Note de l'auteur
Ce chapitre a été rédigé avant la récente refonte du site et a dû être coupé en deux pour respecter la nouvelle limite imposée en nombre de mots. Ce découpage risque d’impacter le rythme initial du récit. Ce sera encore le cas pour les quelques chapitres à venir, le temps que la transition vers le nouveau format se fasse. Bonne lecture à vous !
Julie a appelé le dimanche matin, avant même que j'aie fini mon café.
— Alors ? Raconte. Tout. Maintenant.
Je me suis assise sur le canapé, les jambes repliées sous moi, ma tasse entre les mains, et j'ai raconté.
J'ai raconté la version que Julie pouvait entendre. La soirée chez Pauline, Hugo, le grand brun ténébreux. Comment il m'avait draguée, comment je l'avais trouvé beau. Le taxi, son studio. Le sexe plutôt bien, ses doigts entre mes cuisses, l'orgasme. Et puis la fellation, et le moment où tout avait basculé.
Ce que je n'ai pas raconté, c'est comment j'avais su. Comment les mots d'Hugo avaient résonné contre un enseignement que je ne pouvais pas exprimer, une grille de lecture que quelqu'un m'avait donnée et qui m'avait permis de reconnaître en temps réel la différence entre le désir et le mépris. Pour Julie, j'étais partie parce que j'avais du caractère. La vérité, c'est que j'étais partie parce que ses parents m'avaient appris à partir si ce n'était pas à la hauteur de moi.
— Attends, a dit Julie. Il t'a vraiment attrapé la tête ?
— Oui. Fort. En appuyant vers le bas.
— Et t'avais rien demandé ?
— Non. J'étais en train de lui faire plaisir, tranquillement, à mon rythme. Et il a décidé que mon rythme ne lui convenait pas.
Un silence. J'entendais Julie respirer dans le téléphone.
— Et après, quand t'as dit doucement, il a dit quoi exactement ?
— Il a dit « fais pas ta prude, montre-moi que t'es une bonne salope, t'es là pour ça ».
— T'es là pour ça, a répété Julie, lentement, comme si elle pesait chaque mot.
— Oui.
— Quel connard.
— Oui, c'est précisément le mot que j'ai dit en partant.
Sa voix était indignée, sincèrement, et j'ai senti la chaleur de son amitié comme quelque chose de tangible, de solide. Julie était de mon côté. Sans réserve, sans nuance.
Puis elle a ajouté quelque chose qui m'a glacée, progressivement, comme un froid qui s'installe.
— Après, tu sais... c'est un peu comme ça, les mecs, non ? Genre, dans le feu de l'action, ils disent des trucs. C'est pas forcément ce qu'ils pensent. C'est juste... leur truc. Ils se prennent pour des acteurs porno et ils balancent des phrases sans réfléchir.
— Tu trouves ça normal, Julie ?
— Normal, non. Mais... fréquent ? Ouais. Honnêtement, ouais. J'ai une copine, Laura, tu ne la connais pas, qui m'a raconté que son mec lui sort des trucs comme ça à chaque fois et elle laisse couler. Elle dit que c'est juste sa manière de s'exciter.
J'ai senti quelque chose se contracter dans ma poitrine. Julie ne défendait pas Hugo. Pas exactement. Elle normalisait. Elle rangeait son comportement dans une catégorie qu'elle avait appris à accepter, une catégorie que la plupart des femmes avaient appris à accepter, une catégorie qui disait : les hommes sont comme ça, les femmes font avec, c'est le deal, c'est comme ça que ça marche.
— Et le truc de la tête ? j'ai demandé. Le fait qu'il m'ait forcée physiquement ?
— Ça, c'est abusé, clairement. Mais tu sais, des fois ils se rendent pas compte de leur force. C'est peut-être pas méchant, juste... maladroit ?
— Maladroit. Le mot m'est resté en travers de la gorge comme une arête. Hugo n'était pas maladroit. Hugo savait exactement ce qu'il faisait quand il avait noué ses doigts dans mes cheveux et poussé ma tête vers le bas. Ce n'était pas un geste qui échappe. C'était un geste de possession, un geste qui prend.
— Quand même, a repris Julie, je suis vraiment impressionnée que t'aies eu le cran de te lever et de partir. Franchement, Manon. C'est badass.
— Tu ne l'aurais pas fait ?
Le silence qui a suivi a duré trop longtemps.
— Honnêtement ? Je sais pas. Probablement pas. J'aurais sans doute fini de le sucer. Après je me serais sentie nulle, et j'aurais peut-être pleuré sous la douche en rentrant. Mais me rhabiller devant lui, le regarder dans les yeux et lui dire : « tu ne sais pas ce que tu perds » ? Non. Je crois pas que j'aurais eu le cran. T'es plus forte que moi sur ce coup-là. Tu m'impressionnes, je ne te connaissais pas cette force.
