Fiction
Bi
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La Chrysalide Noire — Chapitre 6 · Episode VI
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
La Chrysalide Noire
Chapitre 6 · Episode VI
LA CHRYSALIDE NOIRE
ÉPISODE VI
Au quatrième étage du boulevard Mortier, l'ambiance venait de passer de « débauche entre collègues » à « fin du monde imminente » en moins de temps qu'il n'en faut à Soline pour déboutonner un pantalon de cuir. On était là, penchés sur les écrans de Léonie, nos souffles encore courts venant se mêler à l'odeur d'ozone des processeurs surchauffés. Le fichier s'étalait devant nous comme une condamnation à mort : "PROTOCOLE D'EXTINCTION".
— Nom de Dieu, a lâché Mirabeau qui venait de débouler, la moustache frémissante de rage contenue. Ils ne veulent pas juste nous piquer nos secrets, ils veulent transformer Paname en fosse commune.
Léonie, dont les joues avaient repris une couleur de porcelaine après les assauts de Soline, faisait danser ses doigts sur le clavier avec une fureur de possédée.
— C'est pire que ça, Patron, a-t-elle balbutié, les yeux rivés sur les schémas de la Seine qui clignotaient en rouge sang. La toxine alpha… pardon, le Suc de Circé, comme ils l'appellent dans les sous-dossiers, est déjà en stock. Ils n'attendent qu'un signal. Le meurtre de Vauthier au Zénith, c'est juste le coup d'envoi pour que la foule boive la tasse.
Soline s'était redressée, réajustant sa chemise de soie avec une dignité de reine des bas-fonds. Ses yeux verts n'étaient plus chargés de désir, mais d'une lueur de prédatrice prête à tout dévorer. — On a combien de temps avant que ce fumier de Vauthier se fasse liquéfier les tripes en direct ?
— Moins de 48 heures, a répondu Mirabeau en consultant sa montre de dotation.
Moi, je restais planté là, les bras ballants, avec cette sensation désagréable que mon caleçon venait de rétrécir de trois tailles. J'ai allumé une clope malgré le règlement de la piscine qui interdit de fumer à moins que ce soit un incendie de forêt, et j'ai laissé la fumée m'embrumer les neurones.
Tu vois, mon pote, le drame de notre métier, c'est pas de se prendre un pruneau entre les deux mirettes. Ça, c'est net, c'est propre, c'est le risque du métier, un peu comme le couvreur qui se vautre du toit ou le postier qui se fait bouffer le mollet par un clébard mal luné. Non, le vrai drame, c'est de réaliser que l'humanité, c'est juste un grand tas de viande qui s'ignore, une espèce de buffet à volonté pour des psychopathes en tailleur Chanel qui ont décidé que la planète était devenue trop petite pour leurs ambitions de grandeurs.
Parce qu'on en est là. On parle de liquéfier un futur président comme s'il s'agissait de dissoudre un sucre dans un déca, et d'arroser les Parisiens avec une potion qui transformerait un supporter du PSG en un légume incapable de distinguer sa droite de sa gauche — ce qui, entre nous, ne changerait pas grand-chose pour certains, mais là n'est pas la question.
Le Suc de Circé… Tu parles d'un nom. Circé, la magicienne qui changeait les mecs en cochons. On est en plein dedans. La Chrysalide veut nous transformer en porcherie géante. On va tous se retrouver à grogner dans la boue, les yeux ronds comme des billes de loto, pendant que la Ténébreuse se fera servir le champagne sur nos dos de bêtes à soie.
Fini les déjeuners à rallonge chez L'Ami Louis, à s'enfiler un foie gras qui vous bouche les artères rien qu'à l'odeur et à arroser le confit d'oie avec un nectar qui coûte le PIB d'un pays en voie de développement. Ce sera le grand silence blanc, la mort cérébrale en Technicolor, une société de larves qui attendent leur dose de tranquillisant pour oublier qu'elles ont eu une âme un jour.
— Belmonte ! Est-ce que vous m'écoutez, à la fin ? a grogné Mirabeau, me tirant de ma transe métaphysique.
Le Vieux me fixait, les sourcils en broussaille. Entre nous, le "vous" est de rigueur. C'est la vieille école, celle où l'on garde ses distances même quand on partage le même linceul. On n'a pas gardé les cochons ensemble, et vu le programme de la Chrysalide, c'est pas demain la veille qu'on commencera.
