Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Coeur fragmenté — Chapitre 8 · Le temps est à la pluie
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Coeur fragmenté
Chapitre 8 · Le temps est à la pluie
Le matin du 2 janvier, Laure ne se sentit pas plus rassérénée que la veille. Elle était maintenant impatiente de rentrer dans son petit studio et de se retrouver seule avec elle-même. Elle pourrait cogiter en paix, histoire de trouver une solution acceptable et si elle n'y parvenait pas, elle se plongerait dans les études. Le deuxième semestre qui allait commencer la tiendrait occupée, quoiqu'il en soit. Le départ eut lieu dans la matinée. Richard était présent pour leur dire au revoir. Il embrassa tout d'abord Emma.
— Au revoir, Emma. Ça a été un plaisir de faire ta connaissance. Sache que tu seras toujours la bienvenue.
— Merci, Richard. Et encore merci pour votre accueil et votre hospitalité.
Il l'attira contre lui, et lui dit discrètement à l'oreille:
— Prends bien soin de ma fille !
— Bien sûr ! Rétorqua-t-elle avec un rien trop d'empressement.
— Merci, Richard. Et encore merci pour votre accueil et votre hospitalité.
Il l'attira contre lui, et lui dit discrètement à l'oreille:
— Prends bien soin de ma fille !
— Bien sûr ! Rétorqua-t-elle avec un rien trop d'empressement.
— Et la prochaine fois que tu viens ici, si tu veux pas rester devant la porte, tu seras obligée de me tutoyer !
Il se tourna ensuite vers sa fille.
— A bientôt, ma chérie.
— A plus, p'pa.
— A plus, p'pa.
Il hésita un instant, puis :
— Ça va ?
— Oui, pourquoi ?
— Oui, pourquoi ?
— Je sais pas... Tu as pas l'air dans ton assiette.
— Non, ça va, mentit-elle.
— Bon... Rentre bien, alors. Sois prudente. Et surtout, prends bien soin de la petite, là ! C'est quelqu'un de bien.
— Je sais...
Elle avait dit ça avec une telle résignation... Quelque chose clochait chez sa fille, il en était certain, mais quoi ? Il décida de ne pas insister. Elle lui en parlerait si elle le souhaitait.
La voiture quitta la propriété. Le trajet parut interminable à Laure. Elle ne parla quasiment pas. Elle ne savait pas quoi dire, de toute manière. Elle n'osait rien dire. Elle était persuadée que le moindre mot qu'elle dirait trahirait immédiatement ses sentiments.
Emma, qui n'était pas idiote, lui lançait des petits regards en coin de temps à autre. Elle sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Elle ne s'inquiétait pas trop pour le moment. Elle mettait ça sur le compte de la fatigue de ces derniers jours. Une journée et une nuit de repos remettrait son amie sur pied en deux temps trois mouvements. Elle ne dit rien. Elle ne voulait pas violer son intimité. Si elle voulait du calme, elle se devait de respecter cela. Elles se parleraient quand ce serait le moment.
Emma, qui n'était pas idiote, lui lançait des petits regards en coin de temps à autre. Elle sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Elle ne s'inquiétait pas trop pour le moment. Elle mettait ça sur le compte de la fatigue de ces derniers jours. Une journée et une nuit de repos remettrait son amie sur pied en deux temps trois mouvements. Elle ne dit rien. Elle ne voulait pas violer son intimité. Si elle voulait du calme, elle se devait de respecter cela. Elles se parleraient quand ce serait le moment.
En fin de matinée, la voiture se gara en bas du bâtiment où Emma habitait. Elle sortit ses bagages, puis se tournant vers Laure, la prit dans ses bras.
— Merci encore pour tout ! Ça a été un moment inoubliable.
D'apparence insensible aux remerciements, elle resta les bras ballants, sans lui rendre son étreinte. Elle se contenta de lui prendre les épaules et de la repousser tout doucement.
— Pas de problème.
Un peu surprise par cette froideur peu coutumière, Emma demanda :
— Ça va pas ?
— Si, si, pourquoi ?
— Je sais pas. Je te trouve un peu bizarre depuis hier.
— Ça doit être un coup de fatigue, dit-elle avec un sourire forcé peu convaincant.
— Bon... D'accord... Tu sais que si tu as besoin de parler...
— Okay. Bon... A plus, alors !
Elle tourna les talons et remonta dans sa voiture sans un regard en arrière, laissant son amie perplexe, sur le trottoir.
