Chapitre 13 — Ce qu’on sait
La phrase de Camille resta un instant dans la cuisine comme une chose trop lourde pour l’heure qu’il était. Les derniers invités venaient à peine de partir, des verres séchaient encore près de l’évier, et Elsa avait toujours sur elle sa jupe noire, ses bas et ce secret de dentelle choisi avec Camille quelques jours plus tôt. « Je pense que c’est l’amant de mon mari. » Elle aurait pu croire à une provocation si le visage de Camille n’avait pas été aussi calme. Elle demanda presque aussitôt : « Tu penses… ou tu sais ? » Camille posa les deux mains sur le bord de l’îlot. Elle n’avait surpris personne dans une chambre, n’avait jamais ouvert un message, n’avait pas de photographie ni de preuve à montrer. Il y avait seulement des mois de détails qui, pris séparément, ne valaient rien : les colloques où Adrien se trouvait toujours quelque part dans le programme, les retours qui glissaient du dernier métro au lendemain, les dimanches au cabinet qui finissaient par contenir son prénom, la manière dont Adrien commandait le café de Jean sans demander ou savait dans quel hôtel il refusait désormais de descendre. Camille les énuméra sans colère, presque avec fatigue. Elle avait d’abord trouvé chaque détail explicable, puis avait fini par se rendre compte que c’était l’ensemble qu’elle n’arrivait plus à expliquer.
Elsa demanda si Jean savait qu’elle se doutait de quelque chose. Camille eut un sourire bref. C’était précisément l’une des étrangetés de leur couple : elle croyait que oui. Ils n’avaient jamais prononcé le nom d’Adrien dans ce sens-là, jamais construit de règle, jamais convenu d’un arrangement. Pourtant Jean connaissait suffisamment sa femme pour savoir quand elle cessait de poser des questions, et Camille connaissait suffisamment son mari pour entendre ce qu’il évitait parfois de raconter. Elle n’en tirait aucune philosophie. Certains jours cela lui convenait presque, d’autres non. Le plus douloureux n’était pas qu’Adrien fût un homme, précisa-t-elle, ni même qu’il puisse exister quelqu’un d’autre. C’étaient les minuscules mensonges inutiles, l’impression qu’un « dossier urgent » devait nécessairement rester un dossier urgent même lorsque personne n’y croyait plus tout à fait. Elsa l’écoutait avec un sentiment étrange : quelques heures plus tôt elle avait observé Jean parmi ses collègues, courtois, attentif, différent des hommes qui regardaient les femmes comme une partie du décor ; maintenant ce même homme devenait celui autour duquel Camille construisait des silences.
Des pas se firent entendre dans le couloir. Camille se redressa avant même que Jean apparaisse. Il avait défait le bouton supérieur de sa chemise et semblait simplement épuisé. Il regarda la cuisine presque remise en ordre, puis Elsa, puis sa femme. « Vous vous êtes surpassées. » Camille répondit sans hésiter que tous les honneurs revenaient à Elsa et que, sans elle, les invités auraient probablement mangé dans des barquettes. Jean rit, félicita Elsa, lui demanda si elle était certaine que les trois cents euros convenus suffisaient, puis embrassa Camille sur la joue avec une tendresse si ordinaire qu’Elsa en fut presque gênée. Elle chercha malgré elle un signe, une culpabilité, quelque chose qui eût confirmé ce qu’elle venait d’entendre. Il n’y avait rien. Quand Jean quitta la pièce, elle comprit seulement qu’un secret ne transforme pas automatiquement tous les gestes qui l’entourent en preuves.
