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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hétéro Orientation principale dans ce chapitre

L'initiation de Manon — Chapitre 7 · Vocabulaire & Intention

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Haleros
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L'initiation de Manon

Chapitre 7 · Vocabulaire & Intention

Mercredi matin, amphithéâtre B, droit des obligations. Le professeur Martel parlait de vice du consentement, l'ironie ne m'a frappée que plus tard, et je n'avais pas écrit un mot depuis vingt minutes. Mon stylo était posé en travers de la page, exactement là où je l'avais laissé après avoir noté la date, et mon cahier me regardait avec cette blancheur presque accusatoire des choses qu'on a négligées.
J'étais ailleurs. Quatre jours après, j'étais encore ailleurs.
Ce n'était pas un souvenir continu, pas un film que j'aurais pu rejouer du début à la fin. C'était des éclats, des fragments qui remontaient par bouffées sans prévenir, au milieu d'une phrase du professeur Martel, au milieu de rien. Le son de la voix de Gilles quand il avait dit maintenant. La chaleur de la peau de Claire dans mon dos, ses tétons durs entre mes omoplates. Mes poignets, j'ai baissé les yeux sur mes poignets, machinalement. Les marques avaient disparu depuis longtemps. Mais moi je les voyais encore, comme un tatouage invisible que j'aurais été la seule à connaître. Et parfois, sans prévenir, une contraction sourde au creux de mon ventre, un écho lointain de plaisir, comme si mon corps rejouait en sourdine quelque chose que ma tête essayait d'oublier.
Autour de moi, deux cents étudiants prenaient des notes. Certains tapaient sur leur ordinateur. Une fille au premier rang posait une question sur l'erreur substantielle. Le monde fonctionnait, tournait, avançait, et moi j'étais assise là avec entre les cuisses le souvenir d'un plaisir qui n'avait pas fini de s'éteindre, comme une braise sous la cendre qui n'attend qu'un souffle pour reprendre.
La question était revenue dans la nuit de lundi, et elle ne m'avait plus quittée depuis. Elle n'avait rien d'élégant, rien de littéraire. C'était une question simple, presque brutale dans sa nudité : est-ce que c'est eux que je veux, ou est-ce que c'est ce qu'ils font de moi ? Si Gilles et Claire disparaissaient demain, si je ne les revoyais plus jamais, est-ce que ce qui me manquerait, ce serait leurs visages, leurs voix, leur manière de me regarder, ou est-ce que ce serait seulement cette version de moi-même qu'ils avaient fait apparaître, cette Manon qui écartait les cuisses devant deux personnes et qui jouissait en criant sans la moindre honte ? Est-ce que je les aimais, eux, ou est-ce que j'aimais qui je devenais en leur présence ? Et si la réponse était les deux, est-ce que ça rendait la chose meilleure ou pire ?
Je n'avais pas de réponse. Le professeur Martel non plus, j'imagine, même s'il avait beaucoup de choses à dire sur le vice du consentement.
À la pause, Julie m'a retrouvée dans le couloir. Elle avait cette démarche que je lui connaissais depuis la rentrée, cette espèce de flottement léger qui disait que quelque chose de bien lui était arrivé avant même qu'elle n'ouvre la bouche. Ses yeux bleus qui brillaient un peu plus que d'habitude. Elle s'est adossée au mur à côté de moi, son gobelet de café à la main, et elle a attendu exactement quatre secondes avant de lâcher :
— Il m'a embrassée.
J'ai su immédiatement de qui elle parlait.
— Lucas ?
— Non, le pape. Évidemment Lucas. Hier soir, en bas de chez moi. Il m'a raccompagnée après le TD, on s'est arrêtés devant mon immeuble, et il m'a embrassée. Comme ça. Sans prévenir. Enfin si, il y avait des signes, il me regardait bizarre depuis dix minutes, mais quand même.
