Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'initiation de Manon — Chapitre 4 · A la découverte de Claire
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'initiation de Manon
Chapitre 4 · A la découverte de Claire
Lundi, chez Julie, j'ai appris à porter le masque.
Sa chambre. Mon code civil ouvert sur les genoux. Elle me lisait un article sur la formation du contrat, sa voix qui montait et descendait sans que je comprenne vraiment un mot. Le souvenir de samedi était proche. Il vivait sous ma peau, tapi, prêt à mordre au moindre prétexte.
Claire est passée dans le couloir, une pile de linge contre elle. Nos regards se sont croisés. Un peu trop longuement pour être juste un hasard. Pas assez longtemps pour être une preuve. Elle m'a souri comme on sourit à l'amie de sa fille.
Gilles, en passant devant la porte ouverte :
— Tu as l'air en forme, Manon.
Une phrase de rien. J'ai senti le rouge me monter avant même de comprendre pourquoi.
Julie est sortie chercher quelque chose. Quelques minutes seule dans sa chambre, et la maison entière s'est mise à respirer différemment. Une porte. Un pas dans le couloir. L'eau qui coule. Chaque bruit prenait un poids qu'il n'avait jamais eu avant. Je suis restée assise, stylo en l'air au-dessus d'une phrase sur la nullité du contrat, à écouter la maison comme on écoute quelqu'un dormir juste à côté de soi.
Je suis repartie une heure plus tard. Tendue. Sans qu'il se soit rien passé.
Et c'est ça qui m'a troublée sur le trajet du retour. Ce rien qui suffisait à m'essouffler et à me faire battre le coeur.
Mardi soir, j'ai fermé la porte de ma chambre à clé. Juste pour être sûre.
Je me suis déshabillée lentement. Presque solennellement. Puis je suis restée là, nue, debout au milieu de ma chambre, les bras collés au corps. Exactement comme samedi. Incapable de faire autre chose que respirer.
Rien de spectaculaire ne s'est passé. Je me suis assise sur mon lit, nue, deux pages de droit des obligations sous les yeux, sans en retenir un mot. Juste pour prouver, à qui, à moi, que je pouvais exister comme ça sans que ça me consume.
Mercredi, j'ai osé le couloir. Une première. Nue, l'oreille tendue vers la porte d'entrée, prête à courir me rhabiller au moindre bruit de clé. J'ai vérifié l'heure trois fois sur mon téléphone. Comme une gamine qui triche à un examen.
Les jours suivants, j'ai calculé. Les horaires de ma mère. Les soirs où mon père rentrait tard. Un jeudi après-midi, je suis allée nue dans le salon, le cœur cognant plus fort que si j'avais couru. Debout devant la fenêtre, rideaux tirés, je n'étais pas encore assez folle, pendant de longues minutes, à ne rien faire d'autre que sentir l'air sur ma peau entière.
Une fois, j'ai gardé un tee-shirt. Juste pour cette fois. Sans savoir pourquoi, ce jour-là, la nudité complète me semblait trop.
Une autre fois, un bruit dans la cage d'escalier m'a fait bondir vers ma chambre. Le cœur qui cogne. Pour rien. Personne n'était rentré chez nous.
Chaque soir, avant de dormir, je me caressais. Un rituel que je ne me cachais même plus. Et chaque soir, la même déception sourde. L'orgasme venait, mais il restait plat. En deçà de ce que j'avais connu dans la chambre d'amis. J'ai fini par comprendre : ce n'était pas ma solitude qui manquait de force. C'était mon regard. Le mien, dans le miroir de l'armoire, ne suffisait pas. Il me fallait celui de quelqu'un d'autre pour que mon corps se souvienne de ce qu'il pouvait vraiment ressentir.
Cette pensée m'a obsédée toute la semaine. Comme une dette que j'avais hâte de rembourser.
Samedi suivant, quatorze heures pile.
La conversation a duré plus longtemps cette fois. Presque normale. Claire m'a demandé pour mes cours. Gilles a raconté une anecdote sur son travail, tout le monde a ri, un rire un peu trop facile, qui masquait ce qu'on savait tous en train d'attendre.