Camille reprit un verre, le rinça et le posa dans l’égouttoir. Elsa allait revenir à Adrien lorsqu’elle s’arrêta elle-même. Il y avait déjà assez de choses dans la cuisine. Elle demanda plutôt, de manière beaucoup plus maladroite qu’elle ne l’aurait voulu, si l’accident de Jean avait toujours rendu leur vie de couple difficile. Camille tourna la tête vers elle. Elsa regretta immédiatement la question. Depuis la conversation sur son impuissance, elle avait gardé une image trop simple : celle d’un mariage dont une partie essentielle devait forcément manquer. Camille ne se vexa pas. Elle lui rappela seulement que l’absence de pénétration n’était pas l’absence de sexualité et ajouta, avec une lueur plus légère dans les yeux, que Jean n’avait jamais manqué d’imagination. Elsa sentit sa curiosité se réveiller. Camille le vit aussitôt et leva une main pour arrêter les questions avant qu’elles ne commencent. « Non. » Elsa protesta qu’elle n’avait encore rien demandé. Camille répondit que justement, elle connaissait maintenant assez bien son visage pour savoir à quoi il ressemblait lorsqu’une dizaine de questions arrivaient en même temps.
La conversation aurait pu s’arrêter là. Camille rangea deux assiettes, Elsa ramassa une serviette, puis Camille ajouta presque par inadvertance que certaines des soirées les plus conventionnelles de leur vie avaient été beaucoup moins sages qu’elles n’en avaient l’air. Rien de visible, précisa-t-elle aussitôt ; c’était même tout l’intérêt. Elsa se retourna. Camille était déjà en train de fermer un placard. « Quel genre de soirées ? » demanda-t-elle. Camille sourit sans la regarder. « C’est exactement pour ça que je n’aurais pas dû commencer. » Elle refusa d’en dire davantage. Elsa insista une fois, puis deux, surtout parce que l’embarras de Camille était inhabituel et donc irrésistible. Camille finit par rire et lui ordonna de monter se coucher. Ce ne fut qu’une insinuation, quelques phrases perdues après une réception trop longue, mais Elsa les emporta avec elle. Pour la première fois, elle imaginait Jean et Camille non comme le couple installé qu’elle voyait au petit déjeuner, mais comme deux personnes plus jeunes, au début de leur histoire, avec des jeux, des habitudes inconnues et probablement des secrets qu’aucune photographie de famille ne pouvait raconter.
Le lendemain, Nina envoya un message avant midi pour savoir si Elsa avait survécu à sa première carrière de serveuse mondaine. Elsa lui répondit depuis son lit et lui raconta les plateaux trop lourds, les hommes qui parlaient médecine comme si le reste de la pièce n’existait pas et la robe de Camille qui avait attiré les regards toute la soirée. Elle s’arrêta là. Elle ne mentionna ni Adrien, ni Jean, ni la conversation de la cuisine, ni la petite phrase sur les soirées qui n’étaient pas aussi sages qu’elles en avaient l’air. Cette retenue ne lui demanda aucun effort. Nina appartenait à un autre endroit de sa vie, et cet endroit-là prenait de plus en plus de place. Elles se virent le soir même. Nina arriva avec deux cafés et un sachet de viennoiseries qu’elle prétendit avoir achetées uniquement parce qu’Elsa avait travaillé la veille alors qu’elle en mangea la moitié. Elles restèrent longtemps dans la petite chambre sous les toits, assises sur le lit, puis allongées, à parler de choses sans importance. Elsa aimait désormais la façon dont Nina s’installait partout comme si elle avait toujours connu la pièce : ses chaussures abandonnées trop loin de la porte, ses cheveux retenus avec une pince qu’elle finissait par oublier sur la table, sa manière de venir chercher un baiser au milieu d’une phrase et de reprendre ensuite le sujet exactement où elle l’avait laissé.
Le lundi suivant, Nina arriva sous les toits avec son appareil, un petit trépied et une enveloppe pleine de tirages. Elle avait décidé d’envoyer cinq images à l’appel à projets de l’université pour sa série « Habiter », mais il lui manquait, disait-elle, quelqu’un dont le corps changeait réellement selon qu’il se surveillait ou non. Elsa comprit avant même la demande. Cette fois, lorsque Nina demanda si elle accepterait de poser, elle ne répondit pas tout de suite. Elle pensa à la fille qui, quelques semaines plus tôt, aurait refusé avant même de savoir ce qu’on voulait photographier. Puis elle dit oui.
