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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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L'initiation de Manon — Chapitre 10 · Déploiement de soi

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Haleros
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Ce chapitre a quelque chose d'assez rare : la voix de Manon est tranchante, drôle par moments, et toujours lucide sur elle-même. On aime la façon dont elle observe Hugo dans ses « tentatives de créer une atmosphère » avec une tendresse un peu ironique, et la manière dont le texte fait sentir la différence entre désirer quelqu'un et être regardé par lui — deux choses qui ne se ressemblent pas autant qu'on le croit. Le récit sait aller droit au but sans jamais s'appesantir.

L'initiation de Manon

Chapitre 10 · Déploiement de soi

Note de l'auteur



Ce chapitre a été rédigé avant la récente refonte du site et a dû être coupé en deux pour respecter la nouvelle limite imposée en nombre de mots. Ce découpage risque d’impacter le rythme initial du récit. Ce sera encore le cas pour les quelques chapitres à venir, le temps que la transition vers le nouveau format se fasse. Bonne lecture à vous !

Le soir, Julie m'a appelée.
— Ce soir, soirée chez Pauline. Tu viens. C'est pas une question.
Je n'avais aucune envie de sortir. J'avais envie de rester chez moi, nue sur mon canapé, à envoyer des photos de moi à des gens qui n'étaient pas là et à me complaire dans un manque qui avait quelque chose de presque luxueux. Mais Julie avait raison, sans le savoir : j'avais besoin de sortir de ma bulle. Besoin de rappeler à mon corps qu'il existait aussi dans le monde ordinaire, pas seulement dans l'univers que Gilles et Claire avaient construit pour moi.
— J'arrive, j'ai dit.
La soirée chez Pauline était ce que sont toutes les soirées chez Pauline : un appartement trop petit, trop de monde, de la musique trop forte, des bières tièdes et des conversations qu'on oublie avant de les avoir finies. Julie était rayonnante. Lucas était là, quelque part dans la foule, et elle oscillait entre le chercher des yeux et feindre de ne pas le chercher avec une transparence qui me faisait sourire.
Moi, je l'ai vu au bout d'une heure, peut-être. Grand, brun, quelque chose de ténébreux dans le regard, des yeux sombres sous des sourcils épais, une mâchoire marquée, le genre de beauté un peu brute qui n'a pas besoin de sourire pour attirer l'attention. Il était adossé au mur près de la fenêtre, une bière à la main, et il me regardait.
Ce n’était pas le regard de Gilles. Il n’y avait pas cette attention totale, cette patience. C’était un regard plus direct, plus jeune, plus affamé. Un regard qui disait simplement : tu me plais avec la franchise un peu maladroite des hommes de son âge.
Je lui ai rendu son regard. Il s'est approché. Hugo. Un ami de Pauline, étudiant en architecture, vingt-quatre ans, un rire qui venait facilement et une voix grave qui portait bien malgré la musique. On a parlé, debout l'un en face de l'autre, et j'ai senti quelque chose que je n'avais pas ressenti depuis longtemps avec quelqu'un de mon âge : du désir. Simple. Direct. Sans tout le reste, sans la complexité, sans les rituels, sans les quatre registres et les questions de consentement et les vibromasseurs ventouses. Juste l'envie d'un corps contre le mien.
On a dansé. Sa main sur ma hanche d'abord, puis dans mon dos, puis plus bas, et je l'ai laissé faire parce que j'en avais envie, parce que la chaleur de sa paume à travers le tissu de ma robe me faisait du bien, parce que c'était bon de désirer simplement quelqu'un, sans arrière-pensée, sans mode d'emploi.
À un moment, entre deux morceaux, il s'est penché vers mon oreille :
— T'as envie de rester ici ou tu préfères qu'on aille quelque part ?