Arrivée chez elle, elle jeta ses affaires sur le côté, se laissa tomber sur son petit canapé et se prit la tête dans les mains. Tout allait de mal en pis. Elle était en train de faire n'importe quoi avec la personne qu'elle aimait le plus au monde. Pour masquer son attachement honteux, elle était en train de s'éloigner d'elle. Et ce faisant, elle commençait déjà à réaliser à quel point elle lui manquait. Elle se faisait du mal, elle lui faisait du mal, et elle se faisait du mal en lui faisant du mal – ou réciproquement, elle ne savait plus- . C'était un engrenage qu'elle ne savait pas comment arrêter, et ça commençait à la rendre dingue.
Elle aimait une fille ? La belle affaire! Elle se foutait pas mal du regard des autres ou de leur opinion sur la question. Seuls le regard et l'opinion d'Emma importaient. Si elle ne lui révélait jamais l'émoi qu'elle faisait naître en elle, elle passerait à côté de sa vie et elle serait malheureuse. Et si elle le faisait et qu'Emma s'en offusquait, elle la perdrait, et ça, c'était encore pire. Et puis de toute manière, malgré son air sûr d'elle, elle se savait bien trop godiche pour oser confesser des sentiments aussi intimes. Il n'y avait pas de solution satisfaisante. Elle n'avait plus qu'à ruminer son mal-être jusqu'à ce que mort s'en suive. Elle souhaita l'espace d'un instant n'avoir jamais rencontré Emma. Ça aurait été plus simple, et elle ne se sentirait pas aussi triste. Elle se maudit instantanément d'avoir des pensées aussi horribles. Ça n'allait pas bien, non, de penser des conneries pareilles ? Elle était là plus belle chose qui lui était jamais arrivée.
C'était elle, comme une bonne à rien qu'elle était, qui était en train de tout foutre en l'air.
Son portable bipa. Elle sut de quoi il retournait avant même de lire le message : c'était Emma qui lui souhaitait une bonne soirée et qui la remerciait encore pour ses belles vacances. Encore un soupir las. Elle prit son temps pour répondre quelques mots polis, mais pas plus.
Son portable bipa. Elle sut de quoi il retournait avant même de lire le message : c'était Emma qui lui souhaitait une bonne soirée et qui la remerciait encore pour ses belles vacances. Encore un soupir las. Elle prit son temps pour répondre quelques mots polis, mais pas plus.
Le deuxième semestre démarra. Laure se plongea à corps perdu dans le travail. Ça lui donnait une excuse pour être trop occupée pour passer du temps avec son amour secret. Elle lui parlait de moins en moins, l'évitait de plus en plus. Chaque fois qu'Emma proposait quelque chose, elle se trouvait une excuse pour décommander. Et chaque fois, elle se sentait un peu plus désespérée. Ironie du sort, chaque soir, après une interminable journée à tenter de l'esquiver pour masquer sa honte, elle attendait que le sommeil l'emporte en se figurant des scènes où, serrant contre elle son oreiller en le couvrant de baisers, elle imaginait que c'était Emma qu'elle tenait dans ses bras, lui déclarant enfin sa flamme. Alors, elle s'excusait d'avoir été si empotée. Emma lui rétorquait que ça n'avait pas d'importance du moment qu'elle était près d'elle, car elle l'aimait en retour, et elles s'embrassaient enfin.
Malheureusement, le retour à la réalité était toujours bien moins gratifiant que ce tableau idyllique. Ça devait être chouette d'embrasser quelqu'un qu'on aime. Elle aimerait bien, elle, connaître ça aussi. Pourquoi fallait-il que ce soit si compliqué ?
Emma, de son côté, souffrait de cette absence. Elle ne comprenait pas pourquoi son amie la battait froid. Elle ne savait pas si elle avait fait quelque chose qui lui avait déplu, ou si elle s'était tout simplement lassée de sa compagnie. Pourtant, au cours de leurs vacances, elles avaient été si proches. C'était à n'y rien comprendre. A chaque fois qu'elle demandait à Laure ce qui n'allait pas ou si elle lui en voulait de quelque chose, elle obtenait toujours la même réponse à base de « non, non, tout va bien », « mais non, tu n'as rien fait », mais sans jamais d'explication valable. Et ça la rendait malheureuse. Elle avait goûté au plaisir d'avoir une amie avec qui partager des moments. Dans les bons, ce partage les rendaient meilleurs et dans les mauvais, ce même partage les rendaient moins durs à vivre.
