi ?
Nous finissons par arriver devant la maison de mes parents. Le gravier crisse sous les pneus de la vieille voiture. David coupe le contact, et le silence qui s'abat soudain, après le vacarme du moteur, est assourdissant. Je porte la main à la poignée, prêt à m'enfuir vers la sécurité du jardin familial, mais David saisit mon bras. Sa poigne est douce, mais inflexible.
Il plonge ses yeux sombres dans les miens. Le masque du colocataire taquin est tombé. Il ne reste que le prédateur, celui qui m'a démasqué depuis longtemps.
— Au fait, Gaspard... murmure-t-il d'une voix basse, presque caverneuse, qui me fait frissonner jusqu'aux os. Tu devrais faire attention. Quand on se déplace dans le noir, on laisse toujours une trace. Une odeur de sueur, un souffle un peu trop court devant une porte... ou juste une poignée de chambre qu'on ne laisse pas exactement dans l'angle où je l'avais laissée en me couchant.
Mon sang se glace. Je sens mes jambes devenir de la guimauve. Tout ce que je pensais avoir fait avec discrétion n'était qu'une mise en scène dont il était le spectateur silencieux.
— Mais ne t'en fais pas, continue-t-il avec un sourire carnassier. J'aime bien les visites nocturnes. Ça rend les matins beaucoup plus intéressants quand on sait que son petit colocataire est venu vérifier de très près si je dormais vraiment nu.
Il lève la main et me tapote la joue deux fois, un geste de domination pure qui me marque comme sa propriété.
— Allez, sors. On a tout le week-end pour voir jusqu'où ton "audace" peut te mener maintenant que les masques sont tombés.
Il sort de la voiture avec une assurance insolente, me laissant là, pétrifié sur mon siège, réalisant que chaque seconde de ma nuit d'errance a été vécue sous son regard invisible. Il savait tout. Et le pire, c'est qu'il a tout aimé.
Fin du chapitre 5.
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