Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Coeur fragmenté — Chapitre 6 · Première complication : le fantôme du passé
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Coeur fragmenté
Chapitre 6 · Première complication : le fantôme du passé
Les jours qu'elles passèrent ensemble ne furent que détente et bonne humeur. Elles passèrent tout leur temps libre à se promener, rester à la maison pour bavarder, ou acheter diverses choses pour la célébration de la nouvelle année à venir. Elles avaient décidé que Richard n'aurait à s'occuper de rien. Ce serait elles qui se chargeraient de tout. Ces vacances auraient pu être ce qu'elles connurent de plus proche du bonheur si une ombre pesante n'était pas venue émailler sérieusement le tableau de rêve.
Cet après-midi-là, elles se promenaient tranquillement sur les voies piétonnières longeant les rives du canal. Ça et là, elles passaient devant un quidam assis au bord de l'eau, cramponné à une canne à pêche qui était plus là par principe que par véritable souhait d'attraper quelque chose. A intervalles réguliers, elles croisaient un cycliste ou un joggeur aux couleurs vives dont la survie semblait dépendre de sa performance sportive, à l'inverse de ceux qui étaient là pour promener leurs chiens et qui flânaient sans but précis, un peu comme elles. Parfaitement indifférents à ce spectacle, quelques cygnes hautains se laissaient glisser le long du cours d'eau en direction d'une destination connue d'eux seuls. Les deux amies aimaient s'arrêter pour les regarder. Elles les trouvaient majestueux dans leur dédain. Plus loin, un couple d'amoureux marchait nonchalamment dans leur direction, bras dessus bras dessous.
Laure, armée de son smartphone s'amusait à photographier les cygnes, puis Emma, puis Emma avec les cygnes.
Quand elle eut fini son mitraillage, elle rangea son portable dans sa poche, amorça son départ pour reprendre leur promenade, lorsque, son regard passant sur le couple qui s'approchait, elle se figea net en étouffant un cri de stupeur à la vue de la grande fille blonde aux traits durs qui paradait au bras de son copain.
Emma, étonnée, l'interrogea du regard, mais Laure lui attrapa brutalement le bras et la tira sur le côté.
— Viens ! On reste pas là ! Ordonna-t-elle soudain, paniquée.
— Quoi ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui...
Elle ne put finir sa phrase. Elle était à présent entraînée frénétiquement à la suite d'une véritable boule de panique.
— Vite, je te dis ! Elle va nous voir !
Sa voix trahissait une terreur absolue. Son souffle s'accéléra et son pas également, au point qu' Emma devait maintenant presque courir pour continuer à suivre le mouvement.
Au bout de quelques instants de course effrénée, Laure finit par s'arrêter devant un banc public et s'y laissa glisser. Elle se prit la tête dans ses mains, haletant frénétiquement secouée de sanglots.
Toute aussi paniquée, car elle n'avait pas la moindre idée de ce qui lui arrivait, sa camarade la prit dans ses bras, la serra aussi fort qu'elle le put et sonnant involontairement plus inquiète que rassurante, tenta d'en savoir plus.
— Mais qu'est-ce qu'il t'arrive ? Parle-moi. Tu me fais peur. Je t'en prie, mon Cœur, dis-moi ce qu'il se passe ! Je comprends rien, là !
Laure se redressa, leva sa main pour signifier qu'elle avait besoin d'un instant pour se reprendre, puis commença à parler :
— Tu as vu la blonde, avec le gars ?
— Oui.
— Je la connais. Mais je peux pas la...
Elle ne put finir sa phrase. Ses yeux s'agrandirent d'horreur. A quelques mètres de là, la blonde en question et son compagnon poursuivaient leur promenade sans se préoccuper du monde qui les entouraient, et leurs pas les menaient doucement mais sûrement en direction du banc où étaient assises les deux filles.
Laure se recroquevilla comme une feuille morte, remontant ses genoux vers son menton. Elle attrapa Emma par la taille et enfouit sa tête contre son ventre. Elle se mit à supplier d'une voix rendue suraiguë par la peur.
— Cache-moi ! Cache-moi ! La laisse-pas me voir ! Je t'en supplie ! Je t'en supplie ! Me laisse pas ! Me laisse pas !