Maintenant qu'elle avait connu cela, elle ne voulait pas retomber dans la solitude qu'elle avait vécue jusqu'à présent, et la perspective de retourner à son point de départ la plongeait dans le désespoir. Laure représentait beaucoup à ses yeux. Et même... Beaucoup plus. Elle ne pouvait se résigner à ce qu'elle ne devienne plus rien, comme ça, d'un coup, sans raison.
Quelques jours plus tard, elle se retrouva toute seul au Resto U. Laure l'avait plantée, comme elle le fit les jours suivants.
La semaine d'après, les résultats du premier semestre tombèrent. Depuis chez elle, elle se connecta sur le site de l'université pour connaître ses notes. Elle avait réussi haut la main. Elle aurait voulu s'en réjouir, mais s'en réjouir seule n'éveillait aucun intérêt en elle. Elle tenta une manœuvre désespérée. Elle envoya un message à Laure pour lui demander si elle avait réussi son semestre. Elle reçut une réponse rapidement, disant qu'elle l'avait bien validé, avec des résultats honorables. C'était parfait, elle pouvait passer à la phase II : elle renvoya un second message pour la féliciter, mais surtout pour lui proposer de célébrer leurs succès respectifs. Laure répondit qu'elle ne pouvait pas, car elle était trop occupée ces temps-ci.
Emma resta à fixer son téléphone d'un air vide. Pendant que, comme une étrange coïncidence, Marianne Faithfull chantait « As Tears Go By », une petite auréole s'étendit sur l'écran du smartphone : une larme venait de s'y écraser.
Elle resta un instant les yeux dans le vague, perdue. La chanson se termina. La playlist aléatoire en lança une autre qu'elle ne connaissait pas. Elle jeta machinalement un œil sur son écran, pour connaître l'artiste et le titre. Il était inscrit : « Jakalope : Unsaid ». « Unsaid »... « non-dit », « inexprimé »... Là encore, c'était de circonstance. Il y avait bien une chose qu'elle gardait non dite ou inexprimée... Et elle aurait dû la dire, cette chose, quand elle en avait eu l'occasion. Mais elle n'avait pas osé. Elle était trop timide. Et maintenant, elle avait peur. Peur qu'il soit trop tard. Peur d'avoir laissé filer sa chance. La chanteuse de Jakalope et son invité sur la chanson fredonnèrent en chœur ces mots que l'on pourrait traduire comme suit :
— J'ai ta voix dans ma tête, il n'y a qu'un seul mot qui reste inexprimé.
Et c'en fut trop pour Emma. Les dernières miettes de son vernis de solidité craquèrent et elle s'effondra.
A partir des jours suivants, puisque Laure ne semblait plus vouloir lui témoigner autre chose qu'une froide politesse, elle décida à contrecœur de cesser de faire des efforts pour réparer sa relation. Elle tenta de masquer sa solitude comme elle pouvait en se rapprochant de Théo. Elle ne l'appréciait qu'à moitié, mais comme il était aimable et pas intrusif, ça lui faisait au moins quelqu'un à qui parler un peu. Ça ne la consolait pas, mais ça l'occupait. En vérité, elle espérait secrètement que ça rende Laure jalouse, et que ça la force à réagir.
Un mardi matin, lorsqu'elle arriva devant l'amphithéâtre, elle l'aperçut, plus loin, qui était déjà sur place. Son cœur se serra. Elle décida d'entrer dans son jeu. Si elle ne voulait plus la voir, alors elle ne la verrait plus. Elle l'évita soigneusement pour retrouver Théo avec qui elle entra dans la salle. Ils s'assirent côte à côte. Elle crevait d'envie de se retourner pour la regarder, voir si le fait qu'elle l'ignorât l'affectait ou non. Mais elle tint bon.
Pourtant si elle l'avait regardée, elle aurait tout de suite noté qu'elle n'était pas à la fête. Laure n'écoutait pas un mot du cours. Elle avait le regard fixé sur Emma. Elle fulminait. Elle avait envie de hurler. Déjà, la voir aussi loin, aussi déconnectée d'elle, sans pouvoir rien lui reprocher, car elle savait que c'était elle-même qui était responsable de sa situation la rongeait littéralement de l'intérieur, mais alors, la voir traîner avec ce grand imbécile de Léo ou Théo, ou quel que soit son nom, lui donnait envie de l'arracher à ce type, à cet amphi, à cette ville, à cette planète et ne plus l'avoir que pour elle toute seule pour toujours.
Elle laissa échapper à voix basse :
Elle laissa échapper à voix basse :
— Je fais que de la merde ! Je suis désolée mon amour, je sais plus quoi faire...