J'ai croisé le regard de Julie de l'autre côté de la pièce. Elle avait vu. Elle m'a fait un signe discret, un pouce levé, un sourire complice, un haussement de sourcils qui disait : vas-y fonce. Julie qui m'encourageait à partir avec un garçon, sans se douter que la dernière personne qui m'avait fait jouir, c'était son père. Que la dernière femme qui m'avait tenu la tête contre sa poitrine pendant un orgasme, c'était sa mère, et qu’ils savaient sur le plaisir des choses que Hugo ne soupçonnait probablement pas. Mais Julie ne savait pas, son pouce levé était sincère, et j’ai souri en retour le coeur serré.
Puis je me suis tournée vers Hugo, et les mots sont sortis avec une clarté qui l'a visiblement surpris.
— J'ai envie de toi. Si tu veux, on va chez toi.
Il a cillé. Un quart de seconde, pas plus, mais j'ai vu la surprise, cette micro-déstabilisation que provoque une femme qui dit ce qu'elle veut sans détour. Puis il a souri, un sourire qui creusait une fossette sur sa joue gauche.
— Wow. D'accord. Ouais. On y va.
Dans le taxi, il m'a embrassée. Un baiser empressé. Dans l’ascenseur, ses mains cherchaient déjà sous ma robe, impatientes, et j'ai dû les guider, les ralentir. Cette inversion-là moi guidant un homme de mon âge au lieu d'être guidée, m’a donné un vertige bref et grisant.
Son appartement était petit, un studio d'étudiant encombré, un lit pas fait, des planches d'architecture punaisées au mur. Il a allumé une lampe, mis de la musique, et je l'ai trouvé presque touchant dans ses tentatives de créer une atmosphère, lui qui ne savait pas que mes dernières expériences venaient d'un endroit où l'atmosphère était une science exacte.
On s'est déshabillés. Lui d'abord, le t-shirt par-dessus la tête, le jean, le boxer. Un beau corps, mince, pas très musclé mais bien dessiné, le genre de corps qui va avec vingt-quatre ans et pas trop d'efforts. Puis moi, et j'ai senti quelque chose d'étrange en retirant mes vêtements devant lui : aucune gêne. Pas un gramme. L'ancienne Manon aurait éteint la lumière, se serait glissée sous les draps en gardant son soutien-gorge le plus longtemps possible. Cette Manon-là s'est déshabillée debout, face à lui, avec l'assurance que des semaines de nudité pratiquée avaient inscrite dans ses gestes.
Hugo m'a regardée. Ses yeux sur mon corps, et dans ses yeux du désir, clairement, mais aussi une forme de surprise, peut-être que mon assurance ne correspondait pas à ce qu'il attendait d'une fille qu'il venait de rencontrer en soirée.
Il m'a embrassée, poussée vers le lit, et ses mains ont trouvé mes seins, mon ventre, mes cuisses. Ce n'était pas les mains de Gilles, pas cette précision, pas cette patience. Mais ce n'étaient pas non plus les mains maladroites de Thomas ou Mehdi. Hugo savait à peu près ce qu'il faisait. Ses doigts ont glissé entre mes cuisses, ont trouvé mon clitoris, ont commencé à le caresser avec un rythme qui n'était pas parfait mais qui était suffisamment bon pour que mon corps réponde.
Je l'ai guidé un peu. Un « plus doucement » ici, un « là, oui, comme ça » là, et il a écouté, ce qui en soi était déjà mieux que la plupart. J'ai joui sous ses doigts, un orgasme honnête, sans l'architecture savante des orgasmes de Gilles et Claire, sans les paliers et les silences et les « retiens-toi, Manon », mais un vrai orgasme quand même. J’ai été contente de constater que mon corps savait encore faire ça, jouir avec quelqu'un de normal, quelqu'un de mon âge, sans mode d'emploi.
Il a mis un préservatif et il est entré en moi. La sensation m'a surprise, différente du vibromasseur, différente des doigts, la chaleur d'un vrai corps, le poids d'un homme sur moi, son souffle dans mon cou, et cette plénitude vivante, mouvante, qui n'avait rien de mécanique. Il a commencé à bouger et j'ai ajusté mon bassin instinctivement, cherchant l'angle que le vibromasseur m'avait appris à trouver, celui qui pressait exactement là où il fallait à chaque poussée.
— Comme ça, j'ai soufflé. Reste comme ça.