Puis Gilles a posé sa tasse. M'a regardée bien en face.
— Alors, Manon. Comment ça va, depuis la dernière fois ? Tu as commencé à t'habituer à ton corps ?
Ce n'était pas une question polie. C'était une vraie question, calme dans le ton, et elle m'a traversée comme une décharge. J'ai raconté. La chambre fermée à clé. Le couloir. Le salon les jours où j'étais seule. Le tee-shirt gardé une fois, par pudeur incompréhensible vu qu'il n'y avait personne.
Ils écoutaient vraiment. Pas pour me flatter.
— Le fait que tu aies calculé les horaires, a dit Claire, c'est intéressant. Cela veut dire que tu es prête à oser si tu te sens en sécurité. Cette remarque m'a validée plus qu'un compliment vague n'aurait jamais pu le faire.
Je me suis déshabillée à nouveau devant eux. J'ai remarché dans le salon. Moins raide. Les bras moins collés au corps.
— Tes épaules sont restées basses, cette fois, a noté Gilles.
— Tu n'as pas cherché ton image dans le miroir du salon pour te rassurer, a ajouté Claire.
— Tu n'as pas cherché ton image dans le miroir du salon pour te rassurer, a ajouté Claire.
Ils m'ont dit de continuer chez moi. Dans toutes les pièces. Apprendre mon corps, apprendre ce que j'aimais.
Un cadeau. En apparence.
— Aujourd'hui non plus, tu ne jouiras pas, a dit Gilles, sans dramatiser.
J'ai hoché la tête. Frustrée. Mais quelque part, je m'y attendais. Juste l'impression de connaître déjà, un peu, les règles du jeu.
Ils m'ont fait signe de les suivre. Le couloir. La porte de la chambre d'amis. Le lit fait avec soin. Cette fois, en entrant, Gilles a changé la donne d'un coup.
— Tu vas m'aider à déshabiller Claire.
Mes mains sont devenues inutiles avant même que je les tende. Un vertige bête, presque comique, si mon esprit entier n'avait pas été aussi sérieux à cet instant.
Regarder, je savais faire. Regarder ne demandait pas trop d'efforts. Cela me laissait toujours une porte de sortie, une distance où me réfugier si le trouble devenait trop grand. Mais faire, mes mains sur elle, mes doigts qui décideraient du rythme, de la lenteur, du moment où tel bouton céderait, ça ne me laissait plus de porte de sortie du tout.
Gilles ne m'avait pas demandé si je voulais. Il avait dit : *tu vas*. Et cette absence de question, plus que la demande elle-même, m'a traversée comme un aveu : je n'étais plus une invitée qu'on ménage. J'étais devenue quelqu'un à qui l'on peut donner un ordre.
Il y avait aussi lui. Gilles, à côté de moi, dont j'allais partager le geste, comme deux mains d'une même intention. Ce n'était pas Claire seule que je m'apprêtais à toucher. C'était sa femme, devant lui, avec lui, à sa demande. Une complicité que je n'avais pas anticipée et qui s'installait, sans que j'aie eu le temps d'y penser vraiment.
Et puis il y avait elle. Claire. Cette femme pour qui l'admiration que je lui portais depuis toujours n'avait jamais eu besoin de se justifier, tant qu'elle restait discrète, tant qu'elle restait mienne, enfermée. Là, il fallait la sortir au grand jour, dans un geste, devant elle, devant lui. Comme si en dénudant son corps j'allais aussi, malgré moi, dénuder ce que je ressentais pour elle depuis que je l'avais surprise en train de jouir follement dans cette même pièce.
Claire s'est approchée. Calme. Amusée par mon trouble. Gilles, dans son dos. Moi, devant elle. Il a posé mes doigts sur le premier bouton de son chemisier, comme on guide la main d'un enfant vers un objet fragile.
J'ai commencé trop vite. Le bouton suivant m'a résisté parce que je tirais au lieu de le faire glisser.
— Doucement, a dit Gilles, sa main sur la mienne. Regarde le tissu, regarde tes gestes. Pas ton envie.