— Pardon ? T'as dit quelque chose ?
Elle se retourna en direction de la voix, et son regard se posa sur sa voisine de table qui avait cru qu'elle s'adressait à elle en l'entendant marmonner sans comprendre.
— Nan, grommela-t-elle avant de se désintéresser d'elle à tout jamais.
Le cours magistral se termina et les étudiants sortirent. Emma quitta les lieux en compagnie de Théo. Elle ignora délibérément Laure . Devant la salle, ils restèrent un instant à discuter. Théo lança une idée :
— Au fait, Em'. Avec quelques autres, on a décidé de fêter nos succès du premier semestre. Vendredi soir, on sort tous au 616 Bar. Ça te dit de venir avec nous ?
Intérieurement, Emma eut envie d'éclater de rire. Sortir avec un groupe de gens qu'elle ne connaissait même pas dans un bar de nuit, assourdie par de la musique trop forte qu'elle n'aimait pas ? Il n'existait aucune réalité du multivers ou une telle chose était envisageable. Pourtant, une idée lui vint. Sa dernière chance. Et si ça ne fonctionnait pas, elle risquait de se retrouver dans une sacrée mouise. Comme elle avait besoin de réfléchir encore à comment elle allait mener son affaire, elle répondit simplement :
— Ça peut se faire, oui. Je peux pas te donner un oui définitif pour le moment, mais je te tiens au courant.
— Ça roule !
Elle prit congé de Théo et rentra chez elle.
Au loin, une âme en peine la regardait s'éloigner, les mains tripotant une petite émeraude qui pendait à son cou.
Lorsqu' arriva le vendredi matin, Emma avait pris sa décision. Elle allait tenter le tout pour le tout. Si elle échouait, advienne que pourra.
Laure, cette fois encore, n'écouta pas un traître mot du cours magistral consacré à la Civilisation Britannique. Ses yeux étaient fixés sur Emma, assise à côté de Théo. Elle se sentait si stupide. Elle voulait remettre toute cette situation d'aplomb. Sauf qu'elle ne savait toujours pas comment s'y prendre. A la fin de l'heure, elle vit Emma et Théo sortir en discutant. Elle les suivit de loin. Tout en se dirigeant vers la sortie, elle tomba sur Lucia. Elle l'avait presque oubliée, celle-là !
Sa vieille ennemie la jaugea et siffla :
Sa vieille ennemie la jaugea et siffla :
— Tiens ! Te revoilà toute seule ? Ta lune de miel avec l'autre idiote est terminée ? T'en fais pas, les pauvres filles paumées qui ont une vie tellement merdique qu'elles finissent par te trouver fréquentable, il doit y en avoir d'autres. Je suis sûre que tu la remplaceras facilement.
Remplacer Emma ? Comme si une telle chose était possible. Emma était irremplaçable à ses yeux. Personne ne lui arrivait à la cheville. Personne ne le pouvait. Laure crispa le poing. Elle était à deux doigts de lui envoyer dans la gueule, mais sa promesse lui revint en mémoire. Ce n'était pas parce que ses relations partaient en vrille qu'elle devait renier tout ce qui s'était passé précédemment. Elle avait l'impression que si elle cédait à ses impulsions, ce serait une trahison définitive et qu'elle ne pourrait plus rien corriger. Au fond d'elle, elle gardait l'infime espoir de tout remettre en ordre. Elle prit une grande inspiration pour se calmer, expira longuement, décrispa son poing et le tendit vers Lucia, majeur dressé. Elle n'avait rien à lui dire, elle n'en avait ni l'inspiration, ni l'envie. De toute façon, son chagrin était plus fort que sa colère. alors elle se contenta de passer son chemin.
Dehors, elle vit Emma et Théo en pleine conversation. Elle s'approcha discrètement, par curiosité. Elle voulait espionner leur conversation, savoir de quoi ils parlaient. Tout en discutant, Emma regardait sur les côtés et son regard croisa brièvement celui de Laure. Elle l'ignora, mais d'une voix clairement audible, elle demanda :
— Au fait, Théo, c'est à quelle heure ce soir, au 616 ?
— On se retrouve vers 20h30. Avec Mehdi, Bastien et les autres. Tu viens , finalement?
— Je serai là ! 20H30 au 616 Bar. C'est noté. A tout à l'heure !
— A plus, Em' !
