La journée traîne. J’ai relu trois fois le même paragraphe d’un jugement sur une succession, sans rien retenir. À dix-sept heures trente, Vasseur sort de son bureau, manteau sur le bras, parapluie à la main. Il passe devant moi. Il ne ralentit pas cette fois. Il dit juste « à demain » et il part. La porte d’entrée claque.
Nadia attend une minute. Deux. Puis elle se lève. Elle va jusqu’à la porte d’entrée. Elle tourne la clé dans la serrure. Le petit bruit sec résonne dans le silence du cabinet.
— On ferme.
Je la regarde. Elle ne me regarde pas. Elle revient vers moi, passe devant mon bureau, et s’assoit sur le bord, tout près. Sa jupe remonte un peu. Elle croise les jambes. Les talons touchent à peine le sol.
— Vous êtes allée dans son tiroir.
Ce n’est pas une question.
Je ne réponds pas tout de suite. Je pourrais nier. Je pourrais dire que je ne sais pas de quoi elle parle. Mais elle me regarde avec ce petit pli au coin de la bouche, et je sais que ça ne servirait à rien.
— Oui.
Elle hoche la tête. Lentement. Sans surprise.
— Je m’en doutais. Vous avez mis longtemps.
— Vous saviez que le tiroir n’était pas fermé ?
— Je l’ai ouvert moi-même hier soir. Avant de partir. Je me suis dit que vous finiriez par y aller.
Un silence. Je la regarde. Elle me regarde. Elle a ces yeux sombres, ce regard qui ne cille pas, cette façon de rester parfaitement immobile qui met plus mal à l’aise que n’importe quel geste.
— Pourquoi vous faites ça ? je demande.
— Quoi ?
— Tout ça. Le dossier. Le tiroir. Les sous-entendus. Vous jouez à quoi ?
Elle ne répond pas tout de suite. Elle se penche un peu en avant. Ses cheveux glissent sur son épaule. Elle sent bon. Un parfum discret, un peu épicé, qui ne ressemble pas à celui de Vasseur.
— Je ne joue pas, dit-elle enfin. Je regarde. C’est différent.
— Et qu’est-ce que vous voyez ?
— Je vois une femme de quarante-six ans qui a lu des feuillets écrits sur elle et qui n’est pas en colère. Je vois une femme qui est venue travailler ce matin avec le parfum du mardi. Je vois une femme qui est allée dans le tiroir d’un homme marié et qui n’a rien dit à personne.
Elle marque une pause. Elle se penche encore un peu. Assez pour que je sente la chaleur de son corps, à quelques centimètres du mien.
— Je vois une femme qui a envie qu’on la regarde.
Mon cœur cogne. Je ne bouge pas. Je ne recule pas. Je ne sais pas pourquoi.
— Et vous, Nadia ? je demande. Vous regardez aussi ?
Elle sourit. Un vrai sourire cette fois. Petit, mais vrai.
— Depuis le premier jour.
Elle se redresse. Elle se lève. Elle défroisse sa jupe du plat de la main. Puis elle se dirige vers la porte d’entrée, tourne la clé dans l’autre sens, et l’ouvre.
— Je vous laisse fermer, dit-elle. Vous avez la clé ?
— Oui.
— Bien.
Elle passe le seuil. Sur le palier, elle s’arrête. Elle se retourne. Elle me regarde une dernière fois.
— Il y a une chose que vous devriez savoir, Valérie.
C’est la première fois qu’elle m’appelle par mon prénom.
— Vasseur n’est pas le seul à écrire des choses sur vous.
Puis elle part. La porte se referme. Le cabinet est vide. Je reste assise, les mains à plat sur le bureau, le cœur battant, avec cette phrase qui tourne encore.
Vasseur n’est pas le seul à écrire des choses sur vous.
Commentaires ()