Note de l'auteur
Ce chapitre a été rédigé avant la récente refonte du site et a dû être coupé en deux pour respecter la nouvelle limite imposée en nombre de mots. Ce découpage risque d’impacter le rythme initial du récit. Ce sera encore le cas pour les quelques chapitres à venir, le temps que la transition vers le nouveau format se fasse. Bonne lecture à vous !
Samedi, quatorze heures. La porte s'est ouverte sur Claire, un sourire calme, un chemisier bleu marine cette fois. Gilles derrière elle, dans le couloir, sa tasse déjà à la main.
Le rituel. Le thé. Le salon. L'impression de rentrer chez soi, impression que j'avais renoncé à combattre parce qu'elle était vraie, parce que cet appartement était devenu le seul endroit au monde où je n'avais pas besoin de mentir.
On a parlé. Les cours, la semaine, les nouvelles. Puis le silence qui précède toujours le changement de registre, ce silence que je savais reconnaître maintenant, celui où Gilles pose sa tasse et où l'air de la pièce change de densité.
— Tu voulais nous raconter quelque chose, a dit Claire. Je l'ai senti dans tes messages cette semaine.
Elle avait raison. Elle avait toujours raison sur ce genre de choses.
J'ai pris une inspiration et j'ai commencé à raconter. La soirée, Hugo, le sexe plutôt bien. Ma main sur mon clitoris pendant qu'il me pénétrait, et ce « putain c'est sexy » qui m'avait plu. Claire a hoché la tête à ce moment-là, un micro-sourire. Le sourire de quelqu'un qui reconnaît le deuxième registre appliqué en situation réelle.
J'ai continué. La fellation, l'envie de donner, le plaisir que j'y prenais. Et puis le « chaudasse ». J'ai vu les yeux de Claire se plisser légèrement, une vigilance qui s'allumait sans que son expression change.
— J'ai hésité à ce moment-là, j'ai dit. Le mot pouvait vouloir dire beaucoup de choses. J'ai laissé passer.
Gilles a hoché la tête. Pas d'approbation ni de reproche. Juste un homme qui écoute.
— Et puis il m'a attrapé la tête.
Les mains de Claire se sont légèrement crispées sur ses genoux. Un geste infime, que je n'aurais pas vu si je n'avais pas appris à la regarder.
— Il a appuyé. Fort. En me poussant vers le bas. J'ai eu un réflexe nauséeux. Je l'ai repoussé. Je lui ai dit « pas comme ça, pas en me forçant ». Et il m'a dit...
J'ai marqué une pause. Les mots d'Hugo revenaient, intacts, sans avoir perdu un gramme de leur laideur.
— Il m'a dit : « Allez, fais pas ta prude. Montre-moi que t'es rien qu'une bonne salope, avale tout bien comme il faut. T'es là pour ça, non ? ».
Le visage de Gilles a changé. Très légèrement, très brièvement, mais j'ai vu passer quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à de la colère. Pas une colère bruyante. Une colère froide, précise, celle d'un homme qui a une idée très claire de ce que le mot « respect » signifie et qui vient d'entendre son contraire.
— Je me suis levée. Je me suis rhabillée. Et je suis partie.
Silence.
— En partant, j'ai dit : « Connard, tu ne sais pas ce que tu perds. »
Claire a fermé les yeux une seconde. Quand elle les a rouverts, ils brillaient.
— Tu as fait exactement ce qu'il fallait, Manon, a dit Gilles. Sa voix était grave, posée, chargée de quelque chose qui ressemblait à de la fierté. Tu as reconnu ce qui se passait, tu l'as nommé, et tu es partie. C'est du vrai courage.
— Ce n'est pas du courage. C'est ce que vous m'avez appris.
— C'est les deux, a dit Claire. Apprendre ne suffit pas. Il faut encore oser. Et tu as osé.
Il y a eu un silence. Un vrai silence, celui qui suit quelque chose d'important. Claire avait toujours sa main sur la mienne. Gilles n'avait pas bougé de son fauteuil. La lumière du salon était douce, tamisée par les rideaux, et quelque chose dans cette douceur, dans ce calme, dans cette écoute absolue, a ouvert une vanne.
J'ai pleuré.