Hugo a suivi. Il avait un rythme régulier, pas trop rapide, pas la frénésie de mes ex qui fonçaient comme s'il y avait un chronomètre, et ça c'était bien. Je sentais le plaisir monter par paliers, sans l'architecture savante que Gilles et Claire construisaient, sans les silences, les reprises et les « retiens-toi, Manon », mais avec une simplicité qui avait son charme propre : deux corps jeunes, un lit défait, une nuit de week-end, rien de plus, rien de moins.
J'ai glissé ma main entre nous pour toucher mon clitoris pendant qu'il me pénétrait. L'ancienne Manon n'aurait jamais osé, trop gênée, trop préoccupée par ce qu'il penserait, trop enfermée dans l'idée que c'était à lui de tout faire. Cette Manon-là a posé ses doigts exactement où elle en avait besoin sans demander la permission, et Hugo a dit « putain c'est sexy » en me regardant faire, et ça m'a plu, cette approbation simple, sans arrière-pensée.
L'orgasme est venu plus vite que je ne l'aurais cru. Moins profond que ceux de chez Gilles et Claire, moins vaste, mais réel, indéniablement réel. Une vague franche, nette, qui m'a fait cambrer le dos et serrer les cuisses autour de ses hanches, un gémissement long sortant de ma gorge que je n'ai pas cherché à retenir. Hugo a accéléré en me sentant jouir, et quelques poussées plus tard il a joui aussi, le visage enfoui dans mon cou, un grognement étouffé contre ma peau.
Il s'est retiré, a retiré le préservatif, puis est resté un moment au-dessus de moi, en appui sur les bras, le souffle court. Il m'a souri.
— C'était bien, a-t-il dit.
— Oui, j'ai répondu, et c'était vrai. C'était bien.
Ce qui a suivi, c'est moi qui l'ai décidé. Il était allongé sur le dos, le souffle en train de revenir, un bras replié derrière la tête, et il me regardait avec cette satisfaction un peu hébétée des hommes qui viennent de jouir. J'aurais pu m'allonger à côté de lui, attendre, partir peut-être. Mais j'ai eu envie de lui faire plaisir. Ni par obligation, ni par convention, ni parce que j'avais l'impression de lui devoir quelque chose. Par envie. L'envie de donner autant que j'avais reçu. L'envie, aussi, de tester quelque chose : est-ce que cette Manon-là, celle qui avait appris à nommer son désir et à prendre son plaisir, savait aussi donner ? Non pas en subissant, non pas en rendant un service, mais en offrant, librement, avec la même présence que quand elle recevait.
Je me suis penchée sur lui. J'ai commencé par son torse, des baisers, ma bouche contre sa peau, le goût salé de sa sueur, le grain légèrement rugueux sous mes lèvres. Puis plus bas, le ventre, cette ligne de poils sombres qui descendait. Je sentais sous ma bouche son corps qui répondait déjà, un frémissement dans ses abdominaux, sa respiration qui changeait de rythme. Quand ma bouche a trouvé son sexe, il a gémi d'une manière qui m'a plu, un son non contrôlé, authentique, presque surpris, le son d'un homme qui ne s'y attendait pas et qui le reçoit comme un cadeau.
Je l'ai pris en bouche. Lentement d'abord, les lèvres autour de lui, la langue qui explorait. J’ai découvert quelque chose que je n'avais jamais ressenti avec mes ex : du plaisir à faire ça. Pas un plaisir physique, un plaisir de pouvoir. Sa réaction à chacun de mes mouvements, le gémissement qui montait quand j'accélérais, le souffle qui se coupait quand je ralentissais, les muscles de ses cuisses qui se contractaient sous mes mains. C'était moi qui décidais du rythme, de la profondeur, de l'intensité. C'était ma bouche, ma langue, mon choix. Et le plaisir que je lui donnais me revenait en écho, comme une vague qui touche le rivage et revient vers la mer.