Nina ne demanda ni nudité ni tenue spectaculaire. Elle voulait trois vêtements qu’Elsa portait réellement : un grand pull, un jean et un tee-shirt blanc très simple. La séance commença presque sans érotisme. Nina déplaça la chaise vers la fenêtre, demanda à Elsa de marcher, de s’asseoir, de se relever, puis cessa progressivement de donner des instructions. Avec le pull, Elsa rentrait encore instinctivement les épaules. Dans le jean et le tee-shirt, sans brassière parce qu’elle n’en avait pas mis ce jour-là, elle finit par oublier l’appareil. La lumière de fin d’après-midi dessinait à travers le coton la petite courbe de sa poitrine et parfois la pointe de ses mamelons, mais Nina ne fit aucune remarque. Elle photographiait surtout la nuque, les bras, la façon dont Elsa occupait enfin toute la hauteur de la fenêtre.
À un moment, Elsa demanda si Nina la regardait différemment maintenant qu’elles s’embrassaient. Nina baissa l’appareil et réfléchit. « Oui. Mais quand je photographie, j’essaie de ne pas te regarder comme dans mon lit. » Elsa rougit immédiatement. « Pourquoi ? » Nina sourit. « Parce que sinon je rate la photo. » Elles éclatèrent de rire, et cette phrase resta pourtant chargée longtemps après. Lorsque Nina lui montra les images, Elsa en choisit une où son visage était presque de profil, le corps très long, le tee-shirt collé légèrement au torse par le mouvement. Elle n’aurait jamais accepté cette photographie quelques semaines plus tôt. Cette fois, elle demanda seulement à Nina de lui envoyer.
Deux jours plus tard, à la sortie d’un cours, Nina attendait contre un mur avec son sac au pied. Elle prit la main d’Elsa et l’entraîna vers un café où plusieurs étudiants de leur groupe travaillaient déjà. Elsa hésita à entrer ; Nina ne remarqua rien ou fit semblant. Elles s’installèrent, partagèrent une pâtisserie, puis Nina posa naturellement sa main sur le genou d’Elsa sous la table. Un garçon qu’Elsa connaissait à peine les regarda et demanda avec cette curiosité sans malveillance des gens qui veulent seulement situer les autres : « Vous êtes ensemble, toutes les deux ? » Elsa sentit son visage chauffer. Elle eut une seconde pendant laquelle elle aurait pu détourner la question. « Oui », répondit-elle. Le mot sortit avant qu’elle l’ait véritablement préparé.
Nina tourna la tête vers elle avec un sourire qui ne contenait aucune moquerie. Elle ne commenta pas devant les autres. Ce ne fut que plus tard, dans la rue, qu’elle murmura : « Donc je suis ta copine maintenant ? » Elsa grogna qu’elle avait répondu trop vite. Nina prit un air faussement blessé. Elsa lui donna un coup d’épaule, puis finit par rire et reconnut que le mot lui plaisait, même s’il lui faisait encore quelque chose dans le ventre. Nina lui répondit qu’il lui faisait quelque chose aussi, mais qu’elle avait simplement plus d’entraînement à faire semblant d’être détendue. Cette phrase rassura Elsa davantage qu’un discours très assuré. Elle se pencha vers elle et l’embrassa brièvement sur le trottoir. Deux passants les dépassèrent. Personne ne s’arrêta. Elsa sentit pourtant son cœur battre plus vite pendant plusieurs mètres.