Le reste fut perdu dans un torrent de gémissements inintelligibles. Emma, qui n'avait de toute façon pas l'intention de la laisser, lui prit la tête dans ses bras et tenta de la calmer comme elle put avec des mots rassurants, tout en déplaçant son corps de manière à se placer dans un angle qui obstruerait la vue du couple qui passait. La tâche était plus ardue qu'il n'y paraissait, car Emma était plutôt fluette et elle avait bien du mal à cacher quoi que ce soit ou qui que ce soit. Toutefois, le couple passa son chemin. Trop occupé par leur propre conversation, ils ne remarquèrent même pas ne serait-ce qu'une seconde la présence de la fille prostrée sur le banc enfouie dans les bras de sa comparse.
Emma attendit quelques instants avant de jeter un regard sur le coté. Voyant qu'ils avaient quitté leur champ de vision, elle se focalisa sur Laure et lui murmura doucement :
— Ça y est. Ils sont partis. Ils sont partis.
Alors, Laure, le visage toujours enfoui contre le ventre d'Emma fondit en larmes et pleura un long moment.
Emma la berça tendrement, lui murmurant des «c'est fini ! C'est fini !» pour tenter de la calmer, caressant ses joues, essuyant ses larmes avec ses pouces, couvrant son front de baisers.
Au bout d'une bonne dizaine de minutes, elle commença à reprendre un peu le contrôle d'elle-même. Emma gardait son bras autour d'elle. Elle ne voulait pas la lâcher tant qu'elle n'était pas sûre qu'elle était complètement calmée. Elle ne dit rien. Elle attendit patiemment que Laure se sente en état de parler la première. Elle ne voulait pas la brusquer. De plus, cette scène l'avait tellement effrayée qu'elle-même était au bord des larmes. Elle ne voulait cependant pas le montrer. Elle pensait qu'il fallait qu'elle ait l'air forte, au moins en apparence, si elle voulait aider Laure à se remettre d'aplomb.
Une fois le gros de la crise de larmes passée, elle essaya d'évaluer l'état de Laure.
— Ça va un peu mieux ?
— Un peu... - Elle renifla piteusement – Il faut qu'on parle !
— Quand tu te sentiras prête. Si tu te sens prête. Il y a rien qui presse, d'accord ?
— Tu as le droit de comprendre. Tu le mérites bien. Mais pas ici. On rentre à la maison ?
— Non ! Pas tout de suite. Il te faut quelque chose de réconfortant. Tu connais un salon de thé ou un endroit dans le genre, avec un environnement confortable et chaleureux ?
— A trois rues d'ici, environ. Il y a un salon de thé sympa.
— Alors, on y va. Tu vas y arriver ?
Emma se leva du banc, et prit précautionneusement le bras de sa camarade pour l'aider à en faire autant, et lui servir d'appui. La pauvrette avait le regard perdu, fixé sur le sol, avançant à pas lents et hésitants. Elle marcha à travers les rues comme un zombie, chancelante, soutenue par Emma, qui prenait soin à la fois de ne pas la presser et de s'assurer qu'elle ne s'écroulerait pas en chemin. Elles finirent par arriver devant la porte du fameux salon de thé. Lorsqu'elles entrèrent la chaleur du lieu trancha radicalement avec la froideur hivernal de l'extérieur. En entrant, la dame corpulente qui tenait le comptoir lança un bonjour enjoué aux deux filles. Emma la salua poliment et Laure se contenta de lever mollement la main en guise de salut. Elles traversèrent la grande salle vide de clients et s'infiltrèrent dans un petit compartiment sombre, le plus éloigné possible de l'entrée. Elles se laissèrent glisser face à face chacune sur une banquette.
Elles demeurèrent silencieuses un instant. Lorsque la serveuse s'approcha d'elles, Emma commanda du thé noir à la vanille et deux grosses madeleines. Elle prit doucement la main de Laure et la caressa tendrement avec son pouce, tentant de lui offrir un modeste réconfort. Depuis leur arrivée, cette dernière n'avait encore pas ouvert la bouche. Elle prenait de longues inspirations pour tenter de retrouver un semblant de sérénité, tout en s'essuyant les yeux régulièrement. Elle tenta de parler :
— Bon ! Je vais tout te raconter.
— Attends un instant ! L'interrompit son interlocutrice.
La serveuse revint. Elle déposa l'assiette contenant les madeleines, puis la théière et les deux tasses. Elle les remplit. Une fois les formules de politesse de rigueur prononcées, elle se retira. Emma souleva sa tasse et lui fit signe de boire une gorgée. Elles s'exécutèrent en même temps. Puis, avec sa fourchette elle trancha un morceau de madeleine, la piqua et le tendit vers la bouche de Laure en disant :
— Mange !