— Je vous écoute, Monsieur le Directeur, ai-je répondu en écrasant ma clope dans un pot de crayons qui n'avait rien demandé. Je me disais juste que si nous ne bougeons pas nos derrières respectifs, la seule chose que nous pourrons encore échanger avec nos concitoyens, ce sera notre bave de limace. Qu'attendez-vous de nous ? Que nous fassions les sommeliers pour leur mixture ou que nous allions leur bousiller la tuyauterie ?
Mirabeau a serré les poings, faisant craquer ses jointures comme des vieux parquets. — Je veux que vous remontiez à la source, Belmonte. Immédiatement. Si ce Vauquelin n'est pas encore venu nous chercher des poux, c'est qu'il peaufine son entrée.
C'est à cet instant, alors que je m'apprêtais à lui demander si la DGSE fournissait les masques à gaz ou s'il fallait compter sur notre système immunitaire, que le vacarme a commencé en bas.
Un choc sourd, une vibration qui a fait trembler les écrans de Léonie, suivi d'un sifflement strident qui m'a vrillé les tympans. Les lumières ont vacillé, passant du néon blafard à un rouge sang d'urgence.
— L'impulsion électromagnétique…, a balbutié Léonie, les yeux ronds derrière ses lunettes. Ils ont grillé tous nos accès magnétiques !
— Ils sont là, a sifflé Soline en vérifiant le chargeur de son joujou chromé.
Mirabeau a sorti son coupe-papier en acier, le regard soudainement rajeuni par la perspective d'une bonne vieille bagarre de tranchée. — Belmonte, Ardent… tenez cette porte. Je m'occupe de la petite. On ne sort pas d'ici sans avoir sécurisé ces données, compris ?
— Tenir la porte ? Monsieur le Directeur, avec tout le respect que je vous dois, on n'est pas à Fort Alamo et j'ai pas franchement le profil de John Wayne, j'ai rétorqué en balançant ma chaise de bureau. Si on reste ici à attendre qu'ils nous cueillent, on finira en carpaccio avant qu'on ait pu dire « ouf ».
Soline m'a jeté un regard qui en disait long. Elle avait déjà récupéré son sac et glissé la clé USB dans son décolleté, là où le sésame serait au chaud entre deux coussins de chair ferme.
— Fabrice a raison, Patron, a-t-elle ajouté d'une voix de glace. Si Vauquelin a envoyé ses nettoyeurs ici, c'est qu'il se sent pousser des ailes. Pendant qu'ils s'épuisent sur vos portes blindées, nous, on va exfiltrer la cible. Si Vauthier crève au Zénith, le Suc de Circé ne sera que le bouquet final d'un feu d'artifice dont on sera les premières victimes.
Mirabeau a hésité une seconde, la moustache battante. Il savait qu'on avait raison. À la DGSS, la procédure dit qu'on s'enferme et qu'on attend les renforts. Mais la procédure, c'est pour les ronds-de-cuir qui craignent pour leur retraite. Pour nous, c'est le mouvement ou la morgue.
— Allez-y, a-t-il fini par lâcher. Sortez par le conduit de maintenance du secteur B, celui qui débouche sur la rue des Tourelles. C'est étroit, ça pue le rat crevé, mais c'est encore manuel. Trouvez Vauthier. Mettez-le à l'ombre, même si vous devez le séquestrer dans une cave. Et si vous croisez Vauquelin…
— On lui fera une séance d'orthodontie gratuite à coups de pompes dans le buffet, Monsieur le Directeur, j'ai achevé sa phrase. Il va nous dire tout ce qu'il sait sur cette mixture avant de rendre l'âme.
On n'a pas attendu les adieux. J'ai chopé Soline par la taille et on s'est engouffrés dans le couloir sombre, juste avant que les premiers fumigènes ne commencent à piquer les yeux. On a entendu Léonie taper comme une sourde sur son clavier, tentant d'effacer les traces de notre passage.