Le soir, Nina resta dormir. La proximité entre elles avait déjà changé depuis leurs premiers baisers, mais cette fois Elsa sentit qu’elles franchissaient quelque chose de plus concret. Nina se déshabilla devant elle sans cérémonie, d’abord son pull, puis son tee-shirt et son soutien-gorge, et Elsa eut le temps de regarder ce corps qu’elle avait surtout connu jusque-là par fragments, sous ses mains ou contre elle. Nina était moins grande, plus compacte, avec une taille nette, des hanches pleines, des cuisses plus épaisses que les siennes et une poitrine dont le poids modifiait légèrement la ligne lorsqu’elle levait un bras. Elsa la regarda franchement. Elle ne cherchait plus à décider si elle enviait ce corps ou si elle le désirait ; elle savait seulement qu’elle avait envie de le toucher. Nina, qui avait surpris son silence, demanda en souriant si tout allait bien. Elsa répondit oui, puis ajouta avec une maladresse qui les fit rire qu’elle était simplement très belle. Nina se rapprocha et souleva à son tour le tee-shirt d’Elsa. Le contraste les amusait presque : la poitrine minuscule d’Elsa, ses côtes visibles, son ventre plat, ses jambes interminables ; le corps plus rond de Nina, plus doux à certains endroits, plus dense à d’autres. Nina ne formula aucune consolation. Elle passa seulement le bout des doigts sur l’un des seins d’Elsa, suivit la petite courbe presque inexistante puis effleura le mamelon, qui se durcit aussitôt. La réaction fut si rapide qu’elle leva les yeux avec un sourire. Elsa rougit, et Nina comprit avant même qu’elle explique que cette partie de son corps qu’elle avait passée des années à vouloir dissimuler pouvait être extrêmement sensible.
Elles s’embrassèrent longtemps dans l’obscurité, mais sans la précipitation des premières fois. Nina avait une manière très simple de demander sans interrompre le désir : une main qui s’arrêtait, un regard, parfois un « là ? » presque murmuré. Elsa apprit à répondre autrement que par des mots. Elle découvrit le poids des seins de Nina dans ses paumes, la différence entre la peau plus ferme de ses hanches et celle, beaucoup plus douce, du ventre, la façon dont un baiser placé sous l’oreille la faisait se contracter et rire en même temps. Puis les gestes descendirent plus bas. Lorsque la main d’Elsa s’arrêta au bord de la culotte de Nina, celle-ci la prit doucement par le poignet, non pour l’écarter mais pour la guider. Elsa fut d’abord maladroite, attentive à chaque respiration comme si elle passait un examen dont personne ne lui avait appris les règles. Nina lui montra simplement ce qui lui plaisait, corrigeant un mouvement, ralentissant un autre, et la gêne se dissipa à mesure qu’elle comprenait qu’il n’existait rien à réussir sinon écouter le corps devant elle. Plus tard, Nina fit la même chose pour elle. Elsa fut surprise par la facilité avec laquelle son propre corps répondait, par le lien presque immédiat entre la caresse de sa poitrine et le plaisir plus bas, par le fait aussi qu’elle pouvait rire au milieu de quelque chose qu’elle avait imaginé beaucoup plus grave. Elles s’arrêtèrent parfois, recommencèrent, se demandèrent si c’était agréable, découvrirent que certaines caresses ne produisaient presque rien et que d’autres bouleversaient l’autre avec une précision inattendue. Quand elles s’endormirent enfin, Nina avait la joue contre son épaule et une jambe passée sur les siennes. Elsa pensa moins au fait d’avoir couché avec une fille qu’au nombre de détails nouveaux qu’elle connaissait désormais d’elle : la chaleur de sa peau, ses réactions, les endroits où elle aimait être touchée. C’était peut-être cela qui lui paraissait le plus intime.