Elle rougissait en racontant, ce rougissement d'adolescente qui ne la quittait jamais quand il s'agissait de Lucas, et j'ai senti quelque chose d'inattendu monter en moi. Pas de la condescendance, ça, c'était fini depuis longtemps, si tant est que ça ait jamais existé. Pas de la moquerie non plus. C'était de l'envie. Une envie sourde, presque douloureuse. Pas du baiser lui-même, mais de tout ce qui allait avec : la simplicité, la légèreté, le fait de pouvoir raconter ça à sa meilleure amie un mercredi matin dans un couloir de fac avec un café tiède à la main.
Julie pouvait dire le nom de l'homme qui l'avait embrassée. Elle pouvait décrire le moment, l'endroit, la sensation de ses lèvres sur les siennes. Moi, si j'avais voulu raconter mon samedi, j'aurais dû commencer par expliquer pourquoi un couple de cinquante ans m'attachait nue sur un lit pendant que je les suppliais de me laisser jouir. J'ai imaginé la scène une seconde,Julie, son gobelet de café suspendu à mi-chemin de ses lèvres, ses yeux bleus qui s'écarquilleraient, le silence qui durerait trop. Notre amitié, dans ce couloir, n'aurait probablement pas survécu à cette conversation.
— C'est génial, Julie. Vraiment. C'était comment ?
— Doux. Lent. Il a mis sa main sur ma joue avant, tu sais, comme dans les films, et normalement je trouve ça cliché mais là c'était juste... parfait. Pas parfait techniquement, hein. Parfait parce que c'était lui.
Elle a bu une gorgée de son café, puis m'a regardée de côté, avec cette attention que je lui connaissais et que je redoutais un peu.
— Tu sais ce qui est bizarre en ce moment ? a-t-elle dit.
— Non ?
— Avant, t'étais la fille la plus... comment dire... la plus réservée de nous deux. Genre, tu restais toujours un peu cachée. Derrière tes bouquins, derrière tes fringues, derrière ton sourire poli. Et depuis quelques semaines, j'ai l'impression que t'es plus à l'aise. Plus détendue. Pas extravertie non plus, hein. Juste... présente. C'est bizarre, non ?
Mon cœur s'est arrêté une demi-seconde. Julie ne savait rien. Elle ne pouvait rien savoir. Et pourtant, avec l'instinct redoutable qu'ont les gens qui vous aiment vraiment, elle avait vu exactement ce qui avait changé, sans la moindre idée de pourquoi. C'était cruel : la personne la plus proche de moi au monde venait de décrire ma transformation mieux que je n'aurais su le faire, et je ne pouvais même pas la remercier d'avoir si bien regardé.
— C'est peut-être les cours. Je me sens plus à l'aise en deuxième année.
— Ouais, peut-être, a-t-elle répondu, pas du tout convaincue. Ou alors t'as un truc que tu me racontes pas.
Elle souriait en disant ça, taquine, et j'ai souri aussi, et le moment est passé. Mais quelque chose est resté. La sensation d'un mur fissuré, pas effondré, juste assez fendu pour qu'un filet de lumière passe à travers, ou plutôt que quelqu'un, de l'autre côté, aperçoive une ombre.
Le soir, seule dans mon appartement, j'ai essayé de retrouver quelque chose.
Je m'étais déshabillée en rentrant, comme d'habitude désormais, le rituel de la nudité que Gilles m'avait demandé et qui était devenu une seconde nature. J'ai fermé les volets, j'ai marché nue de la cuisine à la chambre, j'ai préparé mon thé, et puis je me suis allongée sur mon lit avec l'intention claire de me faire jouir.
Mes doigts ont trouvé leur chemin. Les gestes étaient les mêmes, exactement les mêmes qu'avant, les mêmes que toujours. Mon corps a répondu, parce que les corps répondent, c'est mécanique, c'est fiable. L'orgasme est venu au bout de quelques minutes, ponctuel, prévisible, comme un train qui arrive à l'heure.
Et puis rien.
