Je sors du bureau de Vasseur avec la bouche sèche et la nuque chaude. Je regagne ma place. Nadia tape. Elle ne lève pas les yeux. Je m'assois. Je fixe mon écran. Je ne vois rien.
À dix-sept heures, je prends mon manteau. Je m'approche de la cloison vitrée.
— Je ne vais pas à Nancy.
Nadia s'arrête de taper. Elle lève les yeux. Elle me regarde, sans surprise, sans déception. Juste ce regard qui ne cille pas.
— Non ?
— Non. J'ai des cours. Je ne peux pas.
— Très bien.
Elle hoche la tête. Elle reprend sa frappe. Je reste une seconde, debout, à attendre quelque chose — une insistance, une question, un mot. Rien. Je pars.
Le soir, chez moi, je reçois un message. Son numéro.
« Vous ne venez pas à Nancy ? »
Je réponds : « Non. »
Elle répond : « Dommage. »
Rien d'autre. Pas de point d'interrogation. Pas de reproche. Pas de tentative. Juste ce mot, sec, posé là. Je pose le téléphone. Je me couche. Je ne dors pas.
Le lendemain, au cabinet, Nadia est là. Mais quelque chose a changé. Elle est professionnelle, impeccable, distante. Elle ne frôle plus mon épaule en passant. Elle ne se penche plus trop près. Elle ne me regarde plus par-dessus son écran. Elle pose le café sur mon bureau sans un mot, sans un regard. Elle travaille. Elle répond. Elle repart.
Le deuxième jour, pareil. Je travaille. Je l'observe. Je me dis que c'est ridicule. Je me dis que je devrais être soulagée. Je me dis que tout ça n'était qu'un jeu, et que le jeu s'arrête quand je le décide.
Le troisième jour, à onze heures, je n'en peux plus. Je vais voir Vasseur. Je lui dis que finalement, je peux me libérer. Il ne pose pas de question. Il hoche la tête. Il dit : « Bien. Départ lundi, huit heures. Nadia s'occupe de tout. »
Je sors. Je regagne mon bureau. Nadia tape. Je m'assois. Je ne dis rien. Mais au bout d'une minute, elle lève les yeux. Juste une seconde. Et je vois ce petit pli au coin de sa bouche. Pas un sourire. Juste ce pli. Elle savait. Elle savait depuis le début.
Lundi, huit heures, gare de Metz. Nadia est déjà là, sur le quai. Manteau sombre, écharpe, sac de voyage. Elle ne dit pas « je croyais que vous ne veniez pas ». Elle dit juste :
— Vous êtes venue.
Et elle monte dans le train. Je la suis.
Le trajet dure une heure et demie. On ne parle presque pas. Elle lit un dossier. Je regarde par la fenêtre. La campagne défile, grise et plate. À un moment, elle pose son dossier, elle se tourne vers moi, et elle me regarde. Juste ça. Longuement. Sans rien dire. Puis elle reprend sa lecture.
Nancy, neuf heures quarante. L'hôtel est en centre-ville, à deux pas de la place Stanislas. Elle a réservé deux chambres. Chambres voisines. Elle me tend ma clé sans un mot. On monte. On se change. Rendez-vous à onze heures dans le hall.
Le cabinet du confrère est un appartement ancien, rue des Dominicains. On monte au premier. Une secrétaire nous fait asseoir. Elle dit que Maître Vasseur — le confrère, pas le nôtre — est retenu, mais que son collaborateur va nous recevoir. Elle ouvre une porte.
Il est là.
Grand, large d'épaules, costume sombre bien coupé, chemise blanche sans cravate. Il se lève. Il s'approche. Il tend la main à Nadia d'abord — il la connaît, visiblement — puis à moi.
— Malik. Enchanté.
Sa voix est posée, grave, sans affectation. Il a ce regard calme qui prend le temps de se poser. Il ne me détaille pas. Il me regarde, simplement, comme on regarde quelqu'un qu'on a envie de connaître.
On s'assoit. Il ouvre le dossier Keller. Il est précis, compétent, efficace. Il connaît les pièces, les articles, les jurisprudences. On travaille. Nadia intervient peu. Elle l'observe. Elle l'observe lui, et elle m'observe moi. Je le sens, même sans la regarder.
À la fin de la réunion, Malik raccompagne Nadia à la porte. Elle descend l'escalier la première. Il me retient une seconde, sur le seuil.
— Vous êtes la consultante du cabinet Vasseur.
— Oui.
— On m'a parlé de vous.
— Qui ça ?
Il sourit. Pas un sourire appuyé. Juste un coin de lèvre.
— Je ne sais plus. Peut-être personne.
Il me tend la main. Je la prends. Sa main est chaude, ferme. Il ne la garde pas trop longtemps. Juste ce qu'il faut.
— À demain, peut-être.
Je descends. Nadia est en bas, dans la rue. Elle m'attend. Elle ne dit rien. On marche jusqu'à l'hôtel. Le soir, on dîne ensemble, en silence, dans un petit restaurant près de la place. Puis on monte. Elle s'arrête devant sa porte. Moi devant la mienne. Elle me regarde.
— Il vous a plu.
Ce n'est pas une question. Ce n'est pas un reproche. C'est une information qu'elle range.
— Je ne le connais pas.
— Justement.
Elle ouvre sa porte. Elle entre. Elle ne la referme pas tout de suite. Elle me regarde une dernière fois, dans l'entrebâillement.
— Bonne nuit, Valérie.
Puis la porte se ferme. Je reste dans le couloir, seule, avec ma clé dans la main et cette phrase qui tourne.
Il vous a plu.
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