Elle obéit, approchant son visage du morceau qui se présentait devant elle et l'attrapa du bout de ses dents. Elle mâcha un instant et avala. Ceci fait, son amie lui reprit la main, et l'autorisa enfin à parler :
— Bon ! Maintenant, tu peux parler. Mais uniquement si tu le souhaites. Je te force à rien, tu sais.
Elle prit une grande inspiration, souffla longuement et se lança :
— Alors, voilà ! C'est peut-être pas hyper flagrant aujourd'hui, du moins je l'espère, mais avant de te connaître, et jusqu' assez tard dans ma vie, j'étais une véritable gamine attardée. - Emma haussa un sourcil incrédule à cette révélation, mais ne l'interrompit pas.- Comme tu le sais, je n'ai pas connu ma mère. Elle est morte moins d'un an après ma naissance. Avant de partir, elle m'a fait un cadeau. Elle m'a offert une poupée. Une belle, avec un visage en porcelaine. Quand j'étais petite, papa me disait toujours que maman serait toujours dans nos cœurs, mais que cette poupée, c'était une des rares traces tangibles d'elles qu'il me resterait, et que je devais en prendre soin. Ça partait d'une bonne intention de sa part, sauf que j'ai pris son conseil beaucoup trop au sérieux. J'en ai pris soin. Bien plus que de raison. Très certainement, j'ai voulu compenser le manque d'une mère comme je pouvais, alors toute l'attention que j'ai pas eue de sa part, je l'ai reportée sur cette poupée. Ça a fini par dégénérer, si j'ose dire, au point que j'ai commencé à la traiter avec autant d'attention et d'amour que si c'était un véritable être humain. Ce n'était plus un jouet, ni un souvenir. C'était devenu mon enfant à part entière. Je la changeais, je la berçais, je lui racontais des histoires, je la faisais manger à table avec nous, je la promenais dans sa poussette et cætera... Alors, tu vas me dire que c'est pas bien grave, que tous les enfants, ou en tout cas la plupart font ça à un moment donné. Sauf que chez moi, ça a duré quasiment jusqu'à mes quatorze ans. Quand les filles de mon âge commençaient à se demander avec quels garçons elles allaient sortir ou quelles fêtes elles allaient organiser pour le week-end, moi, je donnais le biberon imaginaire à une poupée de porcelaine en lui disant que je l'aimais. - Elle prit une autre gorgée de thé et quand elle reposa sa tasse, elle chercha machinalement la main d'Emma. La serrer lui donnait du courage. - Papa ne cherchait que mollement à me faire passer à autre chose, mais sans forcer. Il essayait bien de me dire que je devrais m'intéresser à des choses de mon âge, mais rien n'y faisait, et il n'insistait pas. Il a jamais voulu me brusquer. Au fond de moi, je savais bien que c'était pas normal. Je me cachais un peu. Je ne faisais ça qu'à la maison. Mes copains ou copines ne savaient rien de ce comportement. Car oui, aussi étonnant que ça puisse paraître quand tu me vois maintenant, j'avais un groupe d'amis. Et la meilleure d'entre eux, c'était cette fille que tu as vue tout à l'heure. - Sa gorge se serra et ses mâchoires se crispèrent. Elle affermit son emprise sur la petite main pâle qu'elle tenait.- Je trouvais ça toujours un peu nul dans le films ou dans les histoires, quand le méchant fait tellement peur aux personnages, qu'ils n'osent pas dire son nom. Au final, pour moi, c'est pareil avec elle. Elle s'appelle... - Elle déglutit difficilement. A voix basse, elle jeta son nom rapidement – Anne-Gaëlle. C'était mon amie d'enfance. - Son ton s'assombrit. Emma sentit qu'elle n'allait pas aimer ce qui allait suivre.- Elle venait jouer chez moi, ou moi chez elle, quand on était petites. On s'entendait bien. Un jour, on avait environ quatorze ans, elle est passée chez moi à l'improviste. Elle m'a vu en train de jouer avec ma poupée.
— Elle s'est moquée de toi ? Demanda Emma, intervenant pour la première fois.