C'est-à-dire que physiquement, tout avait fonctionné. La contraction, le relâchement, les quelques secondes de plaisir. Mais c'était comme manger quand on n'a pas faim, comme boire de l'eau tiède quand on a connu du bon vin. L'orgasme était arrivé et reparti sans laisser de trace, sans cette onde longue qui m'avait traversée chez Gilles et Claire, sans cette sensation d'avoir été ouverte, explorée, connue. Mes doigts faisaient le même geste. Mon corps produisait la même réponse. Mais ce qui manquait, c'était tout le reste : les yeux, les mains, les voix, le regard de quelqu'un sur moi pendant que je me défaisais.
Je me suis rhabillée. J'ai lavé mes mains. Et j'ai eu envie de les appeler.
L'idée m'a fait peur. Pas parce qu'elle était déplacée, j'avais leur numéro, j'aurais pu. Mais parce que le besoin avait quelque chose de trop urgent, de trop ressemblant à une dépendance, et que je n'étais pas sûre de vouloir regarder cette vérité-là en face. Pas encore.
Le texto est arrivé le lendemain, jeudi, à quatorze heures douze.
J'étais à la bibliothèque universitaire, assise à ma place habituelle, celle près de la fenêtre au deuxième étage, un manuel de droit administratif ouvert devant moi à une page que je n'avais pas tournée depuis un moment. Mon téléphone a vibré, face contre la table, et j'ai failli ne pas regarder tout de suite. J'ai retourné l'écran par réflexe, sans attente particulière, je m'attendais à Julie, ou à ma mère.
Claire
Mon cœur a bondi avant même que mes yeux n'aient lu le message.
— Manon, Gilles et moi aimerions te voir. Es-tu libre ce soir ?
Quelques mots. Deux phrases. Une question simple, presque banale, le genre de message qu'on pourrait envoyer à n'importe qui pour n'importe quel dîner.
Et pourtant, en les lisant, j'ai senti une chaleur immédiate monter de mon ventre jusqu'à ma gorge, mon pouls s'accélérer d'un coup, mes cuisses se serrer sous la table de la bibliothèque. Quelques mots sur un écran, et mon corps avait réagi avant mon cerveau, exactement comme quand Gilles disait maintenant. La même obéissance instantanée, la même incapacité à mettre de la distance entre le signal et la réponse. Sauf que cette fois, le signal venait d'un téléphone, dans une bibliothèque, à deux heures de l'après-midi, entourée d'étudiants en droit. J'ai vérifié que personne ne me regardait. Personne ne me regardait. Évidemment.
Ce soir. Pas samedi. Ce soir. Un jeudi. En pleine semaine. Quelque chose avait changé, quelque chose débordait du cadre qu'ils avaient posé au début, les samedis, le rituel, la régularité. Cette invitation en semaine disait autre chose. Elle disait : on pense à toi en dehors du samedi. Tu existes pour nous au-delà du cadre.
J'ai fixé l'écran. J'ai tapé « Oui » et j'ai effacé. Trop sec. J'ai tapé « Oui, avec plaisir » et j'ai effacé aussi. Trop poli, trop distant, comme si on m'invitait à un vernissage. J'ai tapé « Je serai là ». J'ai hésité, le pouce au-dessus du bouton d'envoi, parce que ces trois mots disaient exactement ce que je ressentais, et que c'était peut-être justement ça qui me faisait peur. Pas « je veux bien » ni « d'accord ». Je serai là. Comme une évidence. Comme quelqu'un qui rentre chez soi.
J'ai envoyé.
La réponse de Claire est arrivée trente secondes plus tard : « 19h. À ce soir, Manon. »
J'ai posé mon téléphone face contre la table, j'ai regardé mon manuel de droit administratif, et je n'ai pas lu un mot de plus de l'après-midi.
Je savais Julie sortie, ce soir. À dix-neuf heures, j'étais devant leur porte. La lumière du palier n'était pas la même que le samedi, plus orangée, plus douce, le soleil de fin de journée filtrant encore par la fenêtre de l'escalier. Un jeudi soir ordinaire. Des bruits de télévision derrière une porte voisine, une odeur de cuisine qui montait de l'étage du dessous. Tout était décalé d'un cran par rapport à mes visites habituelles, comme si le même lieu avait légèrement changé de tonalité.
