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✦ Maitre_L La Chrysalide Noire XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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La Chrysalide Noire — Chapitre 8 · Episode 8

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Maitre_L
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La Chrysalide Noire

Chapitre 8 · Episode 8

LA CHRYSALIDE NOIRE
 
 ÉPISODE VIII :
Attends un peu, mon bon, ma belle, mon indéfinissable ! Arrête de t'exciter sur la tranche du bouquin et pose tes mirettes deux secondes sur ce que je vais te dévider. Je te sens fébrile, le palpitant en chamade et le neurone qui patine dans la choucroute. Tu te demandes où on en est, pas vrai ? Ton cerveau, c'est comme une passoire à nouilles un soir de réveillon : tout ce qui est liquide se barre et il ne reste que la pâte collante.
Faut dire que t'as pas forcément été gâté par la nature côté caboche, on sent bien que le branchement sur "ON" c'est une option que tes géniteurs ont oublié de cocher à la naissance. Entre l'agent Belmonte qui joue les étalons dans les bureaux et la petite Soline qui s'occupe de la tuyauterie présidentielle, t'as perdu le fil.
Mais non, espèce de mollusque intellectuel ! Pour que tu comprennes bien comment ce rat de Vauquelin a réussi à nous filer entre les pattes, faut qu'on fasse une petite marche arrière. Un flashback, comme ils disent à Hollywood, sauf que là, ça sentira pas le pop-corn, mais la sueur de bras et le caoutchouc cramé.
Remonte ton pantalon, réajuste ton dentier et essaie de suivre : on revient au boulevard Mortier. On est devant la piscine. Le Vieux Mirabeau est en train de suer de la moustache dans son bureau blindé, et nous, on déboule avec la 4L. C'est le moment où la réalité va rattraper la fiction avec la délicatesse d'un coup de tête de l'Énorme.
T'y es ? Ton cerveau est enfin sur la fréquence ? Bon, alors on y va.
 
 
Vauquelin jubilait dans sa cabine. Par la vitre, il voyait le chef de son commando, un grand escogriffe avec une gueule de porte de prison, braquer son fusil d'assaut sur le malheureux planton de l'entrée. C'était propre, c'était net. Il s'apprêtait à lui transformer le buffet en passoire à thé, sans même un "pardon, monsieur".
C'est alors qu'une 4L, plus bringuebalante qu'une brouette de ferrailleur en fin de carrière, a déboulé dans un hurlement de pneus.
Vauquelin a vu un type à la mèche impeccable — un certain San-Antonio, pour ceux qui dorment au fond de la classe — passer son bras par la portière avec une grâce de matador qui aurait fait mouiller une carmélite. PAN ! PAN ! Deux pruneaux de gros calibre sont venus loger leur tendresse de plomb direct dans les gommes du camion. Le véhicule s'est affaissé comme un vieux canasson qu'on vient de piquer, secouant le bon docteur comme un prunier de fin de saison.
— Nom de Dieu ! a bafouillé Vauquelin en se cramponnant au tableau de bord.
Le vacarme de l'alarme de la piscine a commencé à déchirer l'air. Un hurlement strident à vous décoller la pulpe du fond. À ce niveau-là de boucan, j'te jure que même le Pape, dans son confessionnal du Vatican, l'aurait entendu ! Et je parierais ma dernière cartouche que le Saint-Daron n'était pas seul dans sa boîte à prières ; y'avait sûrement une petite sœur de la Charité, zélée comme pas deux et la cornette de travers, en train de lui astiquer le goupillon avec une dévotion toute biblique. On prie comme on peut pour sauver son âme, pas vrai ?
Mais pour Vauquelin, le spectacle tournait au carnage. Il a vu l'énorme masse de viande qui accompagnait le flicaillon — un nommé Bérurier — bondir hors de la guimbarde comme une ballerine de trois cents livres.
Bérurier a laissé échapper un rire qui ressemblait à un éboulement de gravats. 
— En passoire ? Toi ? Écoute-moi bien, mon petit gniouf. Si tu me lâches pas ton joujou tout de suite, je te le fais avaler par le mauvais côté, et sans vaseline, s'il te plaît !