Et sur ce, elle amorça son départ. Au bout de quelques pas, elle se retourna et regarda son ancienne amie droit dans les yeux. Ce que vit Laure acheva de lui briser le cœur. C'était précisément ce qu'elle espérait ne jamais voir de sa vie : l'expression exacte qu'elle avait vue dans son cauchemar de la nuit de Nouvel An. La bouche d'Emma s'était tordue dans une moue chagrine, ses yeux étaient humides et elle put clairement y lire de la tristesse, de l'incompréhension, et le pire de tout : de la déception. Puis le regard se détourna brusquement avec un reniflement sonore, l'amas de boucles rousses fit volte-face et elle s'enfuit à grandes enjambées.
Laure eut tout juste le temps de retourner à son appartement avant de s'effondrer en larmes. Elle se haïssait. Elle se laissa dépérir une bonne partie de la journée et une partie de la soirée. Elle avait été tellement bouleversée par cet horrible regard qu'elle avait séché tout le reste de ses cours, car elle savait qu'elle ne pourrait pas se concentrer. Elle se maudissait, se trouvant de la plus insondable stupidité qu'on puisse imaginer. Elle était tombée amoureuse, et tout ce qu'elle avait réussi à récolter, c'était son premier chagrin d'amour qu'elle avait elle-même provoqué. Si on élisait la reine des cruches, elle ne finirait même pas sur le podium parce qu'elle était encore trop bête pour ça.
Après quelques heures d'auto-flagellation mentale, elle finit par se dire qu'il fallait qu'elle se reprenne. Elle devait faire quelque chose. Elle repensa alors à la conversation qu'elle avait interceptée plus tôt : « 20h30 au 616 Bar », « avec Mehdi, Bastien et les autres ». Elle savait qui était Bastien. Il traînait parfois avec Lucia. Ça suffisait à l'inquiéter. Et si il était aussi méchant qu'elle ? Et si Emma était en danger ? Après tout, elle n'avait pas l'habitude de sortir en groupe. Encore moins avec des inconnus. Si ces gens n'étaient pas aussi bienveillants qu'il n'y paraissait ? Elle connaissait ça, elle, un groupe de gens qui attire avec des grands sourires pour faire du mal. Elle en était à peine remise de cela. La dernière chose qu'elle souhaitait, c'était que ça arrive à Emma. Personne ne méritait cela, et elle encore moins que les autres.
Elle se redressa et pris une grande décision. Emma serait au 616. Théo y serait. Mehdi y serait. Bastien y serait. Les autres, qui qu'ils soient, y seraient. Mais elle, elle y serait aussi. Elle irait voir ce qui s'y passerait en mode furtif. Juste pour être sûre. Sûre que sa p'tite puce bien-aimée soit en sécurité. La perspective de laisser une place au doute lui était absolument inenvisageable.
Il était déjà 21h15 lorsqu'elle décida de passer à l'action. Elle s'habilla, modifia sa coiffure, et enfouit son visage dans une écharpe. Elle voulait rester le plus méconnaissable possible. Elle entra l'adresse du bar dans son GPS et quitta son studio. Elle marcha une vingtaine de minutes. Lorsque l'enseigne de l'établissement apparut devant ses yeux, elle hésita. Il y avait du monde, du bruit. Elle était tout sauf à son aise. Elle ne savait même pas si la bande de jeunes était déjà sur place ou pas. Elle supposa que oui, pourtant. Elle fit les cent pas pendant une dizaine de minutes devant la porte avant de se décider enfin.
Elle se sentit immédiatement oppressée par la chaleur moite ambiante, l'obscurité, le brouhaha des gens et la musique trop forte. Il fallut quelques minutes à ses yeux pour s'adapter à la lumière tamisée. Elle scruta la salle un moment. Il y avait un monde fou, entre les gens attablés, ceux qui se déhanchaient sur le dance floor ou ceux qui étaient accoudés au comptoir. Elle repéra tout d'abord le fameux Théo, debout, qui regardait les danseurs, une bière à la main. Il était en compagnie d'un autre garçon, celui qui s'appelait Bastien. Elle se glissa subrepticement derrière eux. A cause du bruit général, ils devaient parler fort pour s'entendre, ce qui permit à Laure d'espionner leur conversation. Théo disait :
— Elle est bonne, la petite rouquine, t'en dis quoi ?
— Bof, elle est plate comme une limande.
— M'en fous, je la déglingue tout pareil, moi !
Laure sentit sa colère monter.
— Bon courage ! En plus, elle est bourrée comme une vache !
— Bah, justement! Quand elle sera dans les vapes, ce sera plus facile pour la tirer, expliqua-t-il dans un rire gras.
