Je quitte le cabinet à dix-neuf heures dix. La pluie a cessé, mais l'air est encore lourd, chargé de cette humidité froide qui colle aux manteaux et fait briller les pavés. Je marche sans me presser. Rue des Clercs, puis la place, puis la Moselle. Les lumières de Metz se reflètent dans l'eau noire. Je n'ai pas pris ma voiture. Je n'ai pas envie de rentrer tout de suite.
Les feuillets sont dans mon sac. Je les ai pliés, glissés entre deux chemises, comme si je pouvais encore faire semblant de ne pas les avoir lus. Mais je les ai lus. Et je les relis, dans ma tête, à chaque pas.
« Mardi, parfum boisé. Je l'attends, maintenant. »
Je m'arrête au bord du fleuve. Je regarde l'eau. Je me demande ce que ça fait d'être attendue comme ça. Pas espérée. Pas désirée. Attendue. Avec cette précision d'horloger, cette patience d'homme qui note les jours et les parfums.
Je rentre. Mon appartement est silencieux. Je pose mon sac, j'ôte mes talons, je les laisse au milieu de l'entrée. Je ne les range pas. Je ne fais rien comme d'habitude. Je me verse un verre de vin blanc, je le bois debout, dans la cuisine, sans allumer la grande lumière. Juste la petite lampe au-dessus de l'évier.
Puis je sors les feuillets.
Je les étale sur la table de la salle à manger. Dix pages. Dix dates. Six mois de ma vie vus par un autre. Je les lis dans l'ordre, lentement, en remontant à chaque fois au premier. Je ne saute rien. Je m'attarde.
« Elle a ri. Sa gorge se découvre. Je perds le fil. »
Je pose mon doigt sur la phrase. Je ne m'en rends pas compte. Je la relis. Puis je passe au suivant.
« J'ai vu une culotte blanche, en fine dentelle. Assez fine pour que la lumière la traverse un peu. Et la couture sombre de ses bas qui remontait le long de sa cuisse, jusqu'à la jarretelle. »
Je repose la feuille. Je me lève. Je vais jusqu'à la fenêtre. La ville brille en contrebas. Je croise les bras sur ma poitrine, comme si j'avais froid. Je n'ai pas froid.
Je pense à Nadia. « Il y a moi aussi. »
Je pense à la façon dont elle m'a regardée en disant ça. Ce petit pli au coin de la bouche. Ce regard qui ne cillait pas. Je pense à la jupe crayon, aux talons, à la façon dont elle s'était assise sur le bord du bureau, tout près, les jambes croisées.
Je retourne à la table. Je range les feuillets. Je les glisse dans un tiroir. Je ferme le tiroir. Je me dis que je ne les rouvrirai pas ce soir.
Je me couche à vingt-trois heures. Je ne dors pas.
À une heure du matin, je me lève. Je vais dans la cuisine. Je bois un verre d'eau. Je reste debout, pieds nus sur le carrelage froid, à regarder la nuit par la fenêtre. Puis je retourne au tiroir. Je l'ouvre. Je reprends les feuillets. Je les relis. Tous. Encore.
Au dernier, celui du bureau, celui de la culotte blanche et de la couture des bas, je m'arrête plus longtemps. Je lis la dernière phrase trois fois.
« Elle n'a pas reculé. »
Je ferme les yeux. Je me demande ce qui se serait passé si j'avais reculé. Ce qui se serait passé si je ne l'avais pas fait. Je me demande ce que je veux. Je ne trouve pas de réponse. Je me dis que c'est peut-être ça, le problème — ne pas savoir.
Je me recouche. Je reste les yeux ouverts dans le noir, à écouter la ville, à sentir le drap contre ma peau, à penser à des mains que je n'ai jamais senties et à des phrases que je n'aurais jamais dû lire.
Il est trois heures du matin.
Je m'endors.
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