Elle avait dit ça sans honte, sans gêne particulière, comme un constat, une évidence. Et c'est ça qui m'a fait le plus mal. Pas qu'elle admette sa fragilité. Que cette fragilité lui semble normale. Que l'idée de se lever et de partir soit pour elle un acte d'héroïsme plutôt qu'un réflexe. Julie, grande, blonde, un mètre soixante-quinze, sûre d'elle en apparence, qui traversait la fac avec l'assurance d'une femme qui sait qu'on la regarde. Et qui me disait, au téléphone un dimanche matin, qu'elle laisserait un homme lui forcer la tête pendant une fellation plutôt que de se lever et partir.
J'ai pensé à ses parents. À Claire, assise dans son salon, qui m'avait appris quatre registres du langage pour que je sache reconnaître la différence entre être désirée et être consommée. À Gilles, penché en avant dans son fauteuil, qui m'avait dit avec la certitude tranquille de quelqu'un qui sait : « tu te lèves et tu pars, parce qu'un homme qui ne tient pas compte de ton consentement ne te mérite pas ».
Julie n'avait pas reçu ça. Ni de ses parents, ni de personne. Elle avait reçu autre chose, des choses précieuses aussi, l'amour, l'éducation, la sécurité. Mais pas ça. Elle n'avait pas reçu ces mots-là, ni cette grille de lecture qui permettait de distinguer, en temps réel, dans le désordre d'un lit défait, la différence entre un homme qui désire et un homme qui impose. Et plus j'y pensais plus le paradoxe me déchirait : c'était les parents de Julie qui m'avaient donné ce qu'ils n'avaient pas donné à leur propre fille. Non pas par négligence. Peut-être simplement parce qu'on ne peut pas tout enseigner à ses enfants. Peut-être parce que certaines leçons ne se transmettent pas de parent à enfant mais d'adulte à adulte, dans des chambres d'amis, nus, les mains sur la peau.
Le poids de ce paradoxe était un poids que je portais seule, et que je porterais seule tant que le secret tiendrait.
— J'espère que tu aurais la force de partir. Si ça arrivait. Avec Lucas ou avec n'importe qui d'autre. J'espère que tu saurais.
— T'inquiète, a dit Julie, d'un ton qui ne m'a pas rassurée du tout. Lucas n'est pas comme ça.
On a parlé d'autre chose. Lucas, justement. Julie s'est accrochée au sujet comme à une bouée, soulagée de quitter le territoire d'Hugo pour quelque chose de plus doux.
— Il m'a invitée chez lui vendredi soir, a-t-elle dit, et le rougissement était revenu instantanément. On a regardé un film, enfin on a fait semblant de regarder un film. Il m'a embrassée pendant tout le générique de fin. Ses mains étaient sur mes hanches, puis dans mon dos, et à un moment il a commencé à descendre et je me suis dit ça y est, ça y est, ça y est...
— Et ?
— Et il s'est arrêté. Au soutien-gorge. Comme d'habitude. Ses doigts sur l'agrafe, et il s'est arrêté.
— Il est peut-être juste nerveux, Julie.
— Ça fait trois semaines qu'il est nerveux ! À un moment, la nervosité ça devient de la torture. Pour moi, en tout cas. Lui il a l'air très bien avec sa politique de non-agression mammaire.
J'ai ri. Julie aussi. C'était bon de rire. C'était bon de parler de soutiens-gorge et de garçons nerveux et de films pas regardés, de choses simples, légères.
— Tu sais ce que je pense ? Je pense que Lucas prend son temps parce qu'il tient à toi. Que pour lui c'est pas juste un plan cul de soirée. Et que le jour où il osera, ce sera probablement bien.
— Tu crois ?
— Je te le souhaite !
Je le pensais vraiment. Et en même temps, quelque part très profondément en moi, une petite voix murmurait : j'espère que quand Lucas osera, il saura. J'espère qu'il ne sera pas comme Hugo. J'espère que les mains de Lucas sur la tête de Julie seront des mains qui accompagnent, pas des mains qui forcent.
J'ai raccroché en promettant à Julie de tout lui raconter s'il se passait quelque chose. Un mensonge de plus. La collection s'agrandissait.
J'ai reposé le téléphone. Le sourire que j'avais eu pendant la fin de la conversation s'est effacé lentement. Quelque chose me restait en travers. Pas la soirée avec Hugo. Ça, c'était derrière moi, digéré, transformé en leçon. Non, ce qui me restait, c'était Julie. Sa voix quand elle avait dit « probablement pas ». La résignation d'une femme de vingt-deux ans qui considère normal de finir une fellation qu'on lui impose parce que les hommes sont comme ça.
J'ai eu envie de la rappeler. De lui dire : ce n'est pas normal. Ça n'a pas à être normal. Quelqu'un m'a appris ça, Julie, quelqu'un qui t'aime aussi, quelqu'un que tu connais mieux que tu ne le crois. Mais les mots sont restés dans ma gorge, coincés par le mensonge qui les rendait impossibles. Je ne pouvais pas donner à Julie ce que ses parents m'avaient donné sans révéler que c'étaient ses parents qui me l'avaient transmis. Le secret et la générosité s'annulaient mutuellement. J'étais piégée.