Le mercredi approchait. Dans la cuisine, Camille ne reparla ni d’Adrien ni des anciens jeux avec Jean. Elle demanda seulement si Nina venait encore dîner cette semaine-là et Elsa répondit peut-être. Camille hocha la tête et continua de préparer son café. Pourtant, lorsque leurs regards se croisèrent, Elsa se souvint brusquement de la phrase prononcée après la réception : certaines soirées avaient été moins sages qu’elles n’en avaient l’air. Elle eut envie de recommencer son interrogatoire. Elle n’en fit rien. Camille, comme si elle avait deviné, eut un très léger sourire. Cette fois c’était Elsa qui détourna les yeux.
SOUS LES TOITS
Chapitre 14 — Le maillot
Le mercredi suivant, Camille annonça qu’elle avait décidé de mettre fin à une absurdité qui durait depuis trop longtemps. Elles étaient dans l’entrée, prêtes à partir pour la piscine, et Elsa crut d’abord qu’elle allait parler de Jean ou d’Adrien. Camille désigna seulement le bikini noir roulé dans son sac. Pour la plage, il était parfait ; pour aligner des longueurs, beaucoup moins. Le haut noué dans le dos, le bas qu’Elsa vérifiait après certaines poussées contre le mur, les bretelles qui pouvaient se déplacer : tout cela appartenait davantage aux vacances qu’à la natation. Elsa protesta qu’elle ne préparait ni les Jeux olympiques ni même une compétition universitaire. Camille répondit qu’on pouvait nager correctement sans ambition de médaille et décréta qu’elles passeraient par une boutique de sport.
Elle se révéla étonnamment exigeante devant un simple portant de maillots. Elle écartait les modèles au dos trop fermé, ceux dont les bretelles étaient trop larges, ceux qui possédaient des coques dont Elsa n’avait aucune utilité. Finalement elle choisit un une-pièce noir, très simple de face, avec de fines bretelles croisées et une échancrure haute sur les hanches. Elsa le regarda puis regarda Camille. Il manquait manifestement du tissu. Camille répondit que ce genre de remarque lui venait moins vite devant certaines robes et l’envoya essayer. Dans la cabine, Elsa eut d’abord une bonne surprise. Le maillot semblait enfin avoir été dessiné pour une fille qui avait réellement sa poitrine : rien ne baillait au buste, rien n’essayait de créer un volume qu’elle n’avait pas, les bretelles tenaient parfaitement. Elle leva les bras, tourna les épaules et commença presque à l’aimer. Puis elle se retourna devant le miroir.
L’échancrure remontait haut sur ses longues jambes et l’arrière couvrait nettement moins que son bikini. Ses fesses, qu’elle n’avait jamais considérées comme une partie particulièrement importante d’elle-même, paraissaient soudain beaucoup plus présentes sur ce corps long et maigre. Elle tira sur le tissu. Il descendit d’un côté pour remonter de l’autre. Après trois tentatives inutiles, elle entrouvrit le rideau et appela Camille. Celle-ci vérifia les bretelles, le placement sur les hanches, puis lui demanda de se tourner. Elsa obéit avec beaucoup moins de naturel. « On voit mes fesses. » Camille regarda le reflet plutôt que le corps directement et lui répondit qu’elle n’avait presque pas de poitrine, ce qui n’était ni une faute ni une catastrophe, mais qu’elle avait en revanche de très jolies fesses ; elle pouvait peut-être accepter qu’un maillot de nage les dessinât. Elsa protesta qu’elle n’avait pas spécialement envie de les montrer. Camille rit : personne ne viendrait mesurer la quantité de tissu manquante.
Elsa se retourna vers le miroir. À cet instant elle crut voir le regard de Camille rester plus bas qu’il n’aurait fallu, une seconde seulement, avant de remonter vers son visage dans le reflet. Ce fut trop bref pour devenir une certitude. Camille lui demanda déjà de lever les bras et de simuler un mouvement de crawl. Le tissu ne bougea pas. Elsa s’accroupit légèrement, se redressa ; tout resta en place. Camille conclut que le problème était réglé. Durant le reste de l’essayage, elle s’appliqua presque trop consciencieusement à commenter uniquement les coutures et les bretelles. Elsa ne sut pas si ce détail confirmait quoi que ce soit ou s’il confirmait seulement qu’elle-même avait commencé à observer Camille beaucoup trop attentivement.