Elle fut horrifiée.
— Putain, mais t'es vraiment un porc , rétorqua Bastien.
— Oh, ça va, je déconne... Les meufs inconscientes, c'est pas mon délire.
Elle fut vaguement soulagée. Ils étaient lourds et vulgaires, mais apparemment pas trop dangereux.
— Par contre, pourquoi tu nous l'a ramenée, cette meuf ?
— Bin... Je croyais qu'elle était cool.
— Je sais pas si elle est sympa, mais elle est méga chiante ! Elle parle à personne, elle regarde personne. Depuis qu'elle est arrivée, elle fait que picoler. Si elle finit pas dans le coma, elle finit dans le vomi, et j'te l'dis direct, je fais pas l'assistante sociale, moi. Si elle finit dans le caniveau, je la laisse là.
— Ouais bon, écoute... Elle est gentille, alors je lui ai proposé de venir. Je pensais qu'elle s'adapterait, c'est pas le cas. Elle se démerde, c'est pas notre problème.
— Lucia m'a dit qu'elle était bizarre.
— Mouais, enfin... J'ai rien contre Lucia, mais c'est quand même pas un modèle d'exemplarité.
— Boh... Moi je l'aime bien...
Laure en avait entendu assez. Elle avait compris que ces abrutis ne feraient probablement pas de mal à Emma, mais que s'il lui arrivait quelque chose, il ne faudrait pas compter sur eux.
Elle traversa la piste de danse. Installé derrière ses platines, D.J. Skam avait décidé d'égayer la foule avec tous les standards imaginables de la house du début des années 2000 – Pourquoi des années 2000 spécifiquement ? Mystère !- . Rien ne fut épargné : Eric Prydz, Paul Johnson, Modjo, Phats & Small et bien d'autres, sans oublier les incontournables Daft Punk, évidemment. Elle croisa deux filles dont la tête lui étaient vaguement familière, qui se trémoussaient, leur regard noir convergeant approximativement vers le comptoir. Elle suivit la direction et vit, seule à une table, un verre à cocktail à la main, Emma qui était avachie sur son siège. Laure prit une grande inspiration, et se lança. Elle marcha jusqu'à la table au rythme inintéressant au possible à ses oreilles de « Four To The Floor » de Starsailor, et s'assit face à elle, un peu gênée.
Elle traversa la piste de danse. Installé derrière ses platines, D.J. Skam avait décidé d'égayer la foule avec tous les standards imaginables de la house du début des années 2000 – Pourquoi des années 2000 spécifiquement ? Mystère !- . Rien ne fut épargné : Eric Prydz, Paul Johnson, Modjo, Phats & Small et bien d'autres, sans oublier les incontournables Daft Punk, évidemment. Elle croisa deux filles dont la tête lui étaient vaguement familière, qui se trémoussaient, leur regard noir convergeant approximativement vers le comptoir. Elle suivit la direction et vit, seule à une table, un verre à cocktail à la main, Emma qui était avachie sur son siège. Laure prit une grande inspiration, et se lança. Elle marcha jusqu'à la table au rythme inintéressant au possible à ses oreilles de « Four To The Floor » de Starsailor, et s'assit face à elle, un peu gênée.
Elle chercha ses mots, mais Emma la devança, l'élocution encombrée par un évident excès d'alcool :
— Tiens, tiens. Qui voilà ? C'est à cette heure-là que tu arrives, toi ?
— Quoi ? S'étonna Laure.
— T'es pas en avance ! J'ai failli attendre !
— Euh... J'étais pas invitée, tu sais...
— Bien sûr que si, que t'étais invitée !
— Comment ça ? Demanda-t-elle.
Si c'était de l'humour, elle ne comprenait pas.
— Pourquoi tu -Elle hoqueta- Pourquoi tu crois que j'ai attendu que tu sois bien à proximité de Théo et moi quand j'ai clairement annoncé bien fort l'heure et le lieu où je comptais passer ma soirée avec des inconnus ?
— Attends... Tu veux dire... Tu veux dire que tu savais que j'entendrais et tu avais planifié tout ça ?
— Bin tiens !
— Mais... C'est hallucinant. Mais pourquoi ?
— Parce que j'arrive plus à te parler ! Cria-t-elle dans un sanglot, faisant un grand geste empoté de la main qui fit valser son verre et en renversa une bonne moitié.
— C'est pas...
Elle la coupa sèchement.