Pas de sanglots, pas de crise. Des larmes silencieuses, continues, qui coulaient sur mes joues sans que je puisse les arrêter. Je ne pleurais pas de ce que Hugo m'avait fait. C'était derrière moi. Je pleurais parce que Gilles et Claire m'écoutaient. Parce qu'ils entendaient tout, comprenaient tout, ne jugeaient rien. Parce que je venais de raconter une fellation ratée avec un inconnu aux parents de ma meilleure amie, dans leur salon, avec leur thé, et qu'ils m'avaient écoutée avec plus d'attention, plus de tendresse, plus de respect que quiconque ne m'en avait jamais accordé.
Je pleurais parce que c'était le seul endroit au monde où je pouvais pleurer ainsi. Le seul endroit où Manon existait entière, sans filtre, sans version éditée, sans mensonge. Pas avec Julie, à qui je cachais l'essentiel. Pas avec mes parents, qui ne savaient rien. Pas avec quiconque. Juste ici, dans ce salon, entre ces deux personnes qui connaissaient chaque centimètre de mon corps et chaque recoin de ma vérité.
C'était à la fois un immense soulagement et une immense solitude. Le soulagement d'être vue. La solitude de ne pouvoir être vue que par eux.
Claire s'est levée, s'est assise à côté de moi sur le canapé, et m'a prise dans ses bras. J'ai senti son parfum, la chaleur de son corps à travers son chemisier, la douceur de sa main dans mes cheveux. J'ai pleuré contre son épaule, longtemps, sans savoir combien de temps. Claire n'a rien dit, n'a rien fait d'autre que me tenir. De temps en temps, sa main passait dans mon dos, un mouvement lent, circulaire, le geste qu'une mère fait pour consoler un enfant, sauf que rien dans notre relation n'était maternel, et que ce geste-là contenait tout à la fois, la tendresse, la protection, et la promesse de ce qui viendrait après.
Gilles est resté assis en silence. Présent, solide, immobile. Il n'y avait rien à dire et il le savait.
J'ai pensé à Julie. À sa voix au téléphone, « J'aurais probablement fini de le sucer, et après je me serais sentie nulle ». J'ai failli en parler. Les mots étaient là, au bord de mes lèvres : je suis inquiète pour votre fille. Je suis inquiète pour ce qu'elle accepterait si un homme la traitait comme Hugo m'a traitée. Je suis inquiète parce qu'elle n'a pas ce que vous m'avez donné, et que cette asymétrie entre nous me ronge un peu plus chaque jour.
Mais dire ça, c'était ouvrir une porte que je n'étais pas prête à franchir. Une porte qui menait à des questions auxquelles aucun de nous trois ne voulait répondre. Pourquoi moi et pas elle ? Comment avez-vous pu m'enseigner ce que vous n'avez pas enseigné à votre propre fille ? Et la question la plus terrible de toutes : est-ce que Julie sera un jour au courant ?
J'ai gardé le silence. La graine est restée plantée, quelque part dans le sol entre nous, invisible, attendant son heure.
Les larmes se sont taries. Claire m'a tendu un mouchoir, m'a souri, m'a embrassée sur le front.
— Ça va ? a-t-elle demandé.
— Ça va. C'est juste... beaucoup.
— Je sais.
Un moment a passé. Le thé avait refroidi dans les tasses. Claire est retournée s'asseoir dans son fauteuil, face à Gilles, et quelque chose a changé dans l'air de la pièce, un glissement subtil, le passage d'un registre à un autre.
— Gilles et moi avons beaucoup parlé cette semaine, a dit Claire.
Elle avait sa voix posée, celle qu'elle prenait quand elle allait dire quelque chose d'important.
— Nous avons beaucoup d'expérience, tous les deux. Des années de pratique, d'exploration. Mais d'habitude, quelle que soit la profondeur de nos jeux, et tu es loin d'avoir tout vu, Manon, c'est juste entre nous. C'est la première fois que nous accueillons quelqu'un dans ce que nous partageons.
Elle a marqué une pause. Quelque chose dans son visage s'est adouci, ou peut-être est-ce le masque qui s'est un peu relâché, laissant voir ce qu'il y avait en dessous.
— Nous sommes heureux de partager ça avec toi. Notre savoir, nos pratiques, et surtout de te voir grandir, te déployer en tant que femme. La soirée avec Hugo l'a prouvé, même si ça s'est mal terminé. Tu as appliqué ce que nous t'avons transmis, dans le monde réel, sans nous, et tu as su faire les bons choix.