Le tueur a voulu faire feu, mais l'énorme a balancé un bafre de la main droite, un véritable battoir à linge qui a rencontré la mâchoire du gars. Le bruit a été sec, net : une fracture multiple de la volonté. Le type a fait trois fois le tour de son slip avant de décoller sur trois mètres pour s'écraser contre le mur, les dents en mode puzzle.
Puis, le second gorille a tenté de l'ajuster. Le Gravos lui a balancé une "manchette" maison. Un coup de bras horizontal, lourd comme une poutre de chêne. Vauquelin a entendu le "crac", comme une boîte de biscuits sur laquelle on s'assoit, quand la cage thoracique du type est passée en mode kit de survie contre le flanc du camion.
C'en était trop pour le docteur. Profitant que les deux flics commençaient à s'enfoncer dans le hall pour aller voir si Mirabeau n'avait pas trop la moustache en bataille, il a joué la fille de l'air. Il s'est glissé hors de la cabine par la portière passager, rasant le bitume comme un rat d'égout en plein jour.
Vauquelin s'est jeté sur la banquette arrière de la berline noire comme un sac de charbon. Moteur hurlant, la voiture a décroché dans un nuage de gomme brûlée, laissant derrière elle le cadavre de ses ambitions au boulevard Mortier. Mais le pire n'était pas les deux flics qui venaient de transformer ses gardes du corps en viande froide. Non, le pire, c'était l'écran de son téléphone qui se mettait à clignoter.
C'était Elle. La Ténébreuse. La cheffe.
Il a décroché d'une main tremblante, l'oreille collée à l'appareil comme s'il s'attendait à ce qu'une décharge électrique en sorte. Et il n'a pas été déçu.
— Vauquelin ! Espèce de déchet de laboratoire ! a hurlé une voix de femme, aussi tranchante qu'un scalpel rouillé. On me rapporte que le boulevard Mortier ressemble à une foire du Trône qui aurait mal tourné ! Où est la citerne ? Où est le Suc de Circé ?
— Madame… J'ai eu un imprévu… deux flics, des types sortis de nulle part, une 4L…
— Une 4 L ? Tu es en train de me dire que le destin de la Chrysalide a été stoppé par une guimbarde de collection et deux perdreaux de l'estrade ? Écoute-moi bien, petit avorton à lunettes : si tu ne redresses pas la barre immédiatement, ce n'est pas ta carrière que je vais liquider, c'est ta carcasse. Je vais te faire regretter d'avoir un système nerveux !
Elle hurlait, elle l'insultait, elle lui promettait des supplices qui auraient fait bégayer un inquisiteur espagnol. Et là, le drame. Malgré la panique, malgré la sueur acide qui lui piquait les yeux, Vauquelin a senti un frisson familier lui remuer les entrailles. Ce ton autoritaire, cette haine pure dans la voix… ça lui foutait une érection. Une petite trique de condamné, nerveuse et honteuse, qui venait pointer le bout de son nez dans son pantalon de tergal.
« Pas maintenant, sale bête, pas maintenant ! » s'est-il engueulé intérieurement en essayant de penser à des trucs dégoûtants comme une fin de mois à la Sécu.
Il était coincé entre deux feux : les pastilles de plomb des flics qui allaient finir par le retrouver, et la fureur de sa maîtresse qui pourrait l'écorcher vif avec un simple coup de fil. S'il ne la jouait pas fine, il finirait avec du plomb dans des endroits où la nature n'a prévu aucun orifice de rangement.
— Je vais rectifier le tir, madame, je vous promets que je vais tout arranger !
— Tu as intérêt, Vauquelin. Ou la prochaine fois que je te vois, ce sera pour tester l'efficacité de ta propre toxine sur tes testicules.
Elle a raccroché. Le silence qui a suivi était plus lourd qu'un couvercle de cercueil. Vauquelin a desserré sa cravate, a jeté un regard par la lunette arrière pour vérifier qu'aucune 4L ne pointait son nez, et a murmuré au chauffeur : 
— Écrase le champignon. On a un rendez-vous avec l'Histoire… et avec la mort.