— Me sors pas ton « non, non, tout va bien ». Tout va pas bien. En tout cas, pas pour moi ! J'avais une amie à qui je tenais et, sans qu'elle me donne la moindre explication, elle me laisse complètement tomber. Je sais pas ce que j'ai fait de mal. Je te jure que je sais pas. Et comme tu me dis rien, j'arrive pas à deviner.
Elle renifla.
— T'as rien fait de mal...
— Super, me voilà rassurée ! J'ai rien fait de mal, mais tu me parles plus...
— Je te parle. Je suis là.
— T'es là, parce que j'ai été obligée de penser un stratagème complètement débile en misant sur le fait que si j'avais perdu mon amie, ton côté super-héroïne était encore présent quelque part au fond de toi. J'en suis arrivée à me foutre délibérément dans la merde, à venir à une soirée dont je me fous, dans un endroit dont je me fous, à subir de la musique dont je me fous, avec un groupe de gens dont je me fous, et à picoler comme une conne, tout ça dans l'espoir que tu viennes me sauver comme tu l'as toujours fait, parce que je trouve plus d'autre solution pour qu'on se parle. - Elle essuya ses larmes et étouffa un hoquet.- Et je serais moins bourrée, si t'étais arrivée plus tôt, conclut-elle.
Laure était abasourdie. Elle ne s'était pas rendue compte à quel point son comportement avait affecté son amie. Elle n'avait pensé qu'à son propre ressenti durant tous ces jours. Jamais à celui de la pauvre puce. Quelle conne égoïste, elle faisait ! Et la pauvre Emma, qui était prête à aller aussi loin pour avoir des réponses. Elle se dégoûtait. Soudain, une pensée la traversa :
— Mais... Mais si j'étais pas venue, ce soir ?
— Bin, je serais dans une drôle de merde. J'aurai fini raide bourrée, à comater sur un trottoir. Et je suis naïve, mais pas complètement. Je sais bien que c'est pas ceux-là, là-bas – elle indiqua du regard le groupe avec qui elle était venue - qui vont me tendre la main. Mais t'es venue. Parce que tu viens toujours.T'es toujours là pour moi, quand ça compte vraiment. Tu vois, j'avais quand même une confiance totale en toi malgré tout, et j'avais raison. Je sais pas... Je comprends rien à ce qu'il se passe, mais je savais que dans le fond, tu m'abandonnerais pas. Me laisser tomber complètement, ça collait pas à l'idée que je me faisais de ton sens moral. T'es ma super-héroïne, après tout. - Elle hoqueta à nouveau- Je te cache pas que je suis quand même soulagée de pas m'être trompée.
— Euh, oui... Moi aussi. T'as quand même plus confiance en moi que moi, admit Laure qui avait peine à croire qu'on puisse prendre autant de risques.
Emma la pointa d'un doigt accusateur :
— Par contre, maintenant que je t'ai attrapée, je te jure qu'on va causer. T'y échapperas pas.
— Par où on commence ? demanda-t-elle un peu inquiète à l'idée de devoir se confesser.
— Par me ramener chez moi. Tu vas m'aider à quitter cet enfer, et j'ai besoin de toi, parce que bourrée comme je suis, j'arriverai à peine à marcher.
Laure, un peu étonnée, par le ton beaucoup plus familier, voire vulgaire qu'avait son amie quand elle était saoule, lui prit le bras et la soutint. Elles retraversèrent le bar sans un regard en arrière pour les autres et sortirent dans la nuit. Emma n'avait en fait pas bu tant que ça, mais ça ne changeait pas grand chose, car sa petite carrure, le fait qu'elle n'y était pas du tout habituée, et quelques mélanges de cocktails malvenus faisaient que ça lui était vite monté à la tête. Ainsi, leur pérégrination, cramponnées l'une à l'autre fut rendue plus longue et plus ardue.
Au bout d'une dizaine de minutes à marcher, Emma repoussa Laure, fit plusieurs pas sur le côté, se laissa tomber à genoux. Elle fut prise de hauts-le-cœur et vomit sur le trottoir.
Au bout d'une dizaine de minutes à marcher, Emma repoussa Laure, fit plusieurs pas sur le côté, se laissa tomber à genoux. Elle fut prise de hauts-le-cœur et vomit sur le trottoir.
— Ma pauvre petite puce ! Dans quel état tu t'es mise !
— C'est de ta faute. T'avais qu'à arriver plus tôt, grommela-t-elle exagérant un peu son ton ronchon.
Laure ne put s'empêcher de lâcher un petit gloussement :
— T'es injuste, quand même !