J'ai hoché la tête, touchée par ses mots, ne sachant pas encore où elle allait.
— Après le gode, a-t-elle dit, être prise par un vrai sexe, être prise par Gilles, serait la suite logique.
Mon cœur s'est arrêté un moment. L'air de la pièce est devenu plus épais. J'ai senti la chaleur monter dans mon ventre, immédiate, involontaire.
— Mais...
Il y avait un « mais », et dans la voix de Claire il pesait lourd.
— Mais je dois être honnête avec toi, Manon.
Elle s'est tournée vers Gilles un instant, comme pour puiser quelque chose dans son regard, puis est revenue vers moi.
— Quand j'imagine la scène... Gilles en toi... je suis partagée.
Elle a cherché ses mots. Pour la première fois depuis que je la connaissais dans ce contexte, Claire cherchait ses mots. Claire, qui avait toujours la phrase juste, le ton juste, le timing juste. Claire qui hésitait.
— Une partie de moi trouve l'idée très excitante. Te voir prendre du plaisir sous lui. Regarder son visage pendant qu'il te pénètre. Entendre tes sons, et les siens, ensemble. Te caresser pendant qu'il te prend. Il y a quelque chose dans cette image qui m'attire profondément, qui me fait mouiller rien que d'y penser, pour être tout à fait honnête avec toi.
Elle avait dit ça sans rougir, avec cette franchise qui n'appartenait qu'à elle, mais sa voix avait une fêlure que je ne lui connaissais pas.
— Et une autre partie de moi est possessive. Gilles est mon homme, à moi. Mon corps, mon plaisir, mon amant depuis plus de la moitié de ma vie. C'est avec lui que j'ai tout découvert, tout construit, tout exploré. Le voir en toi... le voir jouir en toi...
Elle s'est arrêtée. A pris une respiration.
— C'est complexe. Plus complexe que je ne l'aurais cru. Et je préfère te le dire plutôt que de faire semblant que c'est simple.
Quelque chose m'a frappée dans sa voix. Ce n'était pas de l'hésitation stratégique, ce n'était pas un jeu. C'était de la vulnérabilité pure. Claire, la femme qui m'avait appris quatre registres du langage sans ciller, qui avait chevauché un vibromasseur devant moi avec la tranquillité d'une reine, était en train de me dire qu'elle avait peur. Que quelque chose en elle résistait. Et le fait qu'elle me le dise, ouvertement, sans masque, m'a touchée au-delà des mots.
— Claire... j'ai commencé.
— Laisse-moi finir. J'ai besoin d'un peu de temps pour me faire à l'idée. Je n'y suis pas encore tout à fait. Et c'est important que tu saches que ce n'est pas un refus. C'est un : pas encore. La différence est essentielle.
— Je comprends. C'est important pour moi aussi que les choses se fassent à ton rythme. Au rythme de tout le monde. Je ne veux pas être celle qui...
Je n'ai pas fini ma phrase. Claire a souri, un sourire qui retrouvait son éclat.
— Tu n'es « celle qui » rien du tout, Manon. Tu es toi. Et nous t'invitons dans notre vie parce que nous le voulons. Tous les deux. En attendant que je sois prête pour... la suite... je voudrais te proposer autre chose.
Elle a souri, un sourire qui retrouvait son éclat habituel.
— Que tu perfectionnes ta pratique de la fellation. Ce n'est pas juste une technique, Manon, c'est un art. Surtout après ce qui s'est passé avec Hugo, je pense que c'est le bon moment. Il ne s'agit pas d'effacer l'épisode mais de le dépasser. Pour que la prochaine fois que ta bouche se pose sur le sexe d'un homme, ce soit un acte de pouvoir, pas de soumission subie. Pour que tu saches non seulement partir quand il faut, mais aussi exactement ce que tu mérites à la place.
J'ai senti quelque chose se réchauffer en moi. De la gratitude, d'abord. Puis, une anticipation qui montait, un picotement dans le bas de mon ventre, la promesse de ce qui allait suivre.
— Tu es d'accord ? j'ai demandé à Gilles.
Claire a ri, un rire léger, presque espiègle, si rare chez elle qu'il m'a surprise.
— Manon, a-t-elle dit en se tournant vers moi avec un clin d'œil, Gilles pourrait se faire sucer par deux femmes magnifiques aujourd'hui. A-t-on jamais vu un homme refuser une fellation ? Et encore moins quand elle est pratiquée par deux femmes qui comptent l'une et l'autre beaucoup pour lui.