— Non. Pas du tout. Elle s'est montrée très compréhensive, au contraire. Elle a dit qu'elle trouvait ma poupée très jolie. Elle a commencé à me poser pleins de questions. Alors je lui ai montré tout ce que je faisais avec. Elle m'a répété à quel point c'était incroyable. On a passé l'après-midi ensemble, puis elle est repartie chez elle. Tout était parfait dans le meilleur des mondes. J'avais une confidente qui connaissait mon petit secret. - Sa bouche se tordit et ses yeux se remplirent de larmes à nouveau, mais elle tint bon et continua – La semaine d'après, elle est revenue sonner à la porte. Elle m'a dit qu'elle était avec des amis et qu'elle leur avait parlé de ma si jolie poupée et qu'ils rêvaient de la voir. - Sa voix se fit de plus en plus aiguë – Alors, je suis sortie avec la poussette. Je lui faisais confiance. Il n'y avait pas de raison. Je les ai rejoints un peu plus loin dans la rue, où ils m'attendaient. Ils étaient cinq ou six en plus de... d'elle. Quand je suis arrivée... Quand je suis arrivée. - Ses larmes se mirent à couler- C'est là qu'ils ont commencé à rire, à se foutre de moi, à m'humilier. Je les connaissais même pas tous. Certains seulement de vue. C'était ses copains à elle. Et elle, elle s'est joint au chœur de moqueries.
— C'est horrible, souffla Emma, outrée.
— Et pourtant, ça c'est rien. C'était que l'apéro. Au bout d'un moment, elle a attrapé ma poupée et s'est mise à l'agiter dans tous les sens. Je l'ai suppliée. Suppliée ! Et plus je suppliais, plus ils riaient. - Plus elle avançait dans son récit, moins elle pouvait retenir ses sanglots.- Ils ont commencé à... à se la lancer de l'un à l'autre. Ils se faisaient des passes, comme avec un ballon. Et moi, comme une conne, je courais désespérée entre eux, pour essayer de l'attraper, avec toujours un temps de retard, évidemment. Et je suppliais. Et je pleurais. Et ils riaient. Et ils continuaient. Et puis... Et puis... - Sa voix se brisa, mais elle se força à continuer. - Il y a un de ses connards qui l'a lancée vers elle. Et elle.... Et elle... Elle l'a regardé passer... Elle a même pas esquissé un geste pour la rattraper. Et ma poupée, le réceptacle de tout ce que j'avais à donner comme amour, le seul vrai souvenir de ma mère... Il a fini éclaté contre le sol. C'est comme si ils avaient... Comme s'ils avaient tué ma maman, et c'était ma soi-disant amie qui...
Elle n'eut plus la force de continuer. Son chagrin reprit le dessus et elle fondit en larmes. Emma sauta sur ses pieds, contourna la table, s'assit sur la banquette à côté de Laure et la serra contre son cœur encore une fois, tentant de la consoler comme elle pouvait, alors qu'elle aussi sentait ses larmes couler sur ses joues, affectée qu'elle était à la fois par le récit et par la profondeur du chagrin de son amie. Laure avait complètement lâché prise. Elle n'était plus que soubresauts convulsifs et pleurs de désespoir. A tel point que la serveuse, alertée par les bruits inquiétants qui venaient du petit box vint vérifier s'il n'y avait pas un problème. Emma la rassura en minimisant la situation, expliquant simplement que c'était un gros chagrin qui ne demandait qu'à être expulsé. La dame parut sincèrement concernée, mais n'insista pas et se retira, non sans avoir bien précisé que si elles avaient besoin de quoi que ce soit, elles n'avaient qu'à l'appeler, elle serait au comptoir.
Emma la remercia chaleureusement, puis reporta toute son attention sur Laure.
— Mon pauvre petit cœur ! Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?
Elle la berça à nouveau, comme elle l'avait fait précédemment sur le banc. Caressant ses cheveux, essuyant ses larmes, lui murmurant des mots doux et rassurants. Elle se sentit un peu impuissante, mais continua néanmoins, en se disant que faire du mieux qu'elle pouvait, même si ce n'était pas particulièrement efficace, c'était toujours mieux que de ne rien faire du tout. Du temps passa. Les spasmes finirent par s'espacer. Les pleurs se calmèrent petit à petit. Laure se redressa, soupira un grand coup et s'essuya les yeux du revers de sa main. Sans desserrer son étreinte, Emma glissa son bras sur le côté et avec sa fourchette, piqua un autre morceau de madeleine qu'elle lui tendit. Elle l'avala, puis but un peu de thé.