Le conduit de maintenance, c'était pas exactement le Ritz. Il a fallu ramper dans un boyau de tôle galvanisée où Soline me présentait une vue imprenable sur son postérieur moulé dans le cuir. Dans d'autres circonstances, j'aurais pris le temps d'apprécier le paysage et de faire une pause technique pour vérifier la souplesse de ses hanches, mais là, l'odeur de la poudre et l'urgence nous collaient au train.
— Fabrice, garde tes yeux sur le chemin et tes mains sur ton flingue, m'a-t-elle soufflé alors qu'on arrivait à la grille de sortie. On a une cible à mettre au vert et un traître à éparpiller façon puzzle. On s'occupera de mes fesses quand Paris ne risquera plus de pisser de la bile noire.
— C'est une promesse, ma rousse ? J'ai ricané en dégageant la grille d'un coup d'épaule. Parce que si on survit, je compte bien te faire un audit complet des zones sensibles.
On a dévalé dans la rue des Tourelles, l'air frais du matin nous cinglant le visage. Paris s'éveillait, inconsciente que son eau potable allait bientôt avoir le goût de la servitude éternelle. J'ai jeté un coup d'œil à ma montre. Le temps nous filait entre les doigts comme du sable dans une sablière percée.
— Direction le QG de campagne de Vauthier, j'ai dit en hélant un taxi qui passait par là. On va voir si le gendre idéal de la République a conscience qu'il est déjà sur la liste des ingrédients du prochain banquet de la Chrysalide. Et s'il fait sa fine bouche, je lui expliquerai la situation à ma manière.
Soline s'est glissée dans le taxi, sa cuisse frôlant la mienne dans un contact électrique. — On fait vite, Fabrice. Je sens que Vauquelin n'est pas loin. Ce rat doit être en train de nous pister. S'il croit qu'il va nous surprendre, il va réaliser que la DGSE n'a pas seulement des bureaux, elle a aussi des dents.
Le taxi a démarré en trombe. On laissait derrière nous le boulevard Mortier en état de siège pour plonger dans la jungle urbaine. La chasse était ouverte, et cette fois, c'était nous les rabatteurs.
Pendant que Fabrice et Soline jouaient aux spéléologues de luxe dans les entrailles du secteur B, au quatrième étage, l'air commençait à devenir sérieusement irrespirable. Mirabeau, le visage barbouillé de suie et le coupe-papier au clair, gardait l'œil rivé sur le couloir. Léonie, blottie sous son bureau blindé, tentait de sauver les meubles binaires tout en priant pour que le blindage tienne le coup.
— Ils sont à la porte, Monsieur le Directeur ! a-t-elle couiné entre deux explosions de serveurs.
— Qu'ils viennent, ces sacs à viande ! a tonné Mirabeau. Je vais leur montrer que la vieille garde ne meurt pas, elle se recycle dans le découpage de traîtres !
Mais en bas, aux grilles de la Piscine, le cirque venait de prendre une dimension cosmique. L'alarme générale, un hurlement de sirène à réveiller un régiment de momies, avait fini par attirer les perdrix du quartier. Et pas n'importe lesquelles.
Une vieille 4L hors d'âge, dont la carrosserie tenait par l'opération du Saint-Esprit et trois couches de peinture écaillée, a pilé devant le camion de maintenance de la C4. La portière passager s'est ouverte avec un bruit de ferraille agonisante.
D'abord, on a vu une paire de godillots qui auraient pu servir de péniches à un bataillon de Marines. Puis, une masse de chair a émergé, une véritable montagne de bidoche, un monument à la gloire du saucisson et du gros rouge. Bérurier. Le Gravos en personne. Cent soixante kilos de muscles et de graisse mêlés, sanglés dans un pardessus qui implorait la pitié.
— Dites donc, San-A ! a braillé le colosse d'une voix qui a fait vibrer les vitres blindées du poste de garde. C'est-y qu'on ferait une petite fête chez les espionnistes sans nous inviter ? Ça pue la poudre et le roussi, j'ai le nez qui me chatouille !
De l'autre côté de la voiture, un type à l'allure de prince de l'asphalte, le cheveu impeccable et le regard qui frise la malice, est sorti avec une élégance insultante. San Antonio.