Claire m'a ouvert. Elle portait un chemisier crème que je ne lui connaissais pas, les cheveux détachés, un sourire qui n'avait rien de cérémonial. Gilles était au salon, debout près de la bibliothèque, une tasse à la main. Il s'est tourné vers moi quand je suis entrée et m'a souri aussi, de ce sourire mesuré qu'il avait presque toujours, sauf que ce soir j'y ai lu quelque chose de légèrement différent, une chaleur, peut-être, ou simplement le plaisir de me voir un jour où il ne m'attendait pas d'habitude.
— Assieds-toi, Manon, a dit Claire. Tu veux du thé ?
Le rituel, encore. Mais allégé. Pas de préambule long, pas de questions sur ma semaine, pas de cette politesse un peu formelle qui masquait l'attente. On aurait dit un couple qui reçoit quelqu'un qu'il connaît depuis longtemps, quelqu'un à qui on ne fait plus de manières.
Claire m'a servi du thé. Gilles s'est assis dans le fauteuil en face de moi. Et pendant quelques minutes, on a simplement parlé, de mes cours, d'un livre que Claire venait de finir, d'un concert auquel Gilles avait assisté le week-end précédent. Des choses normales. Des choses qui n'avaient rien à voir avec ce qui se passait entre nous le samedi, et qui pourtant, par leur normalité même, rendaient le reste plus réel, plus ancré dans une relation qui n'était pas seulement celle d'un lit et d'un bandeau sur les yeux.
Puis Gilles a posé sa tasse. Ce geste que je connaissais maintenant, ce geste précis, presque cérémonial, qui annonçait toujours un changement de registre.
— Nous voulions te parler de quelque chose, Manon, a-t-il dit.
J'ai senti mon ventre se nouer, très légèrement.
— Tu te souviens de ce que Claire t'a dit la dernière fois, a-t-il poursuivi. Que nous n'avions utilisé que nos bouches et nos mains. Que nous ne t'avions remplie d'aucune manière, à part nos doigts.
Je m'en souvenais. La phrase m'avait accompagnée toute la semaine. J'avais tourné autour comme on tourne autour d'une porte fermée en sachant qu'on va finir par l'ouvrir.
— Oui.
— Avant d'aller plus loin, a dit Gilles, nous avons besoin de savoir ce que toi tu veux. Pas ce que tu penses que nous attendons. Pas ce que tu crois devoir répondre. Ce que tu veux, toi, Manon. Avec tes mots.
Le silence qui a suivi était différent de ceux que je connaissais chez eux. D'habitude, leurs silences étaient habités, ils savaient exactement quoi en faire. Celui-ci m'appartenait. C'était à moi de le remplir.
— Je... j'ai envie que ça continue, j'ai commencé. Ce qu'on fait. J'ai envie que ça aille plus loin.
— Plus loin comment ? a demandé Claire, doucement mais précisément.
— Je ne sais pas comment dire ça.
C'était vrai. Je savais ce que je voulais, mon corps le savait depuis des semaines, peut-être depuis le premier jour. Mais mettre des mots dessus, là, assise dans leur salon avec ma tasse de thé et leurs regards posés sur moi, c'était une forme d'exposition qui me terrifiait plus que la nudité. Me montrer nue, je savais faire maintenant. Montrer mon désir en mots, c'était autre chose. C'était dire à voix haute ce que je m'autorisais à peine à penser dans le noir de ma chambre.
— Essaie, a dit Gilles.
— J'ai envie... de sentir... j'ai envie d'être... j'ai bafouillé, les joues en feu. D'aller plus loin que les doigts. De... de sentir quelque chose de plus. En moi.
Les mots sortaient hachés, imprécis, noyés dans les périphrases. J'utilisais des mots comme « quelque chose » et « plus loin » parce que les vrais mots, ceux qui disent exactement ce qu'on veut, restaient coincés quelque part entre ma gorge et ma honte.