J'ai pris mon temps. J'alternais entre des mouvements lents et profonds et des caresses plus légères, juste les lèvres, juste le bout de la langue, le faisant attendre, le faisant revenir vers moi. Ce n'était pas de la technique, je n'en avais pas tant que ça. C'était de l'attention. La même attention que Claire portait à chaque geste, cette manière d'être entièrement présente à ce qu'on fait, de ne rien laisser au hasard ni à l'habitude. J'écoutais le corps d'Hugo comme on écoute une musique qu'on ne connaît pas encore, en cherchant les notes qui le faisaient vibrer.
Hugo gémissait. Sa main s'est posée dans mes cheveux, légèrement d'abord, comme pour accompagner le mouvement. J’ai aimé ça, cette main dans mes cheveux, ce geste qui disait : c'est bon, continue. Il y avait quelque chose de tendre dedans, presque de reconnaissant.
— Putain, oui... t'es une vraie chaudasse, toi...
Les mots m'ont fait lever les yeux vers lui sans m'arrêter. Chaudasse. Le mot flottait quelque part entre le troisième et le quatrième registre de Claire. Il pouvait être dit avec admiration, avec désir, ou avec mépris. Le ton d'Hugo ne me permettait pas de trancher. Ses yeux étaient fermés, sa tête renversée sur l'oreiller, et son visage n'exprimait rien d'autre que du plaisir. Peut-être que c'était juste l'excitation qui parlait. Peut-être que c'était son mode d'expression et rien de plus. Quelques semaines plus tôt, je n'aurais même pas relevé, je n'aurais pas eu le vocabulaire pour identifier ce qui me gênait. Maintenant, je l'avais. Mais identifier n'est pas condamner. Je lui ai laissé le bénéfice du doute. J'ai continué.
J'ai continué parce que son corps me disait des choses que ses mots ne disaient peut-être pas. Les frissons sur sa peau, la tension dans ses cuisses, la manière dont ses hanches bougeaient imperceptiblement vers ma bouche. Tout ça me parlait d'un homme qui recevait du plaisir, pas d'un homme qui prenait du pouvoir. Et tant que le corps disait ça, je pouvais rester.
Sa main dans mes cheveux s'est resserrée. Plus fort. D'un coup. Pas un accompagnement, une prise. Ses doigts se sont noués dans mes mèches et il a appuyé, fermement, poussant ma tête vers le bas, forçant ma bouche plus profondément sur son sexe. J'ai senti mon réflexe nauséeux se déclencher, mes yeux piquer, et j'ai posé ma main à plat sur son ventre pour le repousser. J'ai relevé la tête. Un filet de salive entre mes lèvres et son sexe. Mes cheveux en désordre dans son poing.
— Doucement, j'ai dit, le souffle court, la voix ferme malgré tout. J'ai envie de te faire plaisir. Mais pas comme ça. Pas en me forçant. Laisse-moi faire.
C'était le deuxième registre. Clair. Posé. Sans ambiguïté. La même voix que j'avais utilisée pour lui dire « j'ai envie de toi » deux heures plus tôt. Je lui donnais une chance. Une vraie chance. Il suffisait qu'il desserre sa main, qu'il dise « pardon » ou même juste « ok », et j'aurais repris, j'aurais continué à lui offrir ce que j'avais envie de lui offrir.
Il m'a regardée une seconde, un peu hébété. Puis il a lâché un rire bref, pas un rire de gêne, un rire de pur mépris, même si je doute qu'il l'ait su lui-même.
— Allez, fais pas ta prude. Montre-moi que t'es rien qu’une bonne salope, avale tout bien comme il faut. T'es là pour ça, non ?
Le silence qui a suivi n'a pas duré plus de deux secondes. Mais dans ces deux secondes, tout a basculé.
T'es là pour ça. Pas : tu me fais du bien. Pas : c'est incroyable. Pas : merci. Pas même le chaudasse ambigu d'avant. T'es là pour ça, … salope. Comme si ma bouche était un service qu'il avait commandé. Comme si moi, mon désir, ma générosité, le fait que j'avais choisi d'être là, choisi de le prendre en bouche, choisi de lui offrir ce plaisir, tout ça n'existait pas. Il ne voyait pas une femme qui donne. Il voyait une bouche à prendre.
