— On reprend, dit Françoise.
Les invités se rassoient. Le silence revient, lourd et suspendu. Le piano reprend. Une note. Puis une autre, lente, veloutée.
— Changement de format. Trois séries solo. Une par modèle. On commence par Nadia.
Nadia se lève sans se presser, avec cette grâce insolente qui n'appartient qu'à elle. Elle traverse l'estrade, souple, et monte sur la table. Le bois craque discrètement sous ses genoux. Elle s'installe à quatre pattes, face au public, offrant son profil au regard de tous.
Sa robe noire a glissé dans son dos, révélant ses épaules nues et la cambrure parfaite de ses reins. La lumière tamisée caresse sa peau dorée, s'attardant sur la rondeur charnue de son fessier. Elle est superbe, et elle en joue.
Les pinceaux se lèvent. Les déclics des appareils photo crépitent en cadence.
Je la regarde. Je ne peux pas faire autrement.
Cette croupe, je la connais par cœur. Je l'ai touchée, embrassée, possédée dans l'intimité de la chambre à Nancy — la première nuit, la deuxième, la troisième. Et pourtant, ce soir, au milieu de cette assemblée, je la dévore des yeux comme si c'était la première fois.
Un mélange de nostalgie et d'âpre jalousie me serre la poitrine. Un feu sourd monte en moi. Je l'ai eue, elle est à moi, et pourtant, ce soir, elle s'offre au public. Au préfet. À tous ces hommes qui la déshabillent du regard. Je suis impuissant. Je ne peux que contempler ce corps qui m'enflamme.
— Bien, dit Françoise. Tu prends un air langoureux. Tu regardes le public. Mais pas tout le monde. Quelqu'un. Un seul. Tu le choisis, et tu ne le lâches plus.
Nadia tourne lentement la tête. Ses yeux glissent sur les visages figés des invités, puis s'immobilisent. Sur le préfet. Son regard se plante dans le sien, alourdi d'un demi-sourire narquois et provocant.
Le préfet encaisse le choc. Une seconde. Deux. Ses pupilles se dilatent avant qu'il ne tente de baisser les yeux, rivés sur ses propres genoux. Il rougit, une chaleur vive empourprant ses pommettes. Nadia ne cligne pas des paupières. Elle attend, souveraine, jusqu'à ce qu'il ose relever les yeux. Lorsqu'il replonge dans son regard, elle sourit, un peu plus largement.
— Maintenant, reprend Françoise, tu restes à quatre pattes, mais cambre le dos. Creuse les reins. Relève la tête. Regarde devant toi. Toujours lui.
Nadia s'exécute