Chapitre 15 — Les mots
Le mercredi suivant, Elsa ne prit pas de culotte propre. Le geste fut si simple qu’il la fit sourire. Elle posa sur le lit son maillot noir, une serviette, un tee-shirt, un pantalon souple pour le retour ; sa main s’arrêta devant le tiroir des sous-vêtements puis le referma. Une semaine plus tôt, elle avait suivi Camille presque sur un coup de tête. Cette fois il n’y avait ni oubli ni imitation. La journée entière n’en devint pas pour autant une attente. À l’université, Nina occupa beaucoup plus sûrement ses pensées. Leur couple prenait une forme visible par détails : Nina buvait dans son café sans demander, écrivait dans la marge de ses cours, arrivait parfois derrière elle pour l’embrasser sur la joue. Le mot « copine » circulait maintenant entre elles avec une facilité qui n’était pas encore tout à fait celle d’Elsa, mais qui le devenait.
Cette facilité connut pourtant un accroc. À la sortie d’un amphithéâtre, Nina l’embrassa rapidement sur la bouche au moment où deux garçons de leur groupe passaient derrière elles. Elsa recula presque sans y penser. Le mouvement ne dura qu’une seconde, mais Nina le sentit. Elle ne fit pas de scène ; elle remit simplement son sac sur son épaule et continua à marcher avec une petite distance inhabituelle. Elsa comprit alors que sa gêne, même involontaire, pouvait être reçue comme un refus. Elle mit plusieurs rues à trouver quoi dire. Finalement elle prit la main de Nina. « Ce n’est pas toi », murmura-t-elle. La phrase était maladroite mais Nina comprit. Elsa expliqua qu’elle avait encore parfois le réflexe de vérifier qui regardait avant de se souvenir qu’elle n’avait rien à cacher. Nina répondit qu’elle pouvait le comprendre, mais qu’elle avait besoin de savoir qu’Elsa ne regrettait pas d’être avec elle. Elsa serra ses doigts. Elle ne regrettait pas. Elle était seulement en retard sur sa propre vie.
À dix-huit heures, elle retrouva Camille devant la piscine. Rien ne fut dit du mercredi précédent. Les cabines individuelles étaient presque toutes occupées et elles rejoignirent naturellement le vestiaire collectif. Elsa remarqua surtout qu’elle ne se plaçait plus systématiquement de biais lorsqu’elle se changeait. Nina avait contribué à cela sans le savoir : être désirée par elle avait rendu moins urgent le besoin de dissimuler chaque centimètre de peau. Elle ôta son pull, son tee-shirt, son soutien-gorge, puis son pantalon sans la stratégie compliquée qu’elle employait autrefois. Quand elle releva la tête, Camille était déjà nue à quelques pas. Elsa regarda. Non plus par accident, mais parce qu’elle en avait envie. Elle suivit la ligne de sa poitrine, la taille, le ventre plus athlétique, les hanches, puis ses fesses lorsqu’elle se tourna vers le banc. Quand Camille se pencha pour prendre son maillot, Elsa aperçut de nouveau son pubis et détourna les yeux seulement lorsqu’elle sentit qu’elle risquait d’être surprise. Ce regard lui donnait un plaisir très différent de celui qu’elle connaissait avec Nina : avec Nina elle pouvait toucher, demander, recommencer ; avec Camille presque tout demeurait dans cette distance où voir devenait déjà beaucoup.
La séance fut bonne. Elsa nageait assez pour que Camille puisse réellement lui demander de travailler. Après la douche, elles s’habillèrent sans hâte. Camille retira son maillot devant elle et Elsa se permit encore quelques secondes de regard, davantage sur ses fesses et sur la façon dont l’eau dessinait le creux de son dos que sur ce qu’elle avait aperçu plus intimement. Elle se surprit à connaître maintenant certains détails du corps de Camille : la différence de teinte laissée par le maillot, une petite marque près de la hanche, la façon dont sa poitrine changeait lorsqu’elle levait les bras pour nouer ses cheveux. Cette connaissance restait silencieuse et presque clandestine. Elsa enfila ensuite son tee-shirt puis son pantalon directement sur la peau. Camille, qui cherchait quelque chose au fond de son sac, leva les yeux. Son regard passa du pantalon au sac ouvert, comme si elle vérifiait l’absence de sous-vêtement propre. Elsa se mit à rire. Camille comprit immédiatement et remit elle-même sa culotte propre au fond du sac. Le geste suffit.
Dehors, le pantalon souple d’Elsa produisait une sensation intermédiaire entre la robe et le jean. Rien de la fraîcheur du Luxembourg, beaucoup moins de frottement que le denim ; seulement le tissu directement présent contre la peau. Elle marcha plusieurs minutes avant de dire que c’était agréable mais qu’elle avait finalement davantage de sensations en jean. Camille répondit presque aussitôt que, si elle voulait vraiment des sensations, il lui restait toujours l’œuf vibrant. Le silence qui suivit fut minuscule. Camille venait manifestement d’entendre sa propre phrase. Elle détourna la tête, remonta inutilement la fermeture de son blouson et marmonna qu’elle n’aurait jamais dû lui dire ça.
