Le courrier de Keller est resté sur le bureau toute la matinée. Valérie l'a contourné, posé sous un dossier, recouvert d'une chemise cartonnée. Elle n'a pas voulu l'ouvrir tout de suite. Pas devant Nadia. Pas avec la pluie qui continuait de tomber et Vasseur qui allait et venait dans le couloir.
Mais à midi, le cabinet se vide. Nadia part déjeuner. Vasseur a un rendez-vous en ville. La porte d'entrée claque, et le silence retombe, épais, ouaté, comme si les murs eux-mêmes relâchaient la pression.
Alors Valérie s'assoit. Elle ouvre le dossier.
Keller. Le nom du père, d'abord. Mort il y a six mois. Un patrimoine immobilier conséquent — deux immeubles rue Serpenoise, une maison à Montigny, des parts dans une SCI. Et des dettes. Beaucoup de dettes. Le genre de succession qui promet des années de procédure.
Elle tourne les pages. Actes notariés, attestations, courriers recommandés. Rien d'anormal.
Puis, au milieu du dossier, une enveloppe kraft, non répertoriée. Pas de mention. Pas de date. Juste une écriture à la main, fine, penchée — celle de Vasseur.
Valérie hésite. Une seconde. Deux. Puis elle l'ouvre.
À l'intérieur, il n'y a pas de courriers. Pas de photos. Pas de lettres. Il y a des feuillets. Une dizaine. Tous écrits de la même main — celle de Vasseur. Et tous numérotés.
Le premier porte une date. Celle du 12 mai. C'est le jour où Valérie a posé son cartable pour la première fois au cabinet.
« Manteau gris. Écharpe bleu nuit. Elle a posé son cartable comme si c'était chez elle. »
Elle tourne. Le trouble monte, feuillet après feuillet.
« Mardi, parfum boisé. Je l'attends, maintenant. »
« Elle a ri. Sa gorge se découvre. Je perds le fil. »
« Elle est restée après 19 h. J'ai écouté ses talons dans le couloir. Je n'ai pas ouvert ma porte. Je sais ce qui serait arrivé si j'avais ouvert. »
Puis celui-ci, plus long. Le jour où elle s'est baissée pour ramasser une feuille.
« Sa jupe s'est tendue. J'ai vu une dentelle sombre. Fine. Qui ne couvrait pas grand-chose. Je n'ai pas respiré. Ce jour-là, j'ai compris que ce n'était plus de l'attention. »
Et le dernier, daté de trois jours.
« Aujourd'hui, c'est moi qui me suis baissé.
J'ai fait semblant de chercher un dossier tombé. Je me suis accroupi derrière mon bureau. Elle était de l'autre côté, debout, en train de me parler. Je n'écoutais plus.
J'ai regardé sous la table. Sa jupe s'arrêtait juste au-dessus du genou. J'ai vu une culotte blanche, en fine dentelle. Assez fine pour que la lumière la traverse un peu. Et la couture sombre de ses bas qui remontait le long de sa cuisse, jusqu'à la jarretelle.
Je suis resté accroupi plus longtemps que nécessaire. Beaucoup plus longtemps.
Quand je me suis relevé, elle me regardait. Elle n'a rien dit. Elle n'a pas reculé. Elle a juste continué à parler, comme si de rien n'était.
C'est ça, le pire. Elle n'a pas reculé. »
Valérie repose les feuillets. Ses mains sont immobiles. À l'intérieur, quelque chose a basculé.
— Vous avez lu.
La voix vient de l'encadrement de la porte. Ce n'est pas Vasseur. C'est Nadia.
Elle est là, debout, son manteau encore sur les épaules, son sac à la main. Elle n'a pas l'air surprise. Elle a l'air… amusée. Ce petit pli au coin de la bouche, ce regard qui brille, droit sur elle, sans ciller.
— Vous saviez, dit Valérie.
Ce n'est pas une question.
— J'ai trouvé l'enveloppe il y a deux semaines, répond Nadia en posant son sac. En rangeant. Je n'aurais pas dû. Mais je l'ai ouverte.
Elle avance dans la pièce. Les talons claquent doucement sur le parquet. Elle passe devant le bureau, s'arrête, regarde le dossier ouvert.
— Et je l'ai laissée là où elle était. Je me suis dit que vous finiriez par la trouver.
Valérie la regarde. Elle devrait être en colère. Contre Nadia, contre Vasseur, contre elle-même. Elle ne l'est pas.
— Pourquoi vous ne m'avez rien dit ?
— Parce que ce n'était pas à moi de le faire.
Nadia s'assoit sur le bord du bureau. Tout près. Elle croise les jambes — cette jupe crayon qui remonte un peu, ces talons qui touchent à peine le sol. Et elle la regarde, longtemps, avec ce mélange de calme et de provocation qui la caractérise.
— Mais je peux vous dire une chose, reprend-elle plus bas. Il n'y a pas que lui qui vous regarde.
Un silence.
— Il y a moi aussi.
Valérie ne répond pas. Nadia se lève, reprend son sac, et se dirige vers la porte. Sur le seuil, elle s'arrête. Sans se retourner.
— Ce soir, Vasseur ne sera pas là. Je reste, moi.
Puis elle part. La porte se referme.
Valérie reste seule, avec le dossier ouvert et la dernière phrase qui tourne encore. Mais ce n'est plus celle de Vasseur.
C'est « Il y a moi aussi. »
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