 
 
 le souffle court. Après s'être fait ramoner les oreilles par la Ténébreuse, voilà que son téléphone se remet à vibrer. Cette fois, c'est l'autre "boss", celui qui ne sait rien mais qui gueule plus fort que tout le monde : Adrien Vauthier.
Le docteur a décroché, la voix tremblante, alors que la bagnole grillait un feu rouge pour s'arracher de Mortier.
— Vauquelin ? Nom de Dieu, vous foutez quoi ? a hurlé le candidat favori des sondages. On a rendez-vous pour boucler la logistique du Zénith ! Dans quarante-huit heures, j'ai dix mille personnes qui m'attendent et vous brillez par votre absence ! C'est ça votre sens des responsabilités ?
— Monsieur le candidat… Je suis sincèrement désolé… J'ai un… un empêchement familial de dernière minute. Une urgence absolue. Je ne pourrai pas honorer notre briefing de ce soir.
— Un empêchement ? Maintenant ? Mais vous n'êtes qu'un petit fonctionnaire sans envergure, Vauquelin ! Si ce meeting foire parce que vous avez décidé de jouer les infirmières pour votre vieille tante, je vous garantis que votre carrière politique va s'arrêter net avant même d'avoir commencé ! Vous me plantez au moment crucial ? Vous n'êtes qu'un incapable, un rat de bibliothèque qui panique dès que le vent se lève ! Soyez au QG demain à la première heure, ou ne revenez jamais !
CLAC.
Vauthier avait raccroché, persuadé de n'avoir fait que recadrer un subalterne un peu mou du genou.
Vauquelin est resté là, le téléphone à la main, les yeux injectés de sang. La sueur qui coulait sur son front n'était plus celle de la peur, c'était celle d'une haine noire, visqueuse, qui lui remontait de la gorge.
— Putain de bordel de merde…, a-t-il murmuré, la mâchoire serrée à s'en péter l'émail.
Il a balancé le téléphone contre la portière.
— Ils n'ont pas fini de m'engueuler, ces cons-là ? Me faire chier comme si j'étais un clébard qui a fait une léchouille de travers à la voisine ? « Petit incapable », « petit rat »… Il me prend pour son larbin de campagne, l'autre futur président de mes deux ! Il croit que je m'occupe de ses chaises et de ses micros ?
Il a serré les poings, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes.
— Je ne suis pas un gniouf, moi ! Je suis un tueur, un vrai, un tatoué ! C'est ma formule qui va le porter au pouvoir ou le transformer en porc, et il me traite comme une merde de caniche ! Ils vont tous me le payer, et cher ! Vauthier en premier, avec son ton méprisant de premier de la classe. Je vais lui montrer ce que c'est qu'un "rat" quand il décide de mordre à la gorge !
Il a relevé la tête vers le chauffeur, un rictus dément aux lèvres.
— Écrase le champignon ! On va à Choisy. Puisque le "Grand Homme" veut de l'efficacité, je vais lui en donner. On va leur servir un bouillon qu'ils vont pas oublier de sitôt. Paris va ramper, et moi, je vais enfin être le seul maître du jeu !
 
Vauquelin s'était enfoncé dans le cuir de la berline, les yeux rivés sur les essuie-glaces qui battaient la mesure d'une pluie fine et grasse, une de ces pluies parisiennes qui ne lavent rien mais qui étalent la crasse. Derrière lui, le boulevard Mortier s'éloignait, mais le hurlement de l'alarme de la piscine résonnait encore dans ses tempes comme un acouphène vengeur.
Il regardait les passants sur les trottoirs, ces ombres anonymes qui rentraient du boulot, le pain sous le bras, l'œil morne, branchés sur leur existence de cloportes. Il avait envie de baisser la vitre et de leur hurler : 
—Profitez bien de votre dernière pression ! Demain, vous pisserez du sang et de la bile ! 
Le chauffeur, un muet qui conduisait avec la raideur d'un macchabée, ne jetait pas un regard dans le rétro. Il n'y avait que le ronronnement du moteur et l'odeur du sapin désodorisant qui pendouillait au rétro, un parfum de synthèse qui filait la nausée au docteur.