Elsa s’arrêta presque au milieu du trottoir. Toute sa curiosité revint d’un coup. Qui ? Quoi ? Comment ? Depuis quand ? Pourquoi ? Est-ce que Jean… ? Camille accéléra le pas en riant malgré elle et lui annonça qu’elle ne saurait rien. Absolument rien. Plus elle refusait, plus Elsa trouvait la situation irrésistible. Depuis leur rencontre, Camille avait presque toujours été celle qui parlait du corps sans rougir tandis qu’Elsa cherchait où regarder. Voir les rôles s’inverser avait quelque chose de délicieux. Elsa inventa des questions de plus en plus absurdes uniquement pour prolonger son embarras. Camille finit par s’arrêter, posa les deux mains sur ses épaules et déclara avec un sérieux théâtral : « Tu ne sauras rien. Et si tu continues, je nie même l’existence de l’objet. » Elsa éclata de rire. Camille aussi. Le geste sur ses épaules ne dura qu’une seconde de plus que nécessaire avant que les mains se retirent.
Elles se réfugièrent sous l’auvent d’un café lorsqu’une pluie fine commença. Devant deux boissons chaudes, Elsa tenta encore une question. Camille leva un doigt avant même qu’elle ait terminé. L’affaire était classée. Elsa promit de respecter ce secret dont elle ne connaissait précisément rien, ce qui les fit rire de nouveau. Elle aimait cette complicité parce qu’elle ne demandait aucune explication. L’objet comptait moins que le fait qu’il existât quelque part dans l’histoire de Camille, peut-être dans celle de Jean, et que Camille se soit trahie une seconde devant elle.
Après un silence, Camille regarda leurs sacs et demanda si elles étaient en train d’inventer une règle. Elsa prétendit ne pas comprendre. Deux mercredis successifs, remarqua Camille, commençaient pourtant à ressembler à une habitude. Elsa demanda ce qui se passerait en janvier, lorsqu’il ferait cinq degrés, qu’elles porteraient des pantalons épais et des manteaux. Camille répondit qu’une règle qui ne s’appliquait que lorsqu’il faisait beau n’était pas une règle mais une préférence saisonnière. L’idée les fit rire, puis resta. Elles décidèrent sans cérémonie qu’après la piscine du mercredi elles ne remettraient pas de culotte pour rentrer, quelle que soit la météo et quelle que soit la tenue. Pas de défi, pas de sanction si l’une changeait d’avis. Simplement leur règle du mercredi.
La semaine suivante confirma qu’elle existait. Elsa choisit un jean épais, un pull et des baskets. Après la douche, elle enfila le denim sur sa peau encore chaude, leva les yeux vers Camille et vit que celle-ci avait fait la même chose avec un pantalon de toile sombre. Aucun commentaire ne fut nécessaire. Dans la rue, le jean rendait la sensation beaucoup plus présente que la robe : le tissu frottait directement contre les fesses et l’intérieur des cuisses, puis se déplaçait légèrement entre les jambes à chaque pas. Elsa découvrit rapidement que certains mouvements, monter une marche ou accélérer pour traverser, rendaient le contact assez précis pour lui faire retenir un sourire. Elle pensa une seconde à l’œuf vibrant et regarda Camille. Celle-ci comprit sans qu’un mot soit prononcé et lui lança un regard suffisamment sévère pour qu’Elsa se mette à rire. Ce fut la seule allusion. Le jeu n’avait pas besoin d’être commenté davantage ; le simple fait qu’elles sachent toutes les deux ce que leurs vêtements touchaient directement suffisait désormais à charger la marche d’une complicité nouvelle.
Nina, pendant ce temps, commençait à laisser des traces dans la chambre sous les toits : une pince à cheveux sur la table, un tee-shirt sur le dossier d’une chaise, un chargeur oublié, puis bientôt une petite trousse de toilette qui resta deux jours sans que personne décide officiellement qu’elle avait le droit d’être là. Leur intimité physique progressait de la même façon. Elles avaient cessé de traiter chaque geste comme une première fois. Nina pouvait venir se glisser derrière Elsa pendant qu’elle se déshabillait, embrasser sa nuque et poser les mains sur ses seins sans que celle-ci se raidisse. Elsa connaissait désormais les endroits du corps de Nina qui demandaient de la douceur et ceux où elle préférait au contraire une main plus ferme. Elle avait appris à lire certaines réactions avant les mots : la respiration qui changeait, les cuisses qui se rapprochaient, la façon dont Nina lui prenait parfois la main pour la déplacer de quelques centimètres. Nina apprenait Elsa de la même manière. Elle savait que ses mamelons étaient presque un raccourci vers tout le reste de son corps, mais aussi qu’une caresse trop directe pouvait devenir presque trop intense ; elle avait découvert que l’intérieur de ses cuisses, que personne n’avait jamais particulièrement remarqué, la faisait frissonner longtemps avant qu’un geste devienne réellement intime. Elles ne réussissaient pas tout. Certaines nuits l’une voulait davantage que l’autre ; parfois elles s’arrêtaient parce qu’elles étaient fatiguées, parfois parce qu’un geste ne plaisait pas. Cette possibilité de dire non, ou pas comme ça, rendait les oui beaucoup plus simples.