Elle tourna ses yeux embrumés d'alcool vers Laure, ayant du mal à les fixer sur elle, mais prit néanmoins un air très sérieux.
— T'as raison. En fait, c'est de ta faute. T'avais qu'à pas me laisser tomber comme une vieille chaussette.
Laure baissa les yeux, honteuse. Elle savait qu' Emma avait raison. Elle voulut tenter de se justifier, mais à ses pieds, la petite ivrogne se remit à se vider l'estomac. Elle lui prit l'épaule, lui murmura des paroles rassurantes en attendant qu'elle ait fini de faire passer son repas, boissons incluses, en sens inverse.
Finalement, quand elle eut terminée, elle l'aida à se relever et elles marchèrent jusqu'au petit studio qui indiquait « Van Loew ».
Finalement, quand elle eut terminée, elle l'aida à se relever et elles marchèrent jusqu'au petit studio qui indiquait « Van Loew ».
Une fois à l'intérieur, Emma leva un bras, renifla et grimaça de dégoût en découvrant ses propres relents de vomi mélangés à la transpiration. Elle pointa son amie du doigt :
— Je suis dans un état lamentable et je pue la mort, alors je vais aller prendre une douche vite fait, et me changer. Toi, en attendant, tu poses ton cul sur ce canap', et si tu en bouges avant que je revienne, je crame ta bagnole, t'as compris ?
L'autre ne put réprimer un petit sourire. Elle nota à sa grande surprise que l'odeur d'Emma ne la dégoûtait pas autant qu'elle l'aurait cru. En tout cas, bien moins que si ça avait été n'importe qui d'autre. Bien sûr, ce n'était pas très agréable, mais... Eh bien... Elle avait été malade et avait eu un coup de chaud. Elle sentait le vomi et la sueur. C'était pas terrible, mais c'était juste... normal. Elle lui répondit :
— Ça marche ! Tâche au moins de pas te casser la gueule dans ta douche !
Emma tituba jusqu'à sa salle de bains, y entra, et claqua la porte derrière elle. Depuis le lit où elle était assise, Laure l'entendit trébucher, se cogner bruyamment contre des objets, jurer, puis faire grincer la porte de la douche. Elle fut vaguement soulagée en entendant l'eau se mettre à couler. Au moins, elle avait réussi à entrer dans le bac. Quelques minutes plus tard, le bruit de l'eau cessa, et les bruits de mouvements reprirent. Un silence. Elle entendit une nouvelle salve de vomissements, puis de nouveau de l'eau qui coule. C'était le lavabo, cette fois. Le bruit d'une brosse à dent. Un silence. Enfin, la porte de la salle de bains s'ouvrit. Emma en sortit. Elle avait enfilé un pyjama blanc, et ses longs cheveux, lissés par l'humidité, cascadaient sur ses épaules. Elle était si belle. Et maintenant, elle était toute propre et elle sentait bon. C'était tout de même beaucoup plus plaisant. Laure aurait pu rester des heures ainsi, à s'enivrer de son odeur de savon et de shampooing mêlés. Elle tritura nerveusement sa petite émeraude. Elle appréhendait la conversation qui allait suivre.
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Commentaires ()
Bien obligé.... :D (D'ailleurs, à la base, comme j'avais pas prévu de le publier, j'avais pas chapitré du tout..... Je me suis démerdé comme j'ai pu.....)
On dirait bien, oui......
Fais-donc ! :)
(Ce morceau n'est absolument pas représentatif de ce qu'ils font. Si tu veux te faire une meilleure idée, essaie "Anthem 2", ça ressemble à du Nine Inch Nails en plus..... pop..... (D'ailleurs, je crois que Trent Reznor est impliqué à un certain degré)
Pas de quoi ! Merci à toi pour la lecture et le retour :)
Belle maîtrise du suspens @Semyaza.
Juste une remarque. C’est moi ou ce sont essentiellement des hommes qui commentent cette histoire ?
Pauvre romantique que nous sommes.
Je vais de suite écouter « Unsaid »
Merci pour l’histoire et merci pour la musique.
Si tu penses ça, c'est que j'ai relativement réussi ce que je voulais, alors !!! :) ;) :D
Pas encore.
C'est si bien écrit que l'on peut se mettre à la place de l'une comme de l'autre.
Nous avons tous ressenti un jour le oui, le non, le peut-être, et tous ces non-dits que la timidité ou la peur du rejet nous empêchaient d'exprimer jusqu'à ce qu'il soit trop tard,...ou pas.
C'est tout à fait charmant, merci pour ces moments d'humanité sincère.