Claire m'a observée un moment, avec ce regard qu'elle avait parfois, ni sévère ni indulgent, juste attentif, comme quelqu'un qui écoute un musicien chercher une note.
— Tu tournes autour, Manon, a-t-elle dit. Ce n'est pas un reproche, c'est normal, surtout à ton âge. On ne nous apprend pas à parler de notre désir. On nous apprend à le taire, à l'envelopper dans du vague, à espérer que l'autre comprendra sans qu'on ait à le dire. Mais ici, avec nous, le vague ne suffit pas. Écoute la différence.
Elle a marqué une pause. Son regard a changé, quelque chose de plus direct, de plus ancré. Quand elle a repris la parole, sa voix était la même, et pourtant pas tout à fait.
— On peut dire les choses de beaucoup de manières, Manon. Par exemple : je désire que ton ardeur vienne me combler, que tu me possèdes toute entière avec ta puissance.
Les mots flottaient dans l'air du salon, presque irréels, comme tirés d'un roman d'un autre siècle. J'ai senti quelque chose frémir en moi, mais de loin, comme un écho affaibli.
— C'est beau, a continué Claire, mais c'est vague. Ça ne dit pas ce qu'on veut vraiment. Maintenant, écoute ça.
Sa voix est devenue plus simple, plus directe, débarrassée de toute ornementation.
— J'ai envie de toi. J'ai envie que tu me prennes. J'ai envie de te sentir en moi, partout, profondément.
Mon cœur s'est accéléré. Les mots étaient clairs, précis, et leur simplicité même les rendait plus intimes que la version précédente. J'ai envie de te sentir en moi, partout, profondément. J'ai réalisé que c'était plus ou moins ce que j'avais voulu dire. Je n'avais pas pu trouver les mots. Ils étaient là, pourtant. Simples. Évidents. C'est fou comme le désir a un vocabulaire prêt à l'emploi qu'on s'interdit d'utiliser.
Claire me regardait droit dans les yeux en les prononçant, et même si c'était une démonstration, même si elle jouait un rôle pour m'enseigner quelque chose, j'ai senti que les mots n'étaient pas tout à fait vides, qu'elle y mettait quelque chose d'elle, une vérité qui passait à travers l'exercice.
— Tu sens la différence ? a-t-elle demandé.
J'ai hoché la tête, la gorge sèche.
— Maintenant, écoute encore.
Sa voix a baissé d'un cran. Plus rauque. Plus directe. Et quelque chose a changé dans ses yeux aussi, un assombrissement, une intensité qui n'était plus pédagogique du tout.
— Ma chatte est trempée. Je coule pour toi. Je veux sentir ta queue en moi, maintenant. Baise-moi.
J'ai senti une décharge me traverser de la nuque aux cuisses et entre mes jambes quelque chose a répondu, une pulsation brève, involontaire, comme si mon sexe avait entendu les mots avant moi.
Les mots étaient crus, frontaux, débarrassés de toute politesse, et la voix de Claire en les prononçant était devenue celle d'une femme qui ne joue plus, une voix que j'avais entendue. Je l'ai réalisé d'un coup, quand elle gémissait sous les mains de Gilles, quand son excitation montait et que le vernis du contrôle commençait à se fissurer. J'avais remarqué, sans le formuler, que plus Claire était excitée, plus son vocabulaire devenait direct, cru, débarrassé de tout filtre. Ce que je prenais pour un accident était un choix. Ou plutôt les deux à la fois.
Claire a laissé un silence. Puis elle a repris, la voix encore plus basse, presque un murmure, mais un murmure tranchant :
— Et il y a un dernier registre : je suis une vraie salope en chaleur. Défonce-moi, comme une chienne en rut. Je suis ta pute, fais de moi ce que tu veux.
