Je me réveille à sept heures cinq, avant le réveil. Le corps lourd. La tête claire. J'ai dormi quatre heures, peut-être cinq, entrecoupées. Mais je ne suis pas fatiguée. Je suis ailleurs.
Je m'habille sans réfléchir. Jupe noire, chemisier ivoire, bas sombres, talons. Je noue mes cheveux. Je mets mon parfum — le boisé. Celui du mardi. Sauf qu'on est mercredi. Je le mets quand même.
J'arrive au cabinet à huit heures trente. Nadia est déjà là. Debout près de la photocopieuse, comme toujours, comme si rien n'avait eu lieu. Jupe sombre, chemisier clair, talons. Elle lève les yeux quand j'entre.
— Bonjour.
Rien de plus. Pas d'allusion. Pas de sous-entendu. Pas de regard appuyé. Elle retourne à ses copies.
Je m'installe. J'ouvre mon ordinateur. Le café est sur mon bureau, à la même place, à la même heure. Je le bois. Je travaille. Je réponds à des mails. Je relis le même paragraphe trois fois.
À dix heures quinze, elle passe derrière moi pour attraper un dossier sur l'étagère. Elle se penche. Son parfum passe. Sa manche frôle mon épaule — pas par hasard. Elle ne s'excuse pas. Elle ne s'arrête pas. Elle repart.
Et pendant les deux heures qui suivent, elle fait ça. Encore. Et encore.
Elle me frôle en passant. Elle se penche trop près pour déposer un document sur mon bureau, assez près pour que je sente la chaleur de son bras contre le mien. Elle me regarde boire mon café, par-dessus son écran, sans ciller, juste une seconde de trop. À un moment, elle s'approche pour me montrer quelque chose sur mon écran — une clause, un article — et elle pose sa main à plat sur le dossier de ma chaise, juste derrière mon épaule. Elle reste là. Elle commente le texte. Sa voix est normale, professionnelle, mais sa main ne bouge pas, et je sens chacun de ses doigts à travers le tissu.
Elle ne dit rien. Elle n'a rien à dire. Tout est dit dans ces petits gestes, répétés, précis, calculés.
À midi, elle part déjeuner. Vasseur aussi. Le cabinet se vide.
Je reste seule à mon bureau. Je pose mes deux mains à plat sur le sous-main. Je respire.
Et je m'aperçois que mes doigts tremblent légèrement.
Je me lève. Je vais à la salle de bain. Je me passe de l'eau froide sur le visage, sur les poignets. Je me regarde dans le miroir. Mes joues sont rouges. Mes yeux brillent trop. Je me dis que c'est ridicule. J'ai quarante-six ans. Je suis professeure de droit. Je connais le mot désir, je connais le mot risque, je connais le mot consentement. Je sais très bien ce qui est en train de se passer.
Je retourne à mon bureau. Je m'assois. Je reprends le dossier Keller. Je travaille pour de vrai, cette fois. Une heure. Deux heures. Je ne lève pas les yeux.
À treize heures quarante-cinq, Nadia revient. Elle pose son sac. Elle enlève son manteau. Elle ne dit rien. Elle s'assoit à sa table, derrière la cloison vitrée, et elle commence à taper. Le bruit régulier des touches. Le silence autour.
À quatorze heures trente, Vasseur sort de son bureau. Il passe devant moi. Il s'arrête.
— Vous avez une minute ?
Je le suis. Il ferme la porte. Il s'assoit derrière son bureau. Il ne me propose pas de m'asseoir. Je reste debout.
— Le dossier Keller avance, dit-il. J'ai reçu un appel de Nancy. Ils veulent qu'on vienne consulter des pièces au tribunal. Deux jours, peut-être trois.
— Quand ?
— La semaine prochaine.
Il me regarde. Il a ce regard qu'il a depuis trois jours — plus long, plus appuyé. Mais il ne dit rien de plus. Il ne parle pas des feuillets. Il ne parle pas du carnet. Il ne parle pas du tiroir. Il fait comme si tout ça n'avait pas existé. Sauf que ses yeux ne font pas comme si.
— Vous irez avec Nadia, dit-il.
Un temps.
— Je ne viendrai pas.
Il se penche sur ses papiers. La conversation est terminée. Je sors. Je referme la porte derrière moi.
En regagnant mon bureau, je croise le regard de Nadia, à travers la cloison vitrée. Elle a tout entendu — pas les mots, mais le ton, la durée, le fait que Vasseur ait fermé sa porte. Elle ne dit rien. Elle tape. Mais au moment où je m'assois, elle lève les yeux, juste une seconde, et elle a ce petit pli au coin de la bouche.
— Nancy, dit-elle.
— Oui.
— Deux jours.
— Oui.
Elle hoche la tête. Elle reprend sa frappe. Et sans lever les yeux, elle ajoute, très bas, presque pour elle-même :
— Une seule chambre suffira.
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Je fixe mon écran, les mains immobiles au-dessus du clavier, et je sens la chaleur me monter au visage, lentement, jusqu'à la racine des cheveux.
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