La semaine a passé. Les cours, la bibliothèque, les cafés avec Julie, la routine. Rien de remarquable en surface. En dessous, les choses continuaient de bouger.
J'utilisais le vibromasseur tous les soirs maintenant, mais ce n'était plus pareil. L'espace était conquis, chaque pièce répertoriée, chaque tabou levé. Il n'y avait plus de territoire à prendre. Ce qui changeait, c'était la profondeur. Pas la profondeur physique. La profondeur de présence. Je n'avais plus besoin de me concentrer pour trouver le bon angle, le bon rythme. Mon corps savait. Mes mains savaient. L'objet était devenu un prolongement de moi-même, aussi familier que mes propres doigts, et cette familiarité me libérait l'esprit pour autre chose : sentir davantage, explorer des sensations plus fines, être plus attentive à ce que mon corps me disait plutôt qu'à ce que je lui demandais de faire.
Le mercredi soir, j'ai eu un moment qui résumait bien l'évolution. J'étais dans le salon, nue, le vibromasseur fixé au sol devant le canapé, et au lieu de me concentrer sur le plaisir, je me suis surprise à penser à ma journée, à un arrêt du Conseil d'État que le professeur Martel avait commenté en cours, tout en bougeant mes hanches avec un rythme régulier qui n'avait plus rien de laborieux. Mon corps faisait le travail pendant que ma tête vagabondait, et quand je suis revenue au moment présent, j'étais déjà au bord de l'orgasme. Ce détachement-là n'était pas de l'indifférence. C'était de l'intégration. Le plaisir n'avait plus besoin de toute mon attention pour exister. Il faisait partie de ma vie, comme manger, comme respirer, comme marcher nue de la cuisine à la chambre sans y penser.
La nudité, elle aussi, avait changé de nature. Ce n'était plus un exercice, plus une mission. C'était juste moi. Moi nue dans la cuisine le matin, après que mes parents soient partis. Moi nue sur le canapé le soir avec un livre avant qu'ils soient rentrés. Moi nue devant le miroir de la salle de bain sans détourner les yeux. Mon corps n'était plus un problème à résoudre ni un territoire à conquérir. C'était un lieu habité. Un lieu qui m'appartenait.
En amphi, le jeudi, j'ai eu un flash. Le professeur Martel parlait de la distinction entre la possession et la propriété en droit romain, et la phrase m'a frappée avec une force inattendue. On peut posséder sans être propriétaire, et être propriétaire sans posséder. J'ai noté la phrase dans la marge de mon cahier, puis je l'ai soulignée deux fois, parce qu'elle ne parlait pas seulement de droit romain. Elle parlait de mon corps. Pendant des années, j'avais été propriétaire de mon corps sans le posséder, sans l'habiter, sans le connaître. Gilles et Claire m'apprenaient à le posséder. Et cette possession-là n'avait rien à voir avec la propriété. C'était de l'intimité.
Les photos continuaient, mais elles aussi avaient évolué. Les premières étaient des preuves, des devoirs rendus. Les dernières ressemblaient davantage à des autoportraits. Je choisissais la lumière, l'angle, la composition. Je me regardais sur l'écran et je ne cherchais plus la validation. Je cherchais la vérité. Ce corps de un mètre soixante-cinq et soixante-trois kilos, ces courbes dont j'avais mis si longtemps à m'accommoder, ces seins que j'avais trouvés trop lourds et ces hanches que j'avais trouvées trop larges, tout ça m'appartenait, tout ça était moi, et sur les photos ça se voyait, cette appartenance, cette réconciliation silencieuse entre ce que j'étais et ce que je voyais.
Claire ne répondait plus systématiquement. Parfois un mot, parfois rien. Ce silence-là n'était pas une absence. C'était une confiance. Elle n'avait plus besoin de valider chaque pas. J'avançais seule.
Gilles avait envoyé un message en milieu de semaine, le seul : « Samedi, 14h. Nous avons des choses à te montrer. »
Mon ventre s'est serré en lisant ça. Le bon serrement, celui qui annonce que quelque chose va se passer.
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Merci pour votre J'aime si vous avez apprécié ce chapitre... Curieux de vos commentaires, ici ou en mp.
Commentaires ()
L'alchimie et les frictions entre la belle assurance de Julie et le tempérament plus posé, mais de plus en plus affirmé, de Manon sont un moteur pour ce récit.
Content de voir que cette dynamique t'intéresse. A bientôt pour la suite...
Le droit romain A RETENIR . . .
Le seul sms de Gilles : "Samedi 14h, nous avons des choses à te montrer"
Le ventre qui se noue, le bon serrement
Chapitre à suivre . . .
Vous avez trouvé la formule avec ce "bon serrement" : cette attente physique, presque électrique, où le temps ralentit jusqu'au samedi.
Restez dans les parages, ils ont effectivement encore bien des choses à lui montrer… À très bientôt !
Le compte à rebours jusqu'à ce samedi (le texte sera publié ce mercredi) est lancé. Manon a encore pas mal de choses à vivre et à vous faire partager…
À bientôt pour le nouveau chapitre !