J'ai recommencé. Plus lentement. Un bouton. Puis un autre. Le chemisier a fini par tomber, révélant son soutien-gorge, noir, en dentelle fine, assorti à ce que je découvrirais plus tard, sa peau au-dessous, et déjà je ne savais plus où poser les yeux.
C'est lui qui a défait l'agrafe dans son dos. Mais mes mains étaient si proches des siennes à ce moment-là que la frontière entre les deux gestes s'est brouillée dans ma tête. Le soutien-gorge a glissé le long de ses bras. Et ses seins sont apparus, à quelques centimètres de mes doigts encore tendus vers le tissu.
Je n'ai pas bougé. Je n'ai pas su où regarder, où poser les yeux sans que ça devienne indécent, alors que tout, dans cette pièce, l'était déjà. Ses seins étaient plus lourds que les miens, la peau plus pâle qu'ailleurs sur son corps, les pointes déjà un peu dressées par l'air ou par autre chose. Ma respiration s'est arrêtée une seconde entière. Juste ça. Juste leur présence, si proche que j'aurais pu les toucher sans même avancer la main.
Gilles s'est baissé, a défait le bouton de sa jupe. Le tissu est tombé seul jusqu'aux chevilles de Claire, dans un bruissement léger. Elle a enjambé le vêtement sans qu'on lui demande, comme un geste appris depuis longtemps, et il ne lui restait plus que la culotte. Noire, en dentelle fine, presque transparente sur les hanches, avec un petit nœud au centre. Le genre de dessous qu'on ne porte pas par hasard un jour ordinaire. Le genre qu'on choisit en sachant qu'il sera vu.
Gilles a passé les doigts sous l'élastique, de chaque côté de ses hanches. M'a regardée.
— À toi.
Je me suis agenouillée devant elle. Position que je n'avais jamais occupée devant une femme. Mon visage à hauteur de son ventre, si près que je sentais la chaleur qui montait de sa peau. J'ai pris le relais sur l'élastique, mes doigts à côté des siens un instant avant qu'il ne les retire, et j'ai fait glisser le tissu le long de ses cuisses, en tremblant, parce que mes mains ne savaient pas faire autrement. Je l'ai descendue lentement, parce que trop vite aurait été une fuite et qu'avec eux, je n'avais plus envie de fuir.
Le tissu est tombé à ses pieds. Elle a été nue devant nous.
Et devant moi, à cette hauteur, à cette distance, son sexe. Je l'ai vu avant même de décider de le regarder. Les lèvres lisses, refermées sur elles-mêmes avec une netteté impudique, une brillance qui trahissait déjà son désir. Une toison fine, taillée avec soin, juste assez présente pour rappeler que ce corps n'était pas un corps de magazine mais un corps vivant, entretenu, habité.
Je n'avais jamais vu le sexe d'une autre femme d'aussi près. Pas même dans un miroir, sur moi-même, avec cette attention-là. C'était étrangement plus doux que ce que j'avais imaginé, et en même temps plus cru, plus réel. Parce que ce n'était pas une image mais une chair tiède à quelques centimètres de mon visage.
Un vertige m'a saisie. Pas seulement de la gêne. Quelque chose qui ressemblait davantage à une faim que je ne savais pas porter en moi jusqu'à cet instant précis. Mon propre sexe s'est resserré, sans prévenir, une pulsation isolée qui n'avait rien demandé à personne. J'ai serré les cuisses, pour tenter de faire taire ce début d'excitation qui montait sans ma permission, juste à voir ça, juste à être si près de ça.
Je me suis relevée trop vite, presque en fuyant ce vertige, le tissu encore entre mes doigts, inutile désormais.
Elle était nue devant nous, entière cette fois, et je n'avais plus nulle part où poser mon regard sans que ce soit sur elle. C'était la première fois de ma vie que je découvrais le corps nu d'une femme autrement qu'en la croisant dans un vestiaire.
Et c'était celui de Claire. Cette femme que j'admirais depuis toujours sans jamais avoir mis de mot sur ce que contenait vraiment cette admiration. Mes doigts en tremblaient encore.