La veille au soir, elle avait encore dormi chez Nina. Il ne s’était pas passé une « première fois » unique qu’Elsa aurait pu dater proprement ; leur intimité avançait plutôt par petites permissions successives. Cette nuit-là, Nina avait voulu regarder Elsa longtemps, lumière allumée, ce qui avait d’abord été presque plus difficile pour elle que d’être touchée. Elsa avait eu le réflexe de croiser les bras sur sa poitrine. Nina les avait doucement écartés et lui avait dit qu’elle aimait précisément ce corps là : les épaules étroites, le ventre sans rondeur, les seins minuscules et ces mamelons qui la trahissaient au moindre froid, à la moindre caresse. Elsa avait fini par rester nue devant elle sans chercher un drap. Ensuite elles avaient repris leur exploration avec davantage d’assurance. Elsa savait déjà comment embrasser Nina pour la faire frissonner ; Nina avait appris à ne presque pas toucher la poitrine d’Elsa lorsqu’elle voulait au contraire prolonger l’attente. Elles avaient découvert leurs différences avec une curiosité joyeuse, parfois très sensuelle, parfois interrompue par un fou rire lorsque l’une se cognait au mur ou qu’une jambe trop longue d’Elsa dépassait du lit. Ce mélange de désir et de maladresse lui avait fait du bien. Le lendemain, elle n’avait pas l’impression d’être devenue quelqu’un d’autre ; seulement d’être un peu moins obligée de protéger son corps contre les regards.
C’est peut-être pour cela que, dans le vestiaire de la piscine, Elsa regarda Camille autrement. Les cabines individuelles étaient toutes occupées ; Camille posa son sac dans le grand espace collectif et commença à se déshabiller avec son naturel habituel. Cette fois Elsa ne détourna pas les yeux dès que le tee-shirt passa au-dessus de sa tête. Elle regarda sa poitrine apparaître, pleine et lourde juste ce qu’il fallait pour bouger avec elle, les mamelons plus sombres durcis par l’air frais du vestiaire, puis le ventre ferme et la taille nettement marquée. Quand Camille retira son pantalon et se pencha pour le plier, Elsa aperçut ses fesses hautes et rondes, la puissance plus sportive de ses cuisses, puis, lorsqu’elle ôta enfin son sous-vêtement, le triangle sombre de son pubis et la nudité entre ses cuisses avant que le maillot ne vienne la couvrir. Ce ne fut qu’une seconde. Elsa sentit pourtant son attention s’y accrocher avec une franchise qui l’aurait terrifiée quelques semaines auparavant. Elle savait qu’elle profitait du fait que Camille ne se cachait pas. Elle en éprouva une pointe de culpabilité, mais pas assez pour renoncer à regarder. Camille se redressa, attrapa son maillot et leva les yeux. Elsa eut le temps de revenir à son propre sac. Elle ne sut pas si Camille avait surpris quelque chose.
La séance se déroula normalement, presque trop normalement au regard de ce qu’Elsa avait emporté avec elle dans l’eau. Après les longueurs et la douche, une cabine s’était libérée. Camille ne la regarda même pas et retourna au même banc. Elsa fit pareil. Cette seconde nudité fut moins furtive. La peau de Camille était encore rosée par l’eau chaude ; ses cheveux mouillés collaient à sa nuque. Elsa la vit retirer son maillot, l’essorer, puis rester nue le temps de fouiller dans son sac. Elle regarda son dos, la courbe de ses fesses, puis sa poitrine lorsqu’elle se retourna. Son regard descendit encore, plus brièvement, vers le pubis. Cette fois Camille leva la tête au même instant. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle ne sourit pas, ne se couvrit pas, ne fit aucune remarque ; elle reprit simplement son soutien-gorge souple et l’enfila. Elsa sentit ses joues chauffer, mais ce qui la troubla le plus fut l’absence de réaction. Peut-être Camille n’avait-elle rien compris. Peut-être avait-elle compris exactement. Elsa enfila son tee-shirt puis son jean en essayant de retrouver une respiration ordinaire.