— Je suis désolée. Je t'avais prévenue. Quand je commence avec cette affaire...
— T'as pas à t'excuser. T'as rien à te reprocher.
— Je termine l'histoire, si tu veux bien. Après qu'ils aient fait... ce qu'ils ont fait, le hurlement de désespoir que j'ai poussé a dû alerter tout le quartier. Mon père est sorti en trombe. Il a dû croire que je m'étais fait poignarder ou un truc du genre. Quand il m'a vue, à genoux sur le sol, les bras ballants devant... Enfin... Il a tout de suite compris. Les autres avaient filé, évidemment. Heureusement pour eux, d'ailleurs. Je crois que sinon, papa serait en prison, à cette heure. Il m'a pris dans ses bras et il m'a ramenée à la maison. J'ai pas tellement de souvenirs des jours suivants. Je crois que j'ai rien fait d'autre que de pleurer et de fixer le vide, persuadé que j'étais morte à l'intérieur. Tu sais, il fallait un élément déclencheur pour me faire grandir, pour me faire passer à l'âge adulte, ou au moins adolescent. Peut-être même un élément fort. Mais ça, c'était pas fort. C'était juste cruel... Juste cruel ! - Sa voix se brisa à nouveau. Elle réussit de justesse à contenir un nouveau sanglot. - J'ai pas pu retourner au collège. Même si j'en avais eu la force physique, j'en aurai pas eu la force psychologique. La perspective de la revoir, c'était au-dessus de mes forces. Mon père restait le plus possible à mes côtés. Il était bien conscient que j'étais tellement brisée que j'aurai tout à fait pu décider de mettre fin à mes problèmes de manière... définitive.
— Oh, non, non, non ! Intervint Emma, horrifiée à cette idée et se serrant encore plus contre Laure, ne sachant plus vraiment si elle cherchait à la réconforter ou à se réconforter elle-même.
— J'ai bien évidemment coulé mon année scolaire. C'est pour ça que j'ai un an de retard. Papa a dû me trouver un autre collège pour refaire ma troisième, entre deux séances de psy. J'en faisais des cauchemars quasiment toutes les nuits. J'en fais moins maintenant, mais pas depuis longtemps. Petit à petit, j'ai commencé à remonter un peu la pente. J'ai traversé les années lycée, loin de ces gens-là, et incapable de faire confiance ou de me lier à quelqu'un. J'ai fini par avoir mon bac, et la suite, tu la connais.
Elle n'ajouta rien. Elle avait terminé son récit. Elle but simplement une gorgée de thé. Un ange passa. Emma demanda alors :
— Je peux te poser une ou deux questions ?
— Je t'en prie.
— Cette...fille, tout à l'heure... C'était la première fois que tu la revoyais depuis...
Elle ne sut pas comment terminer sa phrase, alors elle ne la termina pas. De toute manière, c'était égal. Le sens en était suffisamment clair.
— Non, pas vraiment. Ça m' arrive parfois de la voir au loin. Pas souvent, mais de temps en temps.
— Et comment tu fais face quand ça arrive ? Tu lui as déjà reparlé, ou tenté de mettre les choses au clair avec elle ?
— Quoi ? Non ! Ça va pas ? Tu te rends pas compte. C'est pas Lucia, là. C'est carrément phobique. Si je vois le bout de son nez apparaître dans mon champ de vision, je vrille. Je m'enfuis vite et loin, et de toute manière, ma journée est gâchée et je suis à ramasser à la petite cuillère, comme maintenant.
Emma hocha lentement la tête, pensive. Elle risqua une autre question :
— Je voudrais encore savoir une chose. Le prends pas mal, surtout. C'est juste par curiosité, mais... Comment dire... Tu as dit que tu avais compensé l'affection que tu n'avais pas reçu de ta mère avec cette poupée. Et.. Euh... Depuis le début, tu as toujours été... Extrêmement bienveillante et protectrice envers moi. Même au moment où on se connaissait à peine. Je me demandais si...
— Si j'avais compensé la destruction de ma poupée et les années de solitude qui en ont suivi en faisant un genre de transfert vers toi ?
— Oui, avoua-t-elle un peu gênée.
— Sans doute de manière inconsciente, au tout début, oui, probablement. Mais très vite, j'ai réalisé qu'il y avait une énorme différence.
— Laquelle ?
