Je suis dans ma chambre depuis vingt minutes. Je n’ai pas allumé la grande lumière. Juste la lampe de chevet. J’ai retiré mon manteau, mes talons. J’ai passé ma chemise de nuit en soie — celle que j’emporte toujours, même pour une nuit. Ivoire, fine, qui glisse sur la peau, qui s’arrête au milieu des cuisses. Je n’ai pas envie de dormir. Je n’ai pas envie de lire. Je n’ai pas envie de penser.
On frappe. Deux coups secs.
Je reste immobile une seconde. Je sais qui c’est. Je le sais avant même de me lever. Je vais ouvrir.
Nadia est là. Elle a retiré son manteau aussi. Elle porte une chemise de nuit en soie, sombre, bleu nuit ou noir — je ne sais pas, la lumière est basse. Fine elle aussi. Qui tombe droit sur ses cuisses. Ses cheveux sont détachés, pour la première fois depuis que je la connais. Ils lui tombent sur les épaules, noirs, épais. Elle n’a pas son regard de tous les jours. Elle a quelque chose de plus doux, de plus fatigué, de plus vrai.
— Je n’arrive pas à dormir.
Elle ne demande pas à entrer. Elle entre. Elle passe devant moi, elle s’assoit sur le bord du lit, elle pose les mains sur ses cuisses. La soie remonte un peu. Je referme la porte. Je reste debout, à quelques pas d’elle.
— Vous voulez boire quelque chose ? je demande.
— Non.
Un silence. La chambre est petite. La lampe de chevet jette une lumière basse, jaune, qui adoucit tout. On entend la ville à peine, à travers la fenêtre fermée.
— Je n’aurais pas dû venir, dit-elle.
— À Nancy ?
— Non. Chez vous.
Elle lève les yeux. Elle me regarde. Ce regard que je connais, celui qui ne cille pas. Mais quelque chose a changé. Il n’y a plus de jeu dedans. Plus de provocation. Juste elle.
— Pourquoi vous êtes venue ? je demande.
— Parce que je n’arrive pas à dormir.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule que j’ai.
Je m’approche. Je m’assois sur le bord du lit, à côté d’elle. Pas trop près. Assez pour sentir sa chaleur. Assez pour qu’elle sente la mienne. La soie de nos deux chemises se touche presque, à hauteur de nos cuisses. On reste là, toutes les deux, à regarder le mur en face. La tapisserie est beige, sans intérêt.
— Vous pensez à lui ? demande-t-elle.
— À qui ?
— Malik.
— Non.
— À Vasseur ?
— Non.
— À quoi, alors ?
Je me tourne vers elle. Elle me regarde. Ses yeux sont sombres, très sombres. Sa bouche est entrouverte, à peine. Je pourrais dire quelque chose. N’importe quoi. « À rien. » « À demain. » « À mon cours de lundi. » Mais je ne dis rien. Je la regarde. Et elle me regarde.
Elle bouge la première. Elle lève la main. Lentement. Elle la pose sur ma nuque. Juste là, sous les cheveux. Sa paume est chaude, un peu rugueuse. Elle ne fait rien d’autre. Elle me tient la nuque, comme on tient quelque chose qu’on ne veut pas laisser tomber. La soie de sa manche glisse sur mon épaule.
— Vous savez que je pourrais vous faire oublier cette journée en une heure, dit-elle.
C’est exactement la phrase que j’avais imaginée, dans le bar, l’autre soir. Sauf qu’elle la dit maintenant, à voix basse, dans cette chambre, et que ça n’a plus rien d’une provocation.
— Je sais, je réponds.
— Vous voulez ?
Je ne réponds pas. Pas avec des mots. Je pose ma main sur sa cuisse. Juste là, sur la soie. Je la sens se tendre sous mes doigts. La soie est fraîche, glissante, et dessous, la peau est chaude. Elle ferme les yeux une seconde. Une seule. Puis elle les rouvre, et cette fois, il n’y a plus rien entre nous. Plus de jeu, plus de dossier, plus de Vasseur, plus de cabinet. Juste deux femmes dans une chambre d’hôtel, à Nancy, un lundi soir de novembre, en chemises de nuit de soie.
Elle se penche. Elle pose son front contre le mien. Nos nez se touchent presque. Je sens son souffle sur ma bouche. Elle attend. Elle me laisse décider. C’est la première fois qu’elle me laisse décider de quelque chose depuis le début.
Je fais le dernier pas.
Sa bouche est douce, chaude, un peu hésitante au début, puis plus sûre. Sa main glisse de ma nuque à mon épaule, puis à mon bras. La mienne remonte le long de sa cuisse, sur la soie, jusqu’à sa hanche. Le tissu est fin. Je sens la chaleur de sa peau à travers. Elle a un petit gémissement, tout bas, presque rien. Je le sens plus que je ne l’entends.
On bascule sur le lit. La lampe de chevet projette nos ombres sur le mur beige. Sa main défait le premier bouton de ma chemise de nuit, puis le deuxième, sans se presser. La soie s’ouvre. Sa bouche descend le long de mon cou, de ma gorge. Je ferme les yeux. Je ne pense plus à rien. Je ne pense plus à Vasseur, ni à Malik, ni au dossier, ni à demain. Je pense à ses mains, à sa bouche, à sa soie contre la mienne.
Elle s’arrête. Elle se redresse, juste au-dessus de moi, les cheveux défaits, le souffle court, sa chemise de nuit ouverte sur la poitrine. Elle me regarde. Elle attend encore. Ce n’est plus un jeu. C’est une question.
— Dites-moi d’arrêter, murmure-t-elle. Maintenant. Un mot. Et je m’arrête.
Je la regarde. Je vois son visage, ses yeux sombres, sa bouche entrouverte, la petite veine qui bat à son cou, la soie qui a glissé de son épaule. J’ai trente secondes. Comme dans le bar. Comme l’autre soir. Trente secondes pour dire un mot.
Je ne le dis pas.
Je passe ma main dans ses cheveux, je les ramène derrière son oreille, et je l’attire à moi. Sa bouche retrouve la mienne.
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