— Calme ta joie, l'Énorme ! a répondu le commissaire en ajustant son holster. On dirait bien que des malfaisants ont décidé de refaire la décoration de la DGSE sans permis de construire. Regarde-moi ces zigotos devant la grille avec leurs gueules de porte-clés…
Le chef du commando C-4, celui qui s'apprêtait à achever le planton à l'entrée, s'est tourné vers les deux intrus, son fusil d'assaut à la main. — Dégagez, les vieux, ou je vous transforme en passoire !
Bérurier a laissé échapper un rire qui ressemblait à un éboulement de gravats dans une cave. — En passoire ? Toi ? Écoute-moi bien, mon petit gniouf. Si tu me lâches pas ton joujou tout de suite, je te le fais avaler par le mauvais côté, et sans vaseline, s'il te plaît !
Le tueur a voulu faire feu, mais Béru a été plus rapide. Malgré sa masse, le Gravos a bondi comme une ballerine de trois cents livres. Il a balancé un bafre de la main droite, un véritable battoir à linge qui a rencontré la mâchoire du gars. Le bruit a été sec, net : une fracture multiple de la volonté. Le type a décollé sur trois mètres avant de s'écraser contre le mur, les dents en mode puzzle.
— Et d'un ! a jubilé Béru.
Pendant ce temps, San-A sortait son fer avec une grâce de matador. — À nous deux, les enfants du chaos ! On va voir ce que vous avez dans le buffet !
Au quatrième étage, Mirabeau n'en croyait pas ses mirettes. Il avait vu passer des vertes et des pas mures en trente ans de boutique, mais le spectacle qui se jouait en bas, c'était du grand art, du cinoche sans les effets spéciaux.
Bérurier, au milieu de la cour, ressemblait à un ours mal léché à qui on aurait piqué son pot de miel. Il venait de cueillir un deuxième tueur de la C-4 qui tentait de l'ajuster. Le Gravos ne s'est pas embarrassé de fioritures : il lui a balancé une "manchette" maison. Un coup de bras horizontal, lourd comme une poutre de chêne, qui a rencontré le sternum du bonhomme. Le bruit a fait crac, comme une boîte de biscuits sur laquelle on s'assoit, et le type a été projeté contre le camion de maintenance, les yeux révulsés et la cage thoracique en kit.
— Et de deux ! a beuglé l'Énorme. C'est-y pas malheureux de voir des jeunots pareils, tout de noir vêtus comme pour un enterrement, venir troubler la digestion d'un honnête fonctionnaire !
San Antonio, lui, faisait dans la dentelle balistique. Posté derrière la portière de la 4L, il avait déjà logé deux pruneaux dans les pneus du camion pour s'assurer que personne ne se fasse la malle.
— Alexandre ! Surveille tes arrières ! Y'en a un qui essaie de te contourner par les buissons ! a crié le commissaire.
Béru s'est retourné avec une agilité de pachyderme en rut. Il a vu le nettoyeur qui rampait vers lui avec un surin. Il a éclaté d'un rire gras qui a fait trembler son triple menton. — Ah ! Le petit veut jouer au docteur avec son coupe-chou ? Viens voir ton oncle Béru, mon mignon, je vais t'apprendre la politesse !
D'un geste d'une puissance phénoménale, il a empoigné le bras du gars, a fait levier avec son épaule de déménageur, et a envoyé valdinguer le tueur par-dessus le mur d'enceinte. On a entendu un cri qui s'est terminé par un plouf sonore dans un bassin de rétention d'eau.
Pendant ce temps, à l'intérieur, Vauquelin réalisait que son commando de "pros" était en train de se faire démonter par un duo de clowns tragiques. La panique lui serrait le kiki plus fort que le poison. Il a hurlé dans son émetteur : « Montez au quatrième ! Ignorez ces fous, récupérez la clé !
Deux derniers rescapés de la C-4 ont réussi à se faufiler dans le hall d'entrée, évitant les battoirs de Bérurier. Ils ont grimpé les escaliers quatre par quatre, direction le bureau de Léonie.
En haut, Mirabeau avait entendu l'ordre. Il s'est tourné vers Léonie qui tremblait sous son bureau. — Ils arrivent, petite. Mais ne vous en faites pas. On a de la visite de marque en bas, et je parie mon dernier cigare qu'ils ne vont pas nous laisser tomber.
C'est là que le sifflet de San-A a retenti dans la cage d'escalier. — Béru ! Le service d'étage monte ! On va leur faire l'addition ?