Cette fois, quelque chose s'est contracté en moi, pas du plaisir, ou pas seulement. Un mélange de choc et de fascination, comme regarder un bord de falaise en se demandant ce qu'on ressentirait si on sautait. Les mots étaient violents, volontairement, et Claire les avait prononcés sans la moindre jouissance dans la voix, juste avec une précision clinique qui les rendait encore plus percutants. Ce qui me troublait le plus, ce n'était pas de les entendre, c'était de sentir, quelque part très profondément en moi, sous plusieurs couches de refus, un frémissement qui disait : et si, un jour, avec la bonne personne, au bon moment ? Est-ce que j'aimerai cela ou est-ce que je détesterai ? Au fond, je ne savais pas, et cette pensée m'a fait peur.
Le silence qui a suivi était épais. Gilles n'avait pas bougé de son fauteuil. Son visage ne trahissait rien, ni gêne, ni excitation visible, juste cette écoute totale qu'il avait toujours.
— Quatre manières de dire la même chose, a repris Claire, sa voix redevenue normale, presque douce. Quatre registres. Élégant, clair, cru et vulgaire. Et il n'y a rien de mal dans aucun d'entre eux, Manon. La même femme peut les employer tous, à différents moments, selon ce qu'elle ressent, selon ce qu'elle veut provoquer chez l'autre. Ils n'ont pas le même effet, ni sur toi, ni sur la personne qui les entend. C'est un langage, comme un autre. Et comme tout langage, ça s'apprend.
— Moi, a-t-elle ajouté, le quatrième ne me correspond pas. Je ne m'y retrouve pas, ça ne me fait rien, et Gilles le sait. Mais plus mon excitation monte, plus je glisse vers le troisième registre, naturellement, sans y réfléchir. C'est comme ça que je suis faite.
Je me suis souvenue de Claire, cambrée contre Gilles, la voix rauque, les mots de plus en plus directs à mesure que le plaisir montait. Oui. J'avais remarqué. Je n'avais simplement pas compris que c'était un choix autant qu'un réflexe.
— Ce sera à toi d'expérimenter, Manon, a dit Claire. De trouver ce qui te plaît, et quand. Avec tes futurs amants, avec toi-même. Il n'y a pas de bonne réponse. Il y a ta réponse.
Gilles s'est penché légèrement en avant dans son fauteuil.
— Et ce que dit Claire vaut pour tout le reste, Manon. Pas seulement les mots. Les actes aussi.
Sa voix était calme, grave, sans la moindre trace de légèreté.
— Ce que nous faisons ensemble, les caresses, le bandeau, les liens, la fessée, bien d'autres choses encore… Tout cela n'a de valeur que si c'est toi qui en as envie. Si la fessée ne te plaisait pas, il serait hors de question que quiconque t'en donne une. Ni Claire, ni moi, ni personne. Et si un jour, avec quelqu'un, tu sens qu'il te pousse vers quelque chose que tu ne désires pas, quel que soit son charme, quel que soit ton désir pour lui, tu l'envoies promener. Tu te lèves et tu pars. Parce qu'un homme qui ne tient pas compte de ton consentement ne te mérite pas, et tu ne seras jamais heureuse avec lui. Jamais.
Il avait dit ça sans hausser le ton, sans emphase, avec la certitude tranquille de quelqu'un qui a vu suffisamment de choses dans sa vie pour savoir que ce qu'il dit est vrai. Ce n'était pas un discours. C'était une conviction.
— Ce qui compte, a repris Claire, c'est l'intention derrière l'acte. Tant que ce qu'on te fait te respecte, t'honore, te sublime, et finit par te faire jouir, alors c'est bien. C'est juste. C'est beau, même. Mais si c'est pour t'humilier, te dégrader, te détruire, ou si quelqu'un abuse de son pouvoir sur toi juste pour son propre plaisir sans considération du tien, alors non.
Elle a marqué une pause. Quelque chose a traversé son regard, fugace, comme l'ombre d'un souvenir.
— J'ai connu un homme, avant Gilles, qui confondait les deux. Qui prenait ma soumission volontaire pour une permission de me briser. Il m'a fallu du temps pour comprendre la différence. Plus de temps que je ne l'aurais voulu.