Ce n'était plus seulement le trouble d'un corps nu devant moi. Quelque chose de plus large se déplaçait en moi. Une question que je n'avais jamais eu le courage de me poser sur moi-même. Qui venait de se poser sans prévenir, là, dans cette chambre, les doigts encore chauds du tissu que je venais de faire glisser, le souvenir si proche de ce sexe entrevu de si près, déjà en train de s'installer quelque part en moi pour ne plus vraiment repartir.
Gilles a allongé Claire sur le lit. M'a désigné une place tout près, au bord du matelas.
— Regarde. C'est tout ce que tu dois faire pour l'instant.
Il a commencé par les épaules. Un massage lent, presque rien. Puis les bras, jusqu'au creux du coude. Le ventre de Claire, qui se soulevait et retombait plus vite qu'avant. L'intérieur des cuisses, ses doigts qui remontaient sans jamais atteindre leur but. Jusqu'aux pieds, qu'il a pris dans ses mains comme une chose précieuse.
Un temps interminable. Volontairement interminable. Sans jamais approcher ses seins ni son sexe.
Il regardait. Ajustait. Revenait sur une zone qui semblait produire une réaction plus nette. Un souffle plus court. Un frisson qui remontait le long d'une cuisse. Les doigts de Claire qui se resserraient sur le drap.
Je le regardais faire, agenouillée sur le lit, immobile moi aussi, et je comprenais que ce n'était pas un rituel automatique entre eux. C'était une attention de chaque instant. Une lecture précise d'un corps que Gilles connaissait par cœur et qu'il continuait pourtant d'explorer comme une découverte nouvelle.
Mon admiration pour Claire, sans que je m'en rende compte tout de suite, a commencé à glisser vers lui. Vers cette manière de regarder. De lire. De faire attendre.
Puis, ses gestes ont changé. Il s'est occupé de ses seins.
D'abord en douceur. À peine un effleurement. Une paume qui caressait, remontait, redescendait, dessinant des cercles de plus en plus resserrés autour de la pointe sans jamais la toucher directement. Claire respirait plus fort déjà, à cette seule approche différée.
Puis il a pris un sein entier dans sa main, l'a soupesé, comme on jauge quelque chose de précieux, avant de laisser son pouce glisser sur le mamelon dressé, une fois, deux fois, à peine appuyé. Il est passé à l'autre sein, a répété le geste, une symétrie méthodique, comme s'il refusait qu'aucun des deux ne soit oublié.
Ensuite ses mains entières se sont mises à peser et relâcher, un rythme lent, celui d'une respiration, ses doigts qui se resserraient sur les pointes durcies puis relâchaient, pinçaient, roulaient la chair tendre entre le pouce et l'index avant de la libérer d'un coup. Claire a tressailli à chaque relâche, comme si le vide laissé après la pression comptait autant que la pression elle-même.
Il a alterné les gestes sans jamais s'attarder assez longtemps pour que Claire s'y habitue. Une caresse large de toute la paume. Puis un pincement précis, presque sec. Puis de nouveau la douceur, un doigt seul qui traçait le contour de l'aréole avant de revenir écraser la pointe entre deux phalanges. Il regardait son visage à chaque changement, ajustait selon ce qu'il y lisait, prolongeait ce qui semblait faire le plus d'effet, abandonnait ce qui n'en produisait pas assez.
Claire a soupiré. Un son qui venait de loin dans sa gorge. Son dos s'est arqué, comme pour offrir davantage de sa poitrine à ces mains qui ne se pressaient jamais.
J'ai eu l'impression sincère qu'elle pourrait jouir de ça seul. De rien d'autre que ces mains sur sa poitrine. Cette idée m'a bouleversée plus que n'importe quelle image explicite n'aurait pu le faire. Je n'avais jamais imaginé qu'un plaisir aussi entier puisse naître des gestes aussi simples.
J'ai pensé, malgré moi, à mon propre corps. À tout ce que je ne savais pas encore de lui. À mes propres seins, que je touchais toujours vite, toujours pareil, sans jamais leur laisser ce genre de temps.