— J'arrive, mon petit San-A ! », a répondu le colosse en s'engouffrant dans le hall, faisant craquer le carrelage sous ses pas de titan. Je vais leur ramoner les bronches à ces types, ils vont voir si l'air de Paris est aussi pollué qu'on le dit !
Au quatrième, la porte du bureau a enfin cédé. Les deux derniers tueurs ont déboulé, les yeux injectés de haine. Mais ils n'avaient pas prévu que derrière la porte, il y avait un Mirabeau armé de son coupe-papier de légende… et un Bérurier qui arrivait par les escaliers avec la subtilité d'un bulldozer.
— Messieurs, a dit Mirabeau avec un calme olympien, je crois que vous avez fait une erreur d'étage.
Au même moment, Béru déboulait dans le dos des tueurs. Sa main monumentale s'est refermée sur le crâne du premier, comme on chope une boule de pétanque. — Hop là ! C'est ici la distribution de tartes à la crème ?
Avant de franchir le seuil, San-A a posé une main sur l'épaule de Montagne, son acolyte. — Alexandre, mon gros, fais-nous un tour de propriétaire dans les étages. Faut être sûr qu'aucun de ces oiseaux de malheur ne fait le mort dans un placard à balais.
Mirabeau, qui commençait à piger le mode d'emploi du colosse, a ajouté avec un clin d'œil : « Allez faire un tour au deuxième, Bérurier. C'est là que se trouve la cantine de la piscine. On vient de recevoir une livraison de jambon à l'os et je crois qu'il reste quelques flans au caramel qui n'attendent qu'un connaisseur.
Le regard de Béru s'est illuminé comme le sapin de l'Élysée un soir de Noël. — La cantoche ? Mais fallait le dire tout de suite, Monsieur le Directeur ! Je m'en vais vous inspecter ça avec une conscience professionnelle qui ferait passer un inspecteur du Guide Michelin pour un amateur de fast-food !
Le Gravos s'est engouffré dans l'ascenseur, faisant gémir les câbles dans une plainte métallique déchirante. Arrivé au deuxième, l'odeur du beurre noisette et du graillon l'a guidé mieux qu'un radar de la Marine nationale. Il a poussé les doubles portes de la cuisine et là, le choc des titans a eu lieu.
Derrière les fourneaux trônait la Mère Michu, une cuisinière bâtie sur le modèle des remparts de Carcassonne, aussi large que haute, avec une poitrine qui aurait pu servir de terrain d'atterrissage pour un hélicoptère de la Sécurité civile. Elle maniait une louche de la taille d'une soupière avec une autorité de maréchal d'Empire.
— C'est-y qu'on vient piquer dans mes casseroles ? a-t-elle braillé avec une voix qui sentait bon le terroir et la Gitane maïs.
Béru s'est arrêté net, le nez frémissant. — Pas piquer, ma toute belle ! Admirer ! Je suis le service d'inspection des gourmets. Et à ce que je vois, la marchandise a l'air aussi appétissante que la patronne !
La Michu a lâché un rire qui a fait trembler les piles d'assiettes. — Toi, t'es pas un agent secret, t'es un agent de la faim ! Allez, approche, mon gros plein de soupe, viens goûter à mon civet, tu m'en diras des nouvelles.
Dix minutes plus tard, le civet était une lointaine mémoire et l'ambiance était montée de plusieurs crans. Entre deux rasades de gros rouge tiré du tonneau personnel de la Michu, les mains de Béru avaient commencé à explorer des territoires que la décence réprouve mais que le plaisir encourage.
— Dis donc, le gros, t'as pas que de la gueule, t'as aussi de la pogne ! a roucoulé la cuisinière en se laissant acculer contre le plan de travail en inox.
Béru, échauffé par le vin et la chair ferme de la belle, a décidé qu'il était temps de sortir l'artillerie lourde. Il a déboutonné son pantalon avec une lenteur de magicien qui prépare son plus beau tour. Quand l'engin est apparu, la Michu a failli en lâcher son rouleau à pâtisserie. Le "monstre", digne de la légende, s'est dressé fièrement, massif comme une batte de baseball en titane, avec une vigueur de chêne centenaire.