— Vous avez le lot B-12 ? a fini par lâcher Vauquelin, brisant le silence de plomb. 
— Dans l'entrepôt Sud, Doc. Tout est sous scellés. Marco garde l'entrée.
Marco. Le simple nom faisait vibrer une corde sensible chez le binoclard. Il se revoyait, gamin chétif, martyrisé dans les cours de récré par des types qui ressemblaient à ce colosse. Aujourd'hui, il les payait. Il était le cerveau, ils étaient les muscles. C'était une revanche acide, une inversion des pôles qui lui filait des fourmillements dans le bas-ventre.
La voiture a quitté les grands axes pour s'enfoncer dans les replis lépreux de la banlieue Sud-Est. Choisy-le-Roi. Ses hangars désaffectés, ses terrains vagues où la rouille est reine. C'est là, au milieu du néant industriel, que la Chrysalide avait tissé sa toile la plus toxique.
Le chauffeur a braqué vers une ruelle sombre, bordée de palissades taguées. Au bout, une masse de béton aveugle se dressait : l'ancienne station de relevage. Un bâtiment qui ne figurait plus sur aucun plan récent, oublié de tous, sauf de ceux qui préparaient la fin du monde.
— On y est, a dit le chauffeur en coupant le contact.
Vauquelin n'est pas descendu tout de suite. Il a pris le temps de rajuster ses lunettes, de lisser ses rares cheveux mouillés de sueur. Il se sentait comme un général avant la bataille, ou plutôt comme un dieu maléfique sur le point de presser le bouton "Delete".
Il est sorti de la caisse. L'air était froid, chargé d'une odeur de gasoil et de vase venant de la Seine toute proche. C'est là qu'il a vu Marco, planté devant la porte métallique comme un cerbère des temps modernes. Le faisceau d'un projecteur balayait la zone, découpant la carrure du mercenaire dans l'obscurité.
Il a senti son cœur rater un battement. Ce n'était plus seulement de la peur, c'était une fascination morbide pour cette force brute qu'il s'apprêtait à dompter, à sa manière.
— Marco… murmura-t-il en s'avançant dans la lumière crue.
 
Vauquelin s'est avancé vers la silhouette qui montait la garde au pied de l'énorme cuve. C'était un gars nommé Marco. Un bloc de muscles de l'Europe de l'Est, le genre de type qui semble avoir été sculpté dans du granit par un sculpteur aveugle et en colère. Il portait un treillis noir qui moulait des cuisses de taureau et un débardeur qui laissait voir des tatouages de taulard sur des bras épais comme des jambons de Parme.
Marco n'a pas bougé quand le docteur s'est approché. Il dégageait une odeur de cuir, de tabac fort et de graisse à fusil. Une odeur d'homme, de vrai, qui a fait vriller les derniers neurones sains de Vauquelin.
— Tout est prêt, Marco ? a demandé le docteur, sa voix n'étant plus qu'un murmure rauque.
— On attend ton signal, Doc, a répondu le géant avec cet accent slave qui vous râpe les tympans. Les vannes sont sous pression.
Vauquelin a levé les yeux vers le mercenaire. Le contraste était saisissant : le petit binoclard chétif et livide face à cette montagne de virilité brute. Une pulsion a traversé le docteur, plus violente que la toxine qu'il avait dans les veines. Il s'est approché, jusqu'à ce que son torse frêle touche la poitrine d'acier de Marco.
— Tu sais, Marco… On va détruire ce monde de merde, a soufflé Vauquelin en posant une main tremblante sur le biceps du garde. Et après, on sera les maîtres. On n'aura plus besoin de ramper devant les Vauthier ou les Ténébreuses.
Marco a baissé les yeux sur le petit homme. Il a vu la folie, mais il a vu aussi le désir désespéré, affamé. Il a lâché son arme, qui est restée pendue à sa sangle, et a attrapé Vauquelin par la nuque avec une main qui aurait pu lui broyer les vertèbres.
— Tu parles trop, Doc, a grondé le géant.