Sans arrêter sa main sur les seins de Claire, Gilles a laissé l'autre glisser vers son sexe.
Il l'a d'abord simplement posée là. Immobile. Une présence avant le geste, comme pour laisser Claire sentir venir ce qui allait suivre.
Elle a fermé les yeux à ce moment précis. Pas au contact, à l'attente du contact.
Puis les doigts ont commencé à bouger. Doucement. D'abord sur le pubis, une caresse large qui ne visait rien de précis, juste pour annoncer ce qui allait suivre. Puis il a écarté ses lèvres, deux doigts qui les séparaient avec une lenteur presque cérémonieuse, révélant ce qu'elles cachaient.
Il a fait glisser un doigt le long de la fente, de haut en bas, sans jamais s'arrêter sur un point précis, juste pour recueillir l'humidité présente et l'étaler, remontant vers le clitoris, redescendant vers l'entrée de son sexe, des aller-retours qui ne cherchaient qu'à préparer, à faire monter, sans encore rien accorder.
Puis un doigt s'est fixé sur le clitoris. Un cercle lent, à peine appuyé, qui a fait trembler la cuisse de Claire contre le drap. Il a changé de rythme, plus rapide un instant, puis de nouveau lent, comme s'il testait ce que son corps réclamait avant de le lui donner vraiment.
Claire a inspiré, un souffle qui s'est bloqué en haut de sa poitrine.
Il est redescendu encore une fois le long de son sexe, s'est arrêté à l'entrée, a laissé un doigt y presser doucement, juste à la surface, un instant suspendu qui a semblé durer plus longtemps que tout le reste.
Puis deux doigts se sont glissés en elle, lentement, jusqu'à la jointure, et Claire a soulevé son bassin à leur rencontre, en gémissant, comme un réflexe qu'elle ne cherchait même plus à retenir.
Je regardais tout ça depuis le bord du lit, mes propres cuisses déjà humides sans que personne ne m'ai touchée, ma respiration devenue courte, mon souffle que je retenais par moments sans m'en rendre compte, juste pour ne rien manquer.
C'est à ce moment précis, quand j'ai vu le basculement imminent sur le visage de Claire, cette respiration qui se hachait, ce plaisir prêt à déborder, que Gilles s'est tourné vers moi.
— Viens ici.
Je me suis approchée, le cœur cognant plus fort que quand j'avais déboutonné son chemisier.
— Tu vas lui tenir les poignets, au-dessus de sa tête, d'une seule main. Serré, mais sans lui faire mal.
Je me suis agenouillée près de la tête du lit. J'ai pris les poignets de Claire dans ma main.
Et là, avant même la suite, quelque chose s'est arrêté en moi.
C'était la première fois que je touchais volontairement, dans un geste chargé de sens et non par accident, la peau d'une femme que j'avais fantasmée en secret depuis des semaines. Ses poignets étaient fins sous mes doigts. Plus fins que je ne l'aurais cru. Sa peau chaude, presque brûlante. Je sentais son pouls battre contre ma paume, rapide, vivant, un battement qui ne m'appartenait pas et que je tenais pourtant dans le creux de ma main.
Ma propre respiration s'est calée sur ce pouls sans que je le décide. J'ai senti mon sexe se contracter, tout seul, un spasme bref et net, juste à sentir cette pulsation étrangère contre ma peau. Rien que ça. Rien que tenir ses poignets.
Je n'avais pas prévu que ce serait aussi fort. Ce simple geste, cette prise, cette contrainte que j'exerçais sur le corps de Claire avec une seule main, c'était déjà, en soi, un basculement.
Je tenais quelqu'un. Pour la première fois de ma vie, je tenais quelqu'un pendant un acte sexuel, et cette position, ni actrice, ni simple spectatrice, quelque chose entre les deux, un pouvoir minuscule et absolu à la fois, m'a fait monter une chaleur brûlante du bas-ventre jusque dans la gorge.
Claire a testé ma prise, pour voir. J'ai serré plus fort par réflexe. Elle s'est arrêtée. A soupiré. Comme satisfaite que je tienne bon.