Une nuit, Nina demanda à Elsa de lui montrer elle-même ce qu’elle aimait. La question la gêna davantage que toutes les caresses précédentes. Elle n’avait jamais eu à expliquer son propre plaisir autrement qu’en réagissant. Nina attendit. Elsa finit par prendre sa main et la guider, d’abord vers sa poitrine, puis plus bas, avec une lenteur qui les fit toutes deux sourire. À son tour, Nina lui montra ce qui fonctionnait pour elle. Elles rirent de la différence de leurs gestes, de ce qu’Elsa avait imaginé trop compliqué et de ce que Nina faisait trop vite. Puis le rire s’effaça. Quand chacune finit par connaître assez bien le rythme de l’autre pour ne plus avoir besoin d’être guidée, Elsa éprouva quelque chose qui n’avait rien à voir avec la nouveauté d’embrasser une fille : c’était la joie très physique d’être comprise et de comprendre en retour. Après, elles restèrent nues sous la couette, Nina la tête sur le ventre d’Elsa. Elles parlèrent d’un cours du lendemain comme si ce qui venait de se passer n’exigeait aucune déclaration particulière. Elsa aima presque autant cette banalité que le plaisir lui-même.
Un soir, Nina resta allongée sur le ventre pendant qu’Elsa travaillait à son bureau. Elle finit par demander quand la mère d’Elsa apprendrait qu’elle avait une copine. Elsa se figea. Elle n’y avait pas pensé de façon concrète. Sa mère connaissait Nina comme une amie de l’université, rien de plus. Nina précisa aussitôt qu’elle ne demandait pas une annonce officielle et qu’elle n’avait aucune envie de la pousser ; cela lui faisait seulement étrange d’être quelqu’un qu’Elsa nommait partout sauf dans sa famille. Elsa se défendit trop vite, puis comprit qu’elle avait entendu un reproche là où Nina exprimait seulement une gêne. Elles restèrent quelques minutes silencieuses. Finalement Elsa se glissa sur le lit à côté d’elle et lui dit qu’elle ne savait pas encore comment faire, mais qu’elle ne voulait pas la cacher. Nina lui répondit que c’était tout ce qu’elle avait besoin d’entendre pour l’instant. Leur réconciliation ne ressemblait à rien d’extraordinaire : un front contre une épaule, une main retrouvée, puis une discussion sur ce qu’elles mangeraient le lendemain.
Elsa ne parla pas de cette conversation à Camille en détail. Camille demanda seulement un soir si tout allait bien avec Nina ; Elsa répondit oui, avec une petite hésitation. Camille n’insista pas. De la même manière, Elsa ne parla jamais à Nina de l’œuf vibrant, de Maud, d’Adrien ou des sous-vêtements laissés dans les sacs. Cette séparation ne lui semblait pas mensongère. Les deux mondes ne se demandaient pas la même chose. Avec Nina, elle construisait une relation qui avait des heures, des messages, des petites disputes, des nuits et le mot « copine ». Avec Camille, il y avait les repas, les mercredis, les confidences arrivées par accident et cette impression croissante d’être admise un peu plus loin dans une vie commencée longtemps avant elle.
Un mercredi de pluie, la règle fut mise à l’épreuve pour la première fois sans rien avoir d’agréable au départ. Elsa portait un pantalon épais et un manteau fermé jusqu’au cou. Dans le vestiaire, elle observa une seconde son sac avant de s’habiller. Camille était déjà prête. Elsa demanda si la météo donnait droit à une dérogation. Camille lui rappela que la question avait été réglée dès le premier jour : quelle que soit la météo. Elsa enfila son pantalon en riant. Dehors, elles marchèrent sous leurs parapluies avec une apparence si peu compatible avec le souvenir des robes du Luxembourg que la situation leur sembla encore plus drôle. Ce fut peut-être ce soir-là que le jeu devint véritablement un rituel. Il n’avait plus besoin d’être agréable à chaque seconde ; il suffisait qu’il leur appartienne.
En rentrant, elles s’arrêtèrent acheter du pain. Camille choisit deux pâtisseries et prétendit qu’elles annulaient avec élégance tous les efforts de la piscine. Dans l’ascenseur, Elsa changea d’appui et sentit soudain son pantalon d’une manière différente. Un sourire lui échappa. Camille le vit dans le miroir et leva les yeux au ciel sans poser de question. Elsa comprit alors ce qu’elle aimait le plus dans leur jeu : il n’avait déjà presque plus besoin d’être expliqué. Le mercredi suffisait.
Commentaires ()
J'adore le sentiment que l'autrice nous prend par le main pour suivre le même chemin.
Belle maîtrise de la part d'@EntreDeux !
Le chapitre arrive trop vite à la fin, attendre la suite est une torture (douce). Oui je sais, j'en fais trop. Toujours une lecture des plus agréables.
Toujours un plaisir de rester dans ces questionnements pour un texte toujours si bien écrit et qui sait alterner la douceur et l’excitation.
Bravo et merci encore