J'ai ri. Gilles a souri. Le salon tout entier a semblé se détendre d'un coup. Même le thé dans les tasses avait l'air moins froid.
Puis Gilles a posé sa tasse. Son visage est redevenu sérieux, pas sévère, sérieux, avec cette profondeur qu'il avait quand quelque chose comptait vraiment pour lui.
— Claire plaisante, a-t-il dit. Mais elle touche à quelque chose d'important. Elle vient de te dire que l'idée de me partager avec toi l'attire et la trouble en même temps. Et plutôt que de se forcer, plutôt que de faire semblant que c'est simple, nous prenons le temps. Son temps à elle. Parce que le désir de l'un ne vaut pas plus que le confort de l'autre. C'est ça aussi, le consentement, Manon. Ce n'est pas seulement savoir dire non à ce qu'on ne veut pas. C'est aussi savoir attendre que le oui soit entier. Chez tout le monde.
Claire l'a regardé. Il y avait dans ce regard quelque chose que je n'avais vu entre eux que dans les moments les plus intimes, une reconnaissance silencieuse, profonde, qui disait : c'est pour ça que je t'ai choisi. C'est pour ça que je reste.
— D'accord. Les choses se feront au rythme qui convient à tout le monde. Je ne suis pas pressée. Enfin si, un peu, j'ai ajouté en rougissant. Mais je peux attendre.
Claire a souri. Gilles aussi.
— Bien, a dit Claire en se levant. Alors allons dans la chambre d'amis.
Elle a lissé son chemisier de ce geste que je connaissais, celui qui marquait le passage d'un monde à l'autre, du salon à la chambre, des mots aux actes.
— Venez, a-t-elle dit.
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Commentaires ()
L'amour qui lie ce couple est au dela de ce que Manon connaissait d'une relation.
Le chemin pour arriver au même point de cette union, est encore long. Excellent, merci Haleros.
C'est un long apprentissage, mais elle est entre de bonnes mains. Merci pour votre enthousiasme et votre fidélité, à bientôt pour le prochain chapitre...
Manon a conscience du privilège rare et précieux qu'elle vit auprès de Gilles et Claire. Cette "éducation sensuelle", est un véritable sanctuaire de sécurité et de respect.
Recevoir autant crée aussi une forme de dette silencieuse dans son cœur. Réussir à aider Julie et lui redonner le sens de sa propre valeur sans jamais faire imploser le secret du trio… ce serait effectivement un bel hommage, et un beau cadeau qu'elle pourrait faire à ce couple qui offre tant.
La ligne de crête est étroite pour Manon. Merci pour votre fidélité et la tendresse de votre regard sur mes personnages...
Choses que les parents ont du mal à aborder avec leur fille.
Merci pour ces beaux textes
Manon se retrouve avec cette responsabilité sur les épaules : ouvrir les yeux de Julie sur sa propre valeur sans trahir le secret qui la lie à Gilles et Claire.
Un exercice d'équilibriste émotionnel...
Content de vous avoir parmi les lecteurs.
La suite arrive bientôt, bonne lecture d'avance.
Poser des limites en toute transparence n'enlève rien à l'intensité de ce qu'ils vivent, cela lui donne au contraire une épaisseur bouleversante.
Heureux de partager ces moments avec des lecteurs et lectrices aussi attentifs.
À bientôt pour le prochain chapitre...
Heureux que ce chapitre vous ait autant plu et fait vibrer. La suite est en route et s'annonce tout aussi savoureuse, à très vite...
Comme ces questions sont posées, et au rythme d'écriture (longueur de chacun des chapitres) je présume qu'on finira par être éclairés sur ce point. Sur toute cette b(très) belle histoire, je ne bute que sur ces points là; le reste est magnifique. Vite, la (les) suites :)
Ce blocage que vous ressentez est volontaire : c'est un drame de cette histoire. Julie est leur enfant, et la frontière parentale rend impensable le moindre rapprochement de cette nature avec elle.
Gilles et Claire peuvent offrir à Manon ce qu'ils ne pourront jamais donner à leur fille, du moins pas de cette manière là. Et ce déséquilibre crée une culpabilité et des non-dits vertigineux entre eux trois.
Ce nœud complexe va continuer à se resserrer. Merci pour votre lecture passionnée et à très vite !