Ce soupir-là, à lui seul, aurait presque suffi à me faire jouir.
— Maintenant, ta deuxième main, sur son clitoris. Doucement d'abord. Applique toi.
J'ai obéi. Mes doigts ont trouvé cette chair douce. Glissante. Chaude d'une manière que je n'avais jamais ressentie chez moi-même. C'était la première fois que je touchais intimement le corps d'une autre femme.
Le trouble était double. Presque écrasant.
D'un côté, la sensation nouvelle sous mes doigts. Cette texture que je ne connaissais que par mon corps, et qui se révélait tout autre chez elle, plus lisse à certains endroits, plus dense à d'autres, un relief que je découvrais sans le voir, seulement en suivant les mouvements de Gilles.
De l'autre, le poids de ce que représentait ce geste. Je n'étais plus seulement admise dans la pièce. Dans le regard. J'étais admise dans le geste lui-même. Ma main gauche qui tenait ses poignets, ma main droite entre ses cuisses, mon corps entier, pour la première fois depuis le début de tout ça, engagé dans l'acte plutôt que posé à côté.
Je sentais mon propre sexe pulser, seul, sans qu'aucune main ne s'en occupe, juste au rythme de ce que je provoquais chez elle. C'était injuste et grisant à la fois. Donner du plaisir sans en recevoir. Et pourtant, quelque chose dans ce déséquilibre-là m'excitait encore plus que si j'avais été touchée moi-même.
Gilles s'est reculé un instant, a défait sa ceinture, son pantalon, s'est débarrassé du reste sans cérémonie. Son sexe dressé était là, tout près. J'ai regardé. Cette érection si proche de moi, j'aurais presque pu la toucher. Ça m'a fait un effet troublant. Un mélange de gêne et d'attraction immédiate.
Il s'est positionné entre les cuisses de Claire. Je l'ai vu se préparer à entrer en elle pendant que je continuais mes caresses. Il a posé sa main sur la mienne un instant, pour ajuster mon rythme : trop appuyé, m'a-t-il montré, en allégeant la pression de mes doigts. Il l'a retirée quand il a jugé que j'avais compris.
J'ai regardé son sexe écarter les lèvres de Claire, les repousser de part et d'autre avant de s'y enfoncer. Le gland a disparu en premier, puis toute la longueur jusqu'à ce qu'il soit entièrement fiché en elle. Claire a gémi encore à cet instant précis, un son grave qui m'a accéléré le coeur.
Je ne pouvais pas détacher mes yeux de ce point où leurs deux corps se rejoignaient, fascinée par cette pénétration, par la façon dont la chair de Claire semblait s'ouvrir puis se refermer autour de lui à chaque mouvement. Une excitation que je n'aurais jamais imaginé ressentir devant ça m'a saisie, mon sexe coulait littéralement sur le lit.
— Manon, continue comme ça. Et écoute-moi bien : quand je dis stop, tu arrêtes, tout de suite. C'est clair ?
J'ai hoché la tête, sans répondre. Un peu trop vite.
Il a recommencé à bouger en elle. Lentement.
J'ai senti sous mes doigts le plaisir de Claire remonter par vagues. Son bassin qui cherchait le mouvement. Sa tension contre ma main toujours refermée sur ses poignets. Je sentais chaque à-coup de Gilles se répercuter jusque dans mon autre main qui caressait son clitoris, une transmission mécanique, le corps de Claire comme un fil tendu entre eux et moi.
— Stop.
J'ai retiré ma main aussitôt. Le souffle court, presque autant que celui de Claire. Un vide immédiat sous mes doigts, quelque chose qui ressemblait à de la frustration, la mienne, mêlée à la sienne.
Claire a gémi, encore, comme un reproche silencieux adressé à Gilles. Il a laissé le silence s'installer avant de reprendre ses mouvements.
La seconde fois, le plaisir de Claire est monté plus vite. Plus fort. Je le sentais littéralement pulser sous mes doigts, une chaleur qui montait par paliers, et moi, agenouillée là, je montais avec elle, mon propre corps happé par le sien comme s'il n'y avait plus de frontière entre nos deux plaisirs.