Elsa resta quelques secondes avec sa propre culotte dans la main. Rien n’avait été proposé. Elle aurait pu l’enfiler et le moment se serait arrêté là. Elle la replia pourtant et la remit dans le sac. Son jean fut difficile à remonter sur ses jambes encore humides ; elle dut faire un petit saut ridicule qui fit rire Camille. Elsa lui ordonna de ne pas regarder. Camille répondit qu’elle n’avait rien demandé et reprit son sac. C’était tout. Aucune règle, aucun défi, aucune promesse de recommencer. Deux sous-vêtements propres étaient simplement restés dans deux sacs.
Dans le couloir vers la sortie, Elsa sentit immédiatement que le jean n’avait rien à voir avec la robe du Luxembourg. Le denim suivait le corps beaucoup plus près ; chaque pas rappelait l’absence de la fine couche de tissu habituelle. Elle avait déjà éprouvé cela le jour où elle avait oublié une culotte propre après la piscine, mais le choix rendait la sensation différente. Dehors, elles avaient l’apparence banale de deux femmes sortant du bassin, cheveux encore humides, sacs de sport à l’épaule. Ce contraste l’amusa. Elles marchèrent jusqu’à un café et s’installèrent sur une banquette. Elsa changea deux fois de position avant de trouver comment s’asseoir confortablement. Camille le remarqua, évidemment. Elsa lui dit que le jean était beaucoup plus présent que la robe. Camille baissa les yeux vers sa tasse pour cacher un sourire.
La conversation passa ensuite à Nina. Elsa raconta qu’elles avaient dormi ensemble la veille et s’entendit utiliser le mot « copine » avec un peu moins de gêne. Cette fois elle donna quelques détails, mais ceux qu’elle pouvait donner sans ouvrir toute la chambre : Nina qui avait voulu la regarder nue lumière allumée, son propre réflexe de cacher sa poitrine, puis le fait étrange et agréable d’entendre quelqu’un dire qu’elle aimait précisément ce qu’Elsa avait toujours trouvé insuffisant. Camille l’écouta sans plaisanter. Elle lui demanda seulement si cela lui avait fait du bien. Elsa répondit oui. Elle parla ensuite de la façon dont Nina prenait toute la couette, de son café beaucoup trop fort, de son rire au mauvais moment. Elle garda pour elle les gestes plus intimes, les mains guidées, les réactions qu’elles apprenaient l’une de l’autre. Ces choses-là appartenaient à Nina et à elle. Pourtant, en parlant, Elsa se rendit compte que cette relation changeait déjà la manière dont elle habitait son propre corps — et peut-être aussi la façon dont elle osait regarder celui de Camille.
