Je reste seule dans le cabinet. Les néons bourdonnent doucement. Dehors, la nuit est tombée d’un coup, comme souvent en novembre. Je devrais partir. Je ne pars pas.
Vasseur n’est pas le seul à écrire des choses sur vous.
Je me lève. Je fais le tour de la pièce. Le meuble d’accueil. La photocopieuse. Les classeurs. Rien. Puis je pense à son bureau à elle — la petite table derrière la cloison vitrée, celle que je n’ai jamais regardée.
J’y vais. Je l’ouvre.
Dedans, des post-it, des trombones, une crème pour les mains, des factures. Et sous une liasse de formulaires, un carnet. Moleskine noir, coins cornés. Comme celui de Vasseur. Sauf que celui-ci n’est pas enfermé. Il est là, à portée de main. Comme si elle savait que je viendrais.
Je l’ouvre. L’écriture est serrée, nerveuse. Ce ne sont pas des notes sur moi — ce sont des notes sur tout le monde. Des rendez-vous, des phrases entendues, des choses que personne n’est censé savoir. Je tourne vite. Je cherche mon nom.
« 12 mai. Elle est arrivée. Jupe noire, talons. Elle a tendu la main à Vasseur et il a mis deux secondes à la prendre. Elle ne s’en est pas rendu compte. Lui oui. »
« 21 septembre. Elle porte toujours du boisé le mardi. Elle croit que personne ne remarque. Je remarque. »
« Hier. Elle a lu les feuillets. Elle avait le parfum du mardi et les yeux de quelqu’un qui n’a pas dormi. Elle va aller dans le tiroir de Vasseur aujourd’hui. Je vais laisser la clé. »
Je referme le carnet. Je le remets exactement où il était. Mais en le repoussant, ma main heurte le fond du tiroir. Un bruit creux. Le bois sonne faux.
Il y a un second tiroir. En dessous. Je ne l’avais pas vu.
Je tire. Il coulisse sans résistance. À l’intérieur, pas de papiers. Une boîte. Rectangulaire, longue, sobre. Carton noir, fermée par un ruban. Je la sors. Je la pose sur le bureau de Nadia. J’hésite. Une seconde. Deux. Puis j’ouvre.
À l’intérieur, une pochette en velours. Bleu nuit. Fermée par un cordon. Je la prends. Le velours est doux sous mes doigts, presque chaud. Je tire le cordon. Je regarde.
Ce n’est pas un bijou. C’est un vibromasseur.
Long, lisse, sombre, à peine plus grand que ma main. Posé sur le velours comme quelque chose qu’on range avec soin. Qu’on utilise. Qu’on garde. Il y a une petite télécommande à côté, glissée dans une poche du velours. Tout est parfaitement propre, parfaitement rangé. Ce n’est pas un objet oublié. C’est un objet qui sert.
Je reste immobile. Je ne respire plus très bien. Ce n’est pas la surprise. C’est autre chose. Le fait que ce soit là. Dans son tiroir. À sa place. Sous son bureau. À trois mètres du mien. Depuis douze ans qu’elle travaille ici.
Je le prends dans ma main. Il est froid, lisse, un peu lourd. Je le tourne. Je le regarde sous la lumière de la lampe. Je pense à elle. À ses mains. À sa jupe crayon. À ses talons. À sa façon de s’asseoir sur le bord de mon bureau, tout près, les jambes croisées.
Je referme la pochette. Je la remets dans la boîte. Je referme la boîte. Je la replace dans le tiroir du bas. Je referme le tiroir. Je me relève. Je m’aperçois que mes mains tremblent légèrement. Je les pose à plat sur le bureau de Nadia pour les calmer.
Je reste là un long moment. À regarder le tiroir fermé. À écouter la pluie. À me demander ce que je fais ici, à 19 h passées, seule dans un cabinet qui n’est pas le mien, avec la clé de Vasseur encore dans mon sac et l’image de ce vibromasseur bleu nuit imprimée derrière les yeux.
Je finis par prendre mon manteau. Je coupe les lumières une par une. Je sors. Je ferme le cabinet à clé.
Dehors, il pleut de nouveau. Une pluie fine, serrée, qui mouille les pavés et fait briller les enseignes. Je reste une minute sous l’auvent, sans ouvrir mon parapluie. Je pense à Nadia. À son sourire, hier, quand elle m’a dit « Bien ». À sa façon de s’asseoir sur le bord de mon bureau. À sa phrase, sur le palier.
Vasseur n’est pas le seul à écrire des choses sur vous.
Je ne sais pas ce qu’elle veut. Mais pour la première fois depuis six mois, je me dis que ce n’est peut-être pas une ennemie.
C’est peut-être la seule qui joue franc jeu.
Je rentre. Je me couche. Cette nuit-là, je dors mal. Je pense à la boîte. Au velours. Au vibromasseur. À ses mains à elle. Et je me demande ce qu’elle ferait si elle savait que je l’ai touché.
Commentaires ()
Les chapitres sont un peu courts... vous voulez nous tenir en haleine ?