— Tu n'es pas un jouet. Tu es une personne vivante. Alors oui, j'ai sans doute transféré mon affection vers toi, mais la différence, c'est qu'en revanche, toi tu m'as donné la tienne. Tu es là, ici, en ce moment, à m'écouter, à me consoler, à partager des moments avec moi, bons ou mauvais. Activement. Tu es pas juste là, immobile, à me fixer sans me voir avec des yeux de porcelaine. C'est toute la différence entre iconiser un jouet et avoir un lien affectif avec quelqu'un, et ça, ça change tout.
Emma planta son regard dans celui de Laure et déclara solennellement :
— Ce qu'elle a fait... Ce qu'ils t'ont fait... C'est dégueulasse ! Tu es une belle personne. Je le sais, et je le pense. Et je suis fière de t'avoir comme amie. Et je te jure une chose. Tant que tu m'accepteras près de toi, je te ferai jamais de mal volontairement. Je suis pas parfaite, loin de là. Je ferai des erreurs, je te décevrai, je te ferai peut-être même de la peine. Mais je te promets que si ça arrive, ce sera accidentel, et jamais dans le but de nuire. Et si je déconne et que je m'en rends pas compte, je te supplie de venir me parler franchement, plutôt que de laisser les choses s'envenimer. D'accord ?
— Promis !
Elles s'étreignirent une nouvelle fois. Les choses étant redevenues plus calmes, elles terminèrent leur thé et leurs madeleines en parlant peu. L'émotion était encore forte, et trop parler aurait risquer de les refaire basculer. Une fois leur collation terminée, elles décidèrent qu'il était temps de rentrer à la maison. Elles se levèrent. Emma insista pour payer. En lui rendant sa monnaie, la dame au comptoir tendit le bras dans sa vitrine, attrapa un petit ballotin de chocolats et l'offrit à Laure avec un grand sourire :
— Tenez, ça ne résout pas les problèmes, mais ça aide un peu à les supporter.
Elle la remercia chaleureusement, puis sortirent. Elles furent brièvement déstabilisées par le froid mordant qui venait de les frapper, mais se tenant par le bras, elles partagèrent un tout petit peu de leur chaleur, tout en marchant jusqu'à la maison Lamarne. Une fois à l'intérieur, Laure se rendit à la salle de bains pour se remettre un coup de peigne et se passer un peu d'eau sur le visage. Elle s'examina dans la glace.
— Seigneur, j'ai une mine affreuse, commenta-t-elle.
— Oui, mais tu as la plus belle des mines affreuses, rétorqua Emma en la gratifiant de son « sourire spécial ».
— Dis, au fait. Papa rentre demain. J'apprécierais si tu pouvais garder sous silence notre misérable aventure du jour. J'ai pas envie qu'il s'inquiète. Toute cette affaire, ça l'a aussi beaucoup affecté. J'ai pas envie d'en remettre une couche.
— Tes désirs sont des ordres.
— Emma ?
— Oui ?
Elle chercha ses mots un instant.
— Merci d'être là.
Elle lui refit son « sourire spécial ».
— Toujours ! Va t'affaler dans le canap'. Je m'occupe du reste. Détente, repas, ce soir, c'est moi qui gère, et toi tu subis.
— Emma, non ! Tu vas quand même pas larbiner alors que tu es mon invitée !
— Tu paries ? Allez, faut que tu sois en forme pour demain. Ton père rentre, et on a un nouvel an à fêter. Je veux voir tes beaux yeux pétiller de joie, pas se noyer dans leurs larmes, d'accord ?
Toutes deux passèrent la fin de l'après-midi à se reposer, sans rien faire de particulier. Elles parlèrent peu. L'humeur de Laure s'améliorait petit à petit. Après avoir demandé la permission, Emma explora une caisse de vinyles appartenant à Richard. Elle farfouilla parmi les classiques folk de Simon & Garfunkel, Leonard Cohen, Bob Dylan ou ceux un peu plus rock de Springsteen, Dire Straits, Chris Rea ou Lou Reed, en extirpa un qui attisa sa curiosité et le mit sous le diamant de la platine du salon. Elle n'était pas sûre que l'accordéon plaintif couplé à la voix rocailleuse de Tom Waits qui parlait de finir dans le « Cold Cold Ground » était le meilleur choix pour remonter le moral de qui que ce soit, mais contre toute attente, ça y contribua tout de même un petit peu. Parmi les disques dans lesquels elle fouilla, elle tomba sur un album de The Mamas And The Papas et fut frappée par l'incroyable beauté de l'une des deux chanteuses : celle qui s'appelait Michelle Phillips. Mais surtout, elle lui trouva une vague ressemblance avec Laure. Elle se demanda un instant laquelle des deux elle trouvait la plus jolie, mais n'hésita pas longtemps : à ses yeux, ce n'était clairement pas la chanteuse des années 60...Oh, que non !
