Je rentre du bar à vingt heures quarante-cinq. Je n'ai pas pris ma voiture — j'habite à quinze minutes à pied, et j'avais besoin de marcher. L'air froid me fait du bien. Il me lave de cette heure passée dans la lumière basse, du velours de la banquette, de sa voix.
J'arrive chez moi. Je ferme la porte. Je m'appuie contre elle une seconde, les yeux fermés, la nuque encore chaude.
Je pose mon manteau. J'ôte mes talons, un par un. Je les laisse au milieu de l'entrée, comme l'autre soir. Je ne fais plus rien comme d'habitude.
Je bois un verre d'eau, debout, dans la cuisine. Puis un deuxième. Je regarde la nuit par la fenêtre. Les lumières de Metz, en dessous. Un chien qui aboie, deux rues plus loin. Rien d'autre.
Je prends une douche. Longue. Trop chaude. Je reste sous l'eau plus longtemps que nécessaire, à sentir la vapeur monter, à laisser l'eau couler le long de ma nuque, de mes épaules, de mon dos. Je ferme les yeux. Je ne pense à rien. Je pense à elle. Les deux à la fois.
Je sors, je me sèche. Je mets un t-shirt large. Pas de pantalon. Je me couche à vingt-deux heures quinze. Je sais que je ne vais pas dormir.
Je reste sur le dos, les yeux ouverts, à regarder le plafond. Le silence de l'appartement est total. Trop. Je me retourne sur le côté. Je remonte le drap jusqu'à mon menton. Je le repousse. J'ai chaud. J'ai froid. Je me retourne encore.
Je repense au bar. À sa façon de pousser la chaise du bout du pied. À son sourire quand je suis entrée, ce petit sourire qui disait « je savais que tu viendrais ». À sa voix qui a baissé d'un ton, à un moment précis, quand elle a dit « Vous attendez quoi, Valérie ? ».
À ce moment-là, j'aurais pu dire un mot. Un seul. « Arrêtez. » J'avais trente secondes. J'ai laissé passer les trente secondes.
Je repense à son bras, le long du dossier, tout près du mien. À la chaleur que je sentais à quelques centimètres. À ce que ça aurait fait si elle avait bougé. À ce qu'elle aurait fait si j'avais bougé, moi.
Je me retourne. Je regarde l'heure : vingt-trois heures vingt. Je n'ai pas dormi. Je me lève. Je vais dans la cuisine. Je bois un verre d'eau. Je reste debout, pieds nus sur le carrelage, les deux mains posées à plat sur le plan de travail, à respirer lentement.
Je me dis que c'est ridicule. J'ai quarante-six ans. Je suis professeure de droit. Je connais le mot consentement, je connais le mot désir, je connais le mot risque. Je sais très bien ce qui est en train de se passer. Je sais très bien ce qu'elle fait. Elle m'a laissée venir, elle m'a laissée parler, elle m'a laissée douter, et elle est partie en me laissant exactement ce qu'elle voulait me laisser : son absence, sa phrase, et la nuit.
Je retourne me coucher. Vingt-trois heures cinquante-huit. Je prends mon téléphone. Je regarde l'écran vide. Je le repose.
À zéro heure vingt-deux, je le reprends. Je tape un message. Deux mots. Je les relis trois fois. Puis j'appuie sur envoyer.
« Je n'ai pas dormi. »
Les barres passent au bleu. En trois secondes. Elle était là. Elle attendait. Comme la première fois.
La réponse arrive presque aussitôt.
« Je sais. »
Deux mots. Aussi secs que les miens. Et pourtant, en les lisant, je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine. Pas de l'agacement. Pas de la colère. Cette petite bascule que je commence à reconnaître, celle qui me dit que je suis prise dans quelque chose que je n'ai pas décidé.
J'attends. Il ne vient rien d'autre. Elle ne commente pas. Elle ne me demande pas ce que je ressens. Elle ne fait pas de geste. Elle laisse ce « Je sais » en suspens dans la nuit, comme elle a laissé la boîte dans son tiroir, comme elle a laissé la clé sur son bureau. Elle sait attendre.
Je finis par poser le téléphone. Écran vers le bas. Cette fois, je ne le reprends pas. Je reste sur le dos, les yeux ouverts, à écouter la ville qui s'est tue peu à peu.
Je pense à ses doigts sur le pied de son verre. À ses ongles courts, nets, sans vernis. À sa nuque quand elle s'est penchée vers moi, tout à l'heure, dans le bar. À cette odeur épicée qui est restée sur mes vêtements et que je sens encore, quand je tourne la tête sur l'oreiller.
Je pense à Vasseur. Aux feuillets. À la culotte blanche, à la couture des bas, à cette scène qu'il a écrite et que je n'arrive pas à sortir de ma tête. Je me demande ce qu'il aurait fait, lui, si j'étais restée une seconde de plus dans son bureau. Je me demande ce que j'aurais fait, moi.
Puis je pense à Nadia. À sa phrase, tout près de mon oreille. Vous ne dormirez pas. Et je m'aperçois que j'ai le souffle un peu court, dans mon lit, dans le noir, à trois heures du matin.
Il est une heure cinquante. Je finis par m'endormir d'un sommeil léger, entrecoupé, plein de visages et de gestes que je n'ai pas vécus.
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