Un silence confortable s’installa. Elsa bougea encore sur la banquette et Camille lui lança un coup d’œil. Cette fois Elsa rit. Elle demanda si Camille avait toujours aimé ce genre de petits secrets. La question sortit presque naturellement, mais elle faisait écho à la phrase de la réception. Camille la comprit. « Quel genre ? » demanda-t-elle avec une innocence trop parfaite. Elsa désigna vaguement leurs vêtements. Camille remua sa cuillère, puis répondit qu’elle avait découvert depuis longtemps qu’un vêtement pouvait devenir beaucoup plus intéressant à cause de ce qu’on ne voyait pas. Elsa sentit immédiatement la porte s’entrouvrir. « Avec Jean ? » Camille sourit. « Tu poses trop de questions. » Elsa protesta. Camille but une gorgée, puis ajouta seulement : « Disons que ce n’est pas la première fois que je trouve amusant d’être la seule à savoir quelque chose sur ce que je porte. »
Elsa essaya d’obtenir un exemple. Camille refusa. « Un dîner ? Une soirée ? Une robe ? » Elle ne répondait toujours pas. Plus Elsa inventait des possibilités, plus Camille souriait. Finalement elle lui dit qu’elle avait déjà obtenu beaucoup plus d’informations qu’elle n’aurait dû. Elsa lui rappela que c’était elle qui avait commencé. Camille répondit qu’elle allait donc arrêter. Le sujet disparut, mais la phrase resta dans la tête d’Elsa. Elle observa Camille de l’autre côté de la table : son pantalon noir, parfaitement ordinaire, le blouson posé sur le dossier, ses cheveux encore humides. Pour la première fois, Elsa se demanda combien de souvenirs pouvaient être attachés à des vêtements aussi banals et combien d’entre eux Jean connaissait mieux que personne.
Plus tard, elles parlèrent d’Adrien. Camille répondit sans développer beaucoup. Il passait de temps en temps, davantage depuis deux ans. Jean et elle partageaient depuis des années des amis, des collègues, des habitudes professionnelles et sociales ; leur mariage ne pouvait pas être réduit à la seule question de ce qui se passait entre eux dans une chambre. Elle aimait Jean. Elsa entendit cette phrase sans chercher à la contester. L’amour n’empêchait manifestement ni les silences ni les zones opaques. Cela la dépassait encore, et elle préféra écouter. Camille, de son côté, ne demanda rien de plus sur Nina que ce qu’Elsa choisissait de raconter. Cette symétrie muette plut à la jeune femme.
Quand elles quittèrent le café, le vent s’était levé. Sous une robe, Elsa aurait senti l’air ; dans son jean, la sensation était plus constante. Elle marcha quelques mètres puis admit que c’était finalement très agréable. Camille lui rappela qu’elle l’avait déjà découvert par accident. Elsa répondit que ce n’était pas pareil lorsqu’on le faisait exprès. Camille ne plaisanta pas. Son regard resta devant elle, mais le coin de sa bouche se souleva. Elles continuèrent à marcher. Une pluie fine commença, alourdissant le denim et collant légèrement le pantalon de Camille à ses jambes. La promenade n’avait plus rien de l’été au Luxembourg, et c’était précisément ce qui les fit rire. Leur secret survivait au mauvais temps, caché sous des vêtements tout à fait ordinaires.
Dans l’ascenseur, Elsa demanda si Camille comptait recommencer mercredi prochain. Camille fit semblant de ne pas comprendre. Elsa désigna vaguement son jean. Camille réfléchit une seconde et répondit qu’on verrait bien. Ce n’était ni oui ni non, mais Elsa eut aussitôt l’impression qu’elles connaissaient déjà la réponse. Plus tard, dans sa chambre, elle vida son sac et retrouva sa culotte propre, pliée sous la serviette humide. Elle pensa à Nina, qui lui avait envoyé trois messages pendant la séance, au nouveau maillot, au regard du miroir qu’elle n’était toujours pas certaine d’avoir surpris, puis à la phrase de Camille : ce n’était pas la première fois qu’un vêtement devenait intéressant à cause de ce qu’on ne voyait pas. Elle rangea le sous-vêtement dans son tiroir. Le mercredi suivant, elle sut dès le matin qu’elle ne le mettrait pas dans son sac.
Commentaires ()
Toujours la même délicatesse enchanteresse dans votre prose, les petites phrases sibyllines aux émotions puissantes comme "entendre quelqu’un dire qu’elle aimait précisément ce qu’Elsa avait toujours trouvé insuffisant".
Du grand art.
Merci pour ces jolis mots si bien tournés.