— Stop.
J'ai retiré ma main une seconde trop tard. Prise dans le mouvement. Incapable de m'arrêter net comme on arrête une machine, parce que moi aussi, j'étais tout près de quelque chose, même sans qu'on me touche, juste à la sentir vibrer sous mes doigts.
— Manon !
La voix de Claire. Pas fâchée, non. Mais ferme.
— Tu vas trop vite. Tu vas gâcher mon orgasme !
Je me suis figée. Coupable, le visage brûlant. Ce n'était pas Gilles qui m'avait corrigée. C'était elle. Comme si elle défendait quelque chose de précieux qui lui appartenait en propre, et que j'avais failli abîmer par maladresse. Ma propre excitation qui avait débordé sur mon geste, qui avait failli lui voler quelque chose de précieux.
J'ai hoché la tête, incapable de parler, et j'ai attendu le signal suivant avec une concentration accrue. Cette fois, je me suis obligée à ne plus penser à mon propre plaisir. À me concentrer uniquement sur elle, sur le moment exact où il faudrait arrêter, comme si ma propre excitation était devenue une chose à mettre de côté pour mieux servir la sienne.
La troisième fois, j'ai retiré ma main exactement au moment où Gilles a dit stop. Pile. Sans retard.
Personne n'a rien dit. Mais j'ai senti, dans le silence qui a suivi, que j'avais appris quelque chose. Une discipline nouvelle. Une manière d'exister à côté du plaisir de quelqu'un d'autre sans y noyer le mien, ou sans le laisser déborder sur l'autre.
La quatrième fois, Gilles n'a pas dit stop.
Il a continué. Plus profondément. Plus vite. J'ai gardé mes doigts sur le clitoris de Claire sans faiblir, sentant sous ma paume la tension qui montait sans plus redescendre.
Son corps s'est cambré. Ses poignets se sont tendus contre ma main, plus fort que toutes les fois précédentes, et j'ai serré en réponse, par instinct, un besoin de la retenir pendant qu'elle basculait. Sa bouche s'est ouverte sur un cri qu'elle a laissé sortir entier, cette fois.
L'orgasme a duré longtemps. Plus long et plus intense que je n'aurais imaginé possible, précisément parce qu'il avait été retardé trois fois. Je le sentais courir sous mes doigts par vagues successives, chacune plus faible que la précédente, jusqu'à ce que son corps retombe, tremblant encore.
Et moi, à genoux près d'elle, mes doigts encore contre elle, ma main encore refermée sur ses poignets, j'ai vécu ce moment presque comme un accomplissement. Comme si une part de ce plaisir venait aussi de mes mains. De ma patience apprise.
J'étais épuisée, moi aussi, sans avoir bougé plus d'un centimètre en dehors de mes deux mains. Mon sexe battait, vide, insatisfait. Mais quelque chose d'autre en moi était plein, une fierté étrange, celle d'avoir su tenir, retenir, puis lâcher au bon moment.
Quand Claire a retrouvé son souffle, Gilles s'est tourné vers moi.
— Claire va s'occuper de moi maintenant. Toi tu regardes.
Il a marqué une pause.
— Tu sais que tu n'as pas le droit de te toucher. Sachant cela, est-ce que je t'attache les mains, ou non ?
La question m'a saisie plus que je ne l'aurais cru. Cette fois, on me demandait. On ne décidait pas pour moi.
— Il vaut mieux m'attacher, j'ai répondu. Honnête. Presque soulagée de pouvoir l'être.
Parce que je me connaissais. J'étais tellement excitée que je savais, avec une lucidité certaine, que mes mains libres finiraient par se poser sur moi, sans même que je décide de les y envoyer. Que je n'aurais pas la force de résister à cette tentation-là, aussi interdite soit-elle. Mieux valait qu'on m'enlève cette possibilité.
Gilles a noué mes poignets dans mon dos avec la corde qui me devenait familière. Sans serrer trop fort. Juste assez pour que je sente que je ne pouvais plus rien faire de mes mains, encore chaudes du corps de Claire, encore imprégnées de son odeur, et maintenant inutiles derrière mon dos.