D'un geste brusque, il l'a plaqué contre la paroi glacée de la citerne. Le choc a fait claquer les dents de Vauquelin, mais le plaisir a été instantané. Marco ne faisait pas dans la dentelle. Il a arraché la chemise du docteur, faisant sauter les boutons comme des confettis de misère, avant de s'attaquer à sa ceinture.
Vauquelin a laissé échapper un cri étouffé quand il a senti les mains calleuses du mercenaire pétrir sa chair. C'était une lutte, une parade sauvage. Le garde a retourné le docteur comme une crêpe, l'écrasant contre l'acier froid. Marco a déboutonné son propre treillis, libérant un matériel de guerre .
Le docteur a senti l'invasion, brutale, totale. Il n'y avait pas de préliminaires, pas de douceur, juste la puissance d'un bélier qui défonce une porte de grange. Vauquelin a mordu le bord de la citerne pour ne pas hurler. L'acier vibrait sous les coups de boutoir du Slave. À chaque assaut, le docteur voyait des étoiles, son cerveau projetant des images de Paris en flammes, de cadavres jonchant les rues, de lui-même trônant sur un tas de cendres.
C'était une symphonie de douleur et de jouissance. La sueur de Marco coulait sur le dos de Vauquelin, se mélangeant à l'huile qui suintait des pompes hydrauliques. Dans ce hangar qui puait la mort programmée, la vie s'exprimait avec une fureur animale. Le mercenaire ne s'arrêtait pas, il labourait le docteur avec une régularité de métronome, ses mains de géant s'enfonçant dans les hanches de sa proie.
Finalement, dans un grondement qui a fait vibrer les cuves, le barrage a rompu. Marco a libéré sa charge avec la force d'un canon de DCA, s'effondrant sur le dos de Vauquelin qui tremblait de tous ses membres.
Le silence est revenu, seulement troublé par le cliquetis du métal qui refroidit. Le garde s'est reculé, a remonté son froc sans un mot, et a repris son arme. Il était redevenu le pro, le tueur.
Vauquelin, lui, est resté appuyé contre la citerne, les lunettes de travers, le souffle court. Il a redressé ses vêtements en lambeaux avec un petit rire nerveux.
— Parfait…, a-t-il murmuré. C'était le baptême qu'il me fallait. On va pouvoir ouvrir les vannes, Marco. Paris a soif. On va leur donner à boire.
Vauquelin s'écarta de la citerne, les jambes encore un peu flageolantes, mais l'esprit plus acéré qu'un rasoir de barbier. Marco, lui, avait déjà repris sa pose de statue de sel, le regard vide, indifférent à la tempête qu'il venait de déclencher dans les entrailles du docteur.
— Vérifie les injecteurs du secteur 4, Marco, ordonna Vauquelin d'une voix qu'il voulait ferme malgré le tremblement de ses mains qui boutonnaient sa chemise en lambeaux. Je ne veux pas qu'un seul litre de ce nectar se perde dans les égouts avant d'avoir touché le réseau principal.
Il se dirigea vers le poste de commandement improvisé au fond du hangar : une table de camping sur laquelle trônait un ordinateur durci, relié par un faisceau de câbles à la gueule d'acier de la citerne. Dans un coin de sa tête, l'image de Marco — de sa puissance brute, de son odeur de cuir et de cette invasion sauvage — tournait en boucle comme un film pornographique rayé. Ça le brûlait, ça lui donnait une assurance qu'il n'avait jamais eue. 
Ses doigts coururent sur le clavier avec une agilité de pianiste démoniaque. Les graphiques s'affichèrent en vert fluo sur l'écran sombre. Les pressions montaient, les vannes de sécurité étaient court-circuitées une à une. Le Suc de Circé bouillonnait virtuellement dans les tuyaux, n'attendant plus que le clic final.
Avant de commettre l'irréparable, il sortit son deuxième téléphone, celui qui ne servait qu'à une seule personne. Il composa le numéro, le cœur battant à tout rompre.
— C'est fait, murmura-t-il quand la communication fut établie. Tout est prêt à Choisy. Le déversement peut commencer.