Vers 19h30, elle prépara un plateau repas. Elles grignotèrent assises sur le canapé, devant la télévision. Une fois les assiettes vidées, elle débarrassa et revint s'asseoir. Elles regardèrent d'un œil inattentif une émission humoristique, mais cette fois, elles avaient modifié leurs habitudes. C'était Laure qui était allongée sur Emma qui avait passé son bras autour d'elle. Elle sentait les doigts fins caresser ses longs cheveux soyeux. Pour la première fois depuis le début de l'après-midi, elle commençait à se sentir bien. Détendue. Ses soucis de la journée s'éloignaient petit à petit. Vers le milieu de l'émission, pour laquelle elle avait de toute façon perdu tout intérêt, elle se redressa. Avec un bâillement sonore, elle dit :
— Je suis désolée, mais j'en peux plus. Je crois que je vais aller me coucher.
— Je vais te suivre, je pense. La journée à été longue. Une bonne nuit de sommeil, ça fera de mal à personne.
Elles éteignirent la télé avant de monter à l'étage. Elles empruntèrent la salle de bains chacune leur tour, et au moment de se souhaiter une bonne nuit et de rejoindre leurs chambres respectives, Laure, qui triturait nerveusement la petite émeraude à son cou demanda :
— Emma ? Tu... Tu voudrais pas... Enfin... La journée a pas été facile... Je me sens pas trop de rester toute seule. Tu veux pas... Rester près de moi ? Pour cette nuit ?
Elle lui offrit son plus beau « sourire spécial » en retour. Elle répondit simplement :
— Bien sûr !
Elles entrèrent dans la chambre de Laure, se glissèrent sous les draps, se pelotonnèrent l'une contre l'autre. Le sommeil n'allait pas tarder à les emporter.
— Merci, p'tite puce !
— De rien, mon am...ie, conclut-elle en toussotant, mal à l'aise, lui déposant un bisou sur la joue avant de laisser reposer sa tête dans le creux de l'épaule de son hôte.
Elles s'endormirent paisiblement.
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Commentaires ()
Pour une enfant visiblement fragile, c’est destructeur.
On comprend mieux ses attitudes face à l’injustice donc il y a une cohérence.
Et ce n’est que «la première complication » ?
Gloups :/
J’ai vraiment beaucoup aimé ce chapitre où la relation bascule en s’inversant, au moins pour un temps.
Du coup je suis un peu impatient là.
Merci beaucoup, c’est toujours un plaisir.
Merci :)
Au plaisir de faire plaisir :)
La pauvre gamine s'en est pris d'autant plus plein la poire. 🥹
Toujours accroché à cette belle histoire d'amitié amoureuse qui ne demande qu'à (peut-être) être deux êtres. 👩🏻👩🏻🦰
Alors causons un peu de Michelle Phillips 🎶
C'était une adorable jeune femme et certains airs du groupe résonnent encore et pour toujours.
Saviez-vous qu'en 1967, contrainte de faire du play-back à la télé, à une époque où les chanteurs étaient obligés de faire semblant avec un micro 🎤, elle prit le parti de ne plus jouer le jeu et de mimer... dans une banane ? 🍌
Belle et belle donc, à la fois dehors et dedans. 🥰
Le traumatisme me paraît un peu excessif même si je comprends bien que tout ceci est lié au transfert affectif sur cette poupée.
Mais rien de grave, je vais de toute façon continuer à lire cette histoire qui reste toujours aussi bien écrite et pleine de tendresse !
J'admets avoir une certaine.... fascination.... pour le contraste entre ce genre d'évènements de l'enfance qui paraissent assez anodins vus d'un point de vue extérieur, mais qui laissent des traces excessives ...... Des choses comme ça, ou des films ou dessins animés au final un peu risibles qui traumatisent des enfants jusqu'à l'âge adulte (y a une vidéo de Feldup qui aborde plus ou moins le sujet, d'ailleurs), parfois même une simple parole....