La voix de Gilles est remontée d'un coup, nette, intacte, chaque mot à sa place :
Un homme qui ne tient pas compte de ton consentement ne te mérite pas, et tu ne seras jamais heureuse avec lui. Jamais.
Et celle de Claire, juste derrière :
Si c'est pour t'humilier, te dégrader, te détruire, ou si quelqu'un abuse de son pouvoir sur toi juste pour son propre plaisir sans considération du tien, alors non.
Et le pire, c'est que sans Claire, sans Gilles, sans les quatre registres et la conversation dans leur salon un jeudi soir, j'aurais peut-être continué. J'aurais peut-être ravalé ma gêne avec le reste, en me disant que c'était normal, que c'était comme ça que les hommes parlaient, que c'était juste des mots. Mais ce n'était pas juste des mots. Claire me l'avait appris : derrière les mots il y a l'intention, et l'intention d'Hugo venait de se révéler avec une clarté aveuglante.
Je me suis relevée.
Ni précipitation, ni panique. Lentement, délibérément, comme Claire se déshabillait, chaque geste un acte posé. Je me suis assise au bord du lit, j'ai attrapé ma culotte sur le sol, je l'ai enfilée. Mon soutien-gorge. Mon chemisier. Hugo me regardait, incrédule, encore allongé, l'érection en train de retomber et l'incompréhension en train de monter.
— Attends, quoi ? Qu'est-ce que tu fous ?
Ma robe. Mes chaussures. J'ai lissé mes cheveux d'un geste, machinalement.
— Oh ça va, c'est bon, c'était juste des mots. Reviens, fais pas ta garce… Finis ce que tu as commencé.
Je me suis retournée vers lui. Debout, habillée, face à lui, nu et vautré sur son lit défait.
— Connard, tu ne sais pas ce que tu perds.
Je n'ai pas crié. Je n'ai pas tremblé. J'ai dit ça avec la même clarté que quand j'avais dit « j'ai envie de jouir » chez Gilles et Claire, le deuxième registre, clair, posé, et dévastateur dans sa simplicité.
Hugo a ouvert la bouche pour répondre quelque chose, mais je ne l'ai pas entendu. J'avais déjà refermé la porte derrière moi.
Sur le trottoir, l'air de la nuit m'a frappée au visage. Frais, presque froid, après la chaleur de l'appartement. J'ai marché vite, sans savoir vraiment où j'allais, portée par une énergie qui n'était ni de la colère ni de la peur mais quelque chose entre les deux, de l'adrénaline pure, le cœur battant, les mains légèrement tremblantes, et en même temps une clarté dans la tête comme je n'en avais jamais eue.
J'ai ralenti au bout de quelques rues. Ma respiration s'est calmée. Dans le silence de la nuit, deux sentiments se sont déposés en moi comme du sable au fond d'un verre d'eau.
Le premier, c'était de la fierté. J'étais partie. Je m'étais levée, habillée, et j'avais quitté ce lit sans hésiter, sans me laisser convaincre par le « c'était juste des mots » qui servait d'excuse universelle à tous les hommes qui confondaient le désir avec la prédation. Six mois plus tôt, je ne suis pas sûre que j'aurais fait la même chose. Six mois plus tôt, j'aurais probablement continué, avalé ma gêne en même temps que son sperme, en me disant que c'était normal, que c'était comme ça, que les hommes parlaient comme ça pendant le sexe et qu'il fallait juste faire avec.
Le deuxième, c'était de la tristesse. Pas pour Hugo, il ne la méritait pas. Pour le gouffre. Le gouffre entre ce que Gilles et Claire m'avaient montré et ce que le monde offrait. Gilles, qui disait « retiens-toi, Manon » avec une voix qui me respectait jusque dans l'ordre qu'il me donnait. Claire, qui avait pris le temps de m'apprendre quatre registres pour que je sache reconnaître la différence entre être désirée et être consommée. Et Hugo, qui m'avait forcé la tête vers le bas en me traitant de salope, parce que dans le monde d'Hugo, une fille à genoux n'est pas une femme qui donne, c'est un objet qui sert.