Un long silence accueillit ses paroles, troublé seulement par des bruits de succion et des râles étouffés à l'autre bout de la ligne. Puis, la voix de la Ténébreuse tomba, lourde, moite, chargée d'un mépris souverain.
— C'est pas trop tôt, Vauquelin…, grogna-t-elle. Tu m'interromps dans un moment autrement plus intéressant que tes jérémiades de laborantin.
Vauquelin entendit un claquement de chair, un bruit de fessée bien sentie, suivi d'un rire masculin grave et puissant.
— Tu entends ça, petit avorton ? reprit-elle, le souffle court. Je suis en train de me faire brouter par un mec, un vrai, un type qui a de la viande sur les os et du répondant entre les jambes. Pas une espèce de mollusque malingre dans ton genre qui sue de la raie dès qu'on hausse le ton. Alors fais ton boulot convenablement pour une fois. Valide ce putain de programme et essaie de te rendre utile, ça te changera de tes habitudes de rat d'égout.
Elle raccrocha brusquement. Vauquelin resta pétrifié, le téléphone pressé contre son oreille. L'humiliation coulait en lui comme un acide, mais elle se mélangeait à l'excitation que Marco lui avait laissée. 
Il imaginait la Ténébreuse, offerte, soumise à une force qu'il ne posséderait jamais, mais qu'il pouvait détruire par un simple geste.
— Salope… siffla-t-il, un rictus dément déformant ses traits.
Il se tourna vers l'écran. Le curseur clignotait sur le bouton "EXÉCUTER". C'était l'heure. Paris allait payer pour ses ricanements, pour son mépris, pour sa beauté insultante.
D'un coup sec, il frappa la touche Entrée.
Dans le hangar, un gémissement métallique s'éleva, suivi d'un grondement sourd. Les pompes hydrauliques s'ébrouèrent, les manomètres s'affolèrent. Derrière les parois de la citerne, le Suc de Circé s'élança dans les conduits de sortie, s'engouffrant vers le réseau d'eau potable de la capitale.
— À votre santé, messieurs-dames, ricana Vauquelin en voyant les jauges se vider.
Le poison était lâché. Dans quelques heures, les premiers foyers de Choisy, d'Alfortville puis de Paris même verraient leur eau prendre ce goût métallique imperceptible, prélude à une folie collective que même la DGSS ne pourrait pas contenir.
Vauquelin se rassit, épuisé mais triomphant. Il jeta un regard vers Marco, qui n'avait pas bougé d'un pouce. Le monde pouvait bien s'écrouler, le rat venait de mordre.
À quelques encablures de l'usine, dans un petit pavillon de Choisy qui sentait encore la cire et le ragoût de la veille, la réalité rejoignait la fiction dans un joyeux désordre de draps froissés.
Lui, c'était un genre d'Hercule de foire, un grand baraqué avec des pectoraux en plaques de blindage et des cuisses à faire pâlir un pilier de rugby. Mais la nature, cette garce ironique, avait dû manquer de matière première au moment de finir l'ouvrage. Côté braguette, c'était la portion congrue. Une petite chose timide qui semblait s'excuser d'être là, loin de l'équipement lourd qu'on aurait pu espérer au vu de la carrosserie.
Elle, une petite souris menue avec des seins ronds comme des pommes d'api et une peau de pêche, faisait ce qu'elle pouvait. Elle le suçait avec une application de bénédictine, mais elle était loin de s'étouffer la gueuse ! Elle aurait pu chanter la Marseillaise avec le bazar en bouche sans rater une seule note. Quand il la prenait en missionnaire, elle devait l'aider un peu du bout des doigts, histoire de trouver le chemin, sinon elle ne ressentait même pas un courant d'air dans sa boîte à plaisir.
Alors, pour compenser, elle fermait les mirettes. Elle partait dans ses rêves, là où les types avaient des queues de pur-sang, des engins de chantier qui vous ramonent les neurones et vous font monter aux rideaux en deux-deux. Elle s'imaginait transpercée, comblée, explorée jusqu'à la glotte par une colonne de chair brûlante. Et là, portée par ses fantasmes de gros calibre, elle a commencé à grimper vers les cimes de l'extase.