C'était la première fois que Claire me livrait quelque chose de personnel, quelque chose qui n'était pas un enseignement mais une cicatrice. L'espace d'un instant, elle n'était plus la femme qui me guidait, qui savait tout, qui contrôlait tout. En l'écoutant, j'ai compris quelque chose qui m'avait échappé jusque-là : tout ce que Claire m'enseignait, elle ne l'avait pas appris dans un livre. Elle était quelqu'un qui avait appris, à ses dépens, et cette vulnérabilité m'a touchée plus profondément que n'importe quelle démonstration.
Gilles a posé sa main sur celle de Claire, brièvement, un geste presque imperceptible, et elle lui a adressé un regard qui disait : ça va, c'est passé.
— Il y a des femmes qui trouvent leur plaisir dans l'humiliation, a continué Claire, redevenue elle-même. C'est leur droit, et ce n'est pas à nous de juger. Mais ce n'est pas avec nous que tu apprendras ça, Manon. Si c'est ce que tu découvres que tu aimes, il faudra que tu te trouves d'autres mentors que nous. Nous te laisserons partir, parce que nous ne voulons rien t'imposer. Mais nous trouverions dommage, vraiment dommage, que tu cherches ton plaisir dans ta propre humiliation plutôt que dans ta sublimation en tant que femme.
Le mot est resté suspendu dans l'air du salon. Sublimation. Je ne l'avais jamais entendu utilisé de cette manière. Et pourtant, en y réfléchissant, c'était exactement ce que je ressentais depuis des semaines chez eux : pas une descente, pas une dégradation, mais une montée. Quelque chose qui s'élevait en moi chaque fois qu'ils me poussaient au-delà de ce que je croyais pouvoir supporter.
— Je n'ai pas envie d'être humiliée, et ma voix était plus ferme que je ne l'avais prévue. Ce que je ressens avec vous, c'est le contraire. C'est... c'est comme si je devenais plus moi-même.
Claire a souri. Gilles aussi, un vrai sourire, pas celui qu'il contrôlait.
— Alors nous pouvons continuer, a dit Claire.
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guade33
8 octobre 2026 à 19:31
Bonsoir,
Une suite est indispensable.
Très bien écrit. Une description parfaite, on pourrai dire chirurgicale. Ce serai dommage de s'arrêter, en route alors que l'on a pas épuisé le sujet.
On attend donc la suite avec IMPATIENCE.
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Répondre
Photo de profil de romain89
romain89
8 octobre 2026 à 12:06
Encore un beau chapitre avec à la fin une façon évidente de parler des rapports hommes femmes qui ne sont pas toujours comme ils devraient!
Soyez respectueux
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Photo de profil de max101
max101
6 octobre 2026 à 01:30
Ce chapitre est le meilleur de tous ! Vivement la suite j'adore ce récit :)
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Photo de profil de Frodon
Frodon
5 octobre 2026 à 22:45
Claire a donc rencontré Gilles après une expérience traumatisante, mais Gilles a su soigner ses blessures. Manon a beaucoup de chance de découvrir avec eux ses fantasmes, et de les vivre. … j’ai l’impression que parmi les quatre façons d’exprimer son envie, c’est la crue qui lui fait le plus d’effet, la vulgaire semble lui causer un malaise… mais je suis peut-être subjectif.
En tout cas, merci encore une fois pour tes mots, Hal.
Soyez respectueux
Répondre
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mozart
5 octobre 2026 à 22:24
Manon tiraillée dans ses pensées, entre ses cours, avec Julie.
Claire et Gilles sont là pour la guidée vers son éclosion de femme. Une histoire à suivre absolument.
Merci Haleros
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LouisintP
5 octobre 2026 à 19:22
Belle histoire qui donne envie de lire la suite.

Je pense avoir trouvé où est Manon dans les intonations... que j'ai beaucoup apprécié...
Soyez respectueux
Répondre

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