Claire s'est approchée de Gilles. J'ai assisté à quelque chose que je n'avais jamais vu. Jamais imaginé.
Elle a pris le sexe de Gilles en bouche, puis elle est restée immobile. Tout le corps, sans bouger. Sans le moindre mouvement de tête ou de lèvres. En fait, seule sa langue bougeait, lente, presque paresseuse, sous la peau tendue du sexe de Gilles.
C'était hypnotique à regarder. Presque méditatif. Je ne parvenais pas à situer où se trouvait le plaisir dans un geste aussi minimal. Gilles fermait les yeux, sa respiration se faisait plus lourde par vagues, et pourtant rien dans l'image ne bougeait. Comme si le temps lui-même avait été retenu.
Moi, poignets liés, je ne pouvais rien faire d'autre que regarder et sentir mon propre désir tourner en rond, sans exutoire, chaque minute d'immobilité de Claire une torture supplémentaire pour mon corps qui, lui, n'était pas figé du tout.
Avec un long râle, Gilles a fini par se libérer dans sa bouche sans qu'elle change quoi que ce soit à son immobilité. Claire a tout avalé avec une gourmandise tranquille. Sans rupture de calme. Comme si tout cela n'avait été qu'une évidence.
Moi, j'ai supplié à nouveau. Qu'ils me touchent, qu'ils me soulagent, qu'ils me fassent jouir. Une attente devenue presque un rituel. Une question que je posais en sachant déjà la réponse, mais que je rejouais quand même, comme pour vérifier que la règle tenait toujours.
Gilles s'est approché sans un mot. Il a saisi mes deux mamelons dressés entre ses doigts. D'abord il a joué avec, les faisant rouler doucement, presque tendrement. J'ai cru, l'espace d'un instant, qu'il allait enfin me caresser, qu'il allait me donner ce plaisir que j'attendais tant.
Puis il les a vrillés lentement, les a tirés vers lui, progressivement, de plus en plus fort. La douleur est montée, précise, mais jamais trop loin. Et plus il augmentait la pression, plus je mouillais. J'étais perdue. Je ne comprenais plus.
Alors seulement il a parlé, d'une voix calme :
— Excuse-toi auprès de Claire. Dis-lui que tu t'appliqueras davantage désormais.
La culpabilité est revenue d'un coup. J'ai obéi, la voix rauque, balbutiante :
— Je… Je… Je suis désolée, Claire. Je ferai plus attention à l'avenir.
Claire m'a regardée un long moment, puis a simplement répondu, douce :
— Je pense qu'elle a bien compris sa leçon.
Gilles a hoché la tête. Il m'a lâchée. La frustration est venue d'un coup, lourde, entêtante. J'ai gémi malgré moi en comprenant qu'il n'y aurait rien de plus. Pas aujourd'hui. Ils ne me toucheraient pas davantage.
Gilles a détaché mes poignets. Une main brève sur mon épaule.
— Nous nous occuperons de toi, Manon. Une prochaine fois. Mais pas forcément la prochaine fois. Apprends la patience.
Cette incertitude m'a fait plus d'effet que n'importe quel refus catégorique.
Je suis rentrée chez moi en feu. Mais ce n'était plus seulement mon corps qui brûlait. J'avais découvert la fellation immobile. La manière dont Claire pouvait me corriger d'une phrase sans élever la voix. La sensation de sa peau sous mes doigts, pour la première fois. Le pouls d'une autre femme, dont je bloquais les poignets, battant contre ma paume.
Et cette question, restée ouverte en moi depuis le premier jour où je les avais surpris, qui venait de trouver un début de réponse, mais que je n'étais pas certaine de vouloir vraiment entendre.
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Commentaires ()
Merci Haleros pour ces instants de lecture.
Merci
Merci, j'aime que les lecteurs et les lectrices puissent se projeter dans l'histoire. Content que cela ait fonctionné pour toi. Qu'est-ce qui t'a plu en particulier ?