C'est le moment que le colosse a choisi pour lâcher les vannes. Et là, mes aïeux, on n'était plus dans le tuyau de six ! C'était pas piqué des hannetons. Une digue a cédé, une vanne a lâché, un barrage a craqué ! Le mec lui a foutu un bon demi-litre de foutre sur le bide, une marée blanche, épaisse, démoniaque, qui n'en finissait plus de sortir. Y'en avait partout : sur ses petits seins, sous son dos, ça coulait du lit, ça s'infiltrait entre les lattes du plancher comme une crue de la Seine en plein hiver.
— Nom de Dieu ! a bafouillé la petite en voyant le désastre. Demain, la cavé va être inondée,  je suis bonne pour faire une déclaration de dégât des eaux, c'est sûr ! 
Elle se voyait déjà obligée de sucer son assureur pour pas qu'il la radie après un sinistre pareil. Il a fallu deux rouleaux de Sopalin complets pour colmater la brèche et éponger le gros du tsunami.
Une fois la vidange terminée et le champ de bataille à peu près assaini, ils se sont traînés jusqu'à la cuisine, assoiffés par cette performance digne des records du monde. Le colosse a ouvert le robinet. L'eau semblait saine, claire, innocente sous la lumière blafarde du néon.
Ils ont rempli deux grands verres. Ils ont bu cul-sec, pour étancher la soif de leurs corps épuisés.
L'eau était fraîche. Mais à peine la dernière gorgée franchie, un goût métallique imperceptible, une petite note d'ozone et de cuivre, est resté sur leur langue. Dans leurs veines, les molécules du Suc de Circé commençaient déjà leur danse macabre. Le poison de Vauquelin venait de trouver ses premières cibles, au milieu des restes de Sopalin et des rêves de gros braquemarts.
Le premier signe, ce fut un sifflement dans les oreilles, comme si une locomotive entrait en gare dans leur boîte crânienne. Le colosse a lâché son verre qui s'est fracassé sur le carrelage. Il a voulu dire un truc, mais sa langue, soudainement gonflée comme une éponge à récurer, refusait de coopérer. Ses muscles, ces plaques de blindage dont il était si fier, ont commencé à se nouer sous sa peau dans une série de spasmes électriques, le transformant en une marionnette désarticulée.
La petite, elle, s'est effondrée contre le frigo, les mains portées à sa gorge qui semblait se refermer sur un tison ardent. Ses yeux se sont injectés de sang, les vaisseaux éclatant les uns après les autres jusqu'à ce que son regard ne soit plus qu'une paire de billes écarlates.
C'est là que le carnage est devenu total. Une hémorragie foudroyante, une déferlante de rouge qui ne demandait plus la permission.
Le sang a jailli de leurs bouches dans un vomissement de rubis noir, maculant le lino de la cuisine. Mais le poison de Vauquelin avait un humour plus macabre encore. Il s'attaquait aux zones de plaisir, là où la chair avait palpité quelques minutes plus tôt. Le petit attribut du géant, encore souillé de sa propre démesure, s'est mis à pleurer des larmes de sang, un flux régulier qui tachait ses cuisses de marbre. De l'autre côté, la petite souris a senti une chaleur poisseuse lui inonder l'entrejambe. Sa "boîte à plaisir", son temple du désir, s'était transformée en fontaine de pourpre, le sang s'échappant de ses entrailles dans un râle de fin du monde.
Ils ont agonisé là, sur le sol froid de la cuisine, mêlant leur sang à la mare de foutre et de Sopalin qui n'avait pas encore eu le temps de sécher. Leurs corps s'entrechoquaient dans une ultime convulsion, un dernier tango de mort où chaque muscle se déchirait de l'intérieur. Un dernier souffle, un dernier gargouillement de gorge tranchée, et le silence est retombé sur le pavillon de Choisy.
La Chrysalide venait de mordre. Et Paris n'avait pas encore fini d'avoir soif.
 
À suivre…
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L'épisto à l'air
8 février 2026 à 11:13
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