J'ai pensé à Claire. J'ai connu un homme, avant Gilles, qui confondait les deux. Ce soir, je comprenais sa confidence autrement. Non plus par empathie, par le récit. Par la peau. Par le goût amer au fond de ma gorge, par la colère froide, par le souvenir de cette main dans mes cheveux qui n'était plus un accompagnement mais une prise. Claire m'avait donné les mots pour reconnaître ce qui venait de se passer. Et Gilles m'avait donné la force de me lever.
J'ai marché jusqu'au métro. La station était presque déserte. Dans la rame vide, assise seule sur un siège en plastique, j'ai regardé mon reflet dans la vitre noire en face de moi. Une femme de vingt-deux ans, les cheveux un peu défaits, les lèvres encore un peu gonflées, les yeux clairs dans le néon du wagon. De l'extérieur, n'importe qui aurait vu une étudiante qui rentrait d'une soirée. Personne n'aurait deviné ce qui venait de se passer derrière la porte d'un studio, ni ce que cette femme portait en elle, non pas la marque de la soirée, mais celle de toutes les soirées d'avant, celles qui avaient changé sa manière de regarder le monde et d'exiger ce qu'elle méritait.
Chez moi, j'ai fermé la porte. Je me suis déshabillée dans ma chambre. Le vibromasseur était rangé dans ma table de nuit, là où je le laissais maintenant dans son sac en tissu noir.
J'ai eu besoin de reprendre mon corps. De me le réapproprier après les mains d'Hugo, après sa prise, après ses mots. J'ai fixé l'objet au sol, et je me suis positionnée au-dessus. Cette fois, chaque geste avait une intention différente : pas un entraînement, pas une mission. Une reconquête. Mon corps, mon plaisir, mes règles. Je suis descendue sur le vibromasseur en gémissant doucement, et la sensation familière de l'objet en moi avait quelque chose de presque réconfortant : un plaisir que personne ne pouvait me forcer à donner, que personne ne pouvait me prendre, parce que c'était moi qui le produisais, moi qui le contrôlais, moi qui décidais quand il commençait et quand il finissait.
J'ai activé la vibration. J'ai fermé les yeux. J'ai joui longtemps, en silence, dans l'obscurité de ma chambre, et quand c'est retombé j'ai senti quelque chose se reposer en moi, une certitude qui n'avait pas besoin de mots.
Avant de m'allonger, j'ai pris mon téléphone. J'ai pris une photo. Celle d'une femme assise par terre dans sa chambre, nue, le vibromasseur à côté d'elle, les cheveux en désordre, les joues rouges, et dans les yeux quelque chose qui n'était ni de la séduction ni de la provocation. De la force.
J'ai envoyé la photo à Claire et Gilles. Les parents de Julie. Les gens chez qui j'avais fêté mes dix-huit ans, chez qui j'avais dormi des dizaines de fois dans cette chambre d'amis qui était devenue le lieu de ma métamorphose. Sans commentaire. Juste l'image. Ils comprendraient.
Puis je me suis couchée.
Dans le noir, les yeux au plafond, j'ai pensé à deux choses.
La première : ce que Gilles et Claire m'avaient donné fonctionnait aussi en dehors d'eux. Leur enseignement n'était pas une serre, un environnement artificiel où les choses ne poussaient que sous contrôle. C'étaient des graines, plantées en moi, et ce soir elles avaient germé en plein air, dans le froid, face à un homme qui ne me méritait pas.
La deuxième : le monde n'était pas prêt pour la femme que j'étais en train de devenir. Ou peut-être que si, quelque part, il y avait des Hugo qui eux savaient. Des hommes qui comprenaient la différence entre posséder et honorer, entre prendre et recevoir. Je voulais croire qu'ils existaient. Gilles existait bien.
Je me suis endormie en pensant au samedi suivant. En me demandant ce qu'ils me feraient vivre. En sachant, pour la première fois avec une certitude absolue, que quoi que ce soit, ce serait avec mon consentement, mon désir, et mon plaisir au centre de tout.
Et que c'était ça, ça, que je méritais.
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