— Oh la vache ! a soufflé la Michu, les yeux ronds comme des œufs au plat. C'est-y un canon de 75 ou tu es juste content de voir ma sauce Madère ?
Elle ne s'est pas fait prier. Elle s'est jetée dessus avec la faim d'un naufragé qui retrouve la terre ferme. Elle l'a goûté, le bestiau, le faisant reluire avec une ferveur de dévote devant un cierge pascal. Elle l'a enfourné avec délice, s'en servant comme d'un rouleau à pâtisserie interne pour pétrir ses propres envies.
Béru rugissait de plaisir, ses mains de géant pétrissant les miches de la cuisinière pendant qu'elle lui faisait visiter les recoins les plus sombres et les plus humides de son anatomie culinaire. Sur le marbre froid, la température grimpait à vue d'œil. C'était une symphonie de chairs entrechoquées, un combat de titans où le "Suc de Circé" était remplacé par une bonne vieille sueur de France.
Finalement, dans un râle qui a couvert le bruit des friteuses, Béru a libéré sa "crème de français robuste", un jet puissant qui a scellé cette alliance diplomatique entre la police et l'intendance. La Michu, repue et les yeux brillants, a ramassé son tablier en soupirant de bonheur.
— Reviens quand tu veux, mon gros. Pour toi, la cuisine est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Béru a remballé son matériel, a rajusté son pardessus et est ressorti de la cantine avec un sourire de pape en vacances. — Inspection terminée ! Tout est aux normes !
Il a rejoint San-A et Mirabeau qui l'attendaient devant les ascenseurs. — Alors, Alexandre ? C'était sûr ? a demandé le commissaire en fronçant les sourcils.
— Plus que sûr, mon petit San-A ! On peut y aller l'esprit tranquille. Les arrières sont solidement couvertes, et j'ai même eu droit à un petit supplément de crème… pour le moral !
Tandis que le trio s'engouffrait dans l'ascenseur, personne ne remarqua une silhouette immobile à l'autre bout du couloir, dissimulée dans l'ombre d'une alcôve technique.
Une petite blonde oxygénée dont la silhouette, moulée dans un ensemble de cuir noir d'une finesse outrageante, aurait fait passer une pin-up des années 50 pour une sacristine en fin de vie. Elle possédait cette cambrure callipyge qui défie les lois de la pesanteur, le genre de courbe qui vous ferait rater un virage à vélo rien qu'au premier coup d'œil.
Elle portait une oreillette invisible et observait le départ des flics avec un regard vert émeraude, dans lequel, si on regarde de près, on peut y voir la profondeur des forêts sud-américaines, dénuées de toute émotion humaine. Dans sa main, un smartphone crypté affichait en temps réel la progression du virus de Léonie.
— Ici Brûlefer, murmura-t-elle d'une voix de contralto qui aurait pu faire fondre un iceberg. La cible Mirabeau évacue. Le commissaire San-Antonio et son gorille sont dans la place. Ils ont récupéré les fichiers.
Une voix d'homme, grésillante et autoritaire, lui répondit à travers le récepteur :
— Vauquelin veut intervenir avec le commando C-4. Il veut raser l'étage pour effacer les traces.
Un sourire cruel et pourtant imperceptible étira les lèvres de Julie. Elle ajusta son gant de cuir d'un geste sec.
— Dites à ce boucher de Vauquelin de rester à l'attache. S'il bouge un cil sans mon ordre, je lui fais bouffer ses propres tripes à la petite cuillère. On laisse filer les flics. On a besoin qu'ils croient avoir une longueur d'avance. La Chrysalide doit se sentir acculée pour passer à la phase finale.
Elle marqua une pause, ses yeux s'attardant sur la porte de l'ascenseur qui venait de se refermer.
— Je garde un œil sur le petit Belmonte. Il a du flair, celui-là. Trop peut-être. S'il s'approche trop près de la vérité avant l'heure, je m'en occuperai personnellement.
Elle coupa la communication. D'un geste machinal, elle sortit de sa poche une petite clé USB dorée, frappée d'un sigle : un oiseau de proie stylisé, l'emblème de la section 9.
Julie Brûlefer pivota sur ses talons aiguilles et disparut par l'escalier de service, avec la souplesse d'une panthère qui sait que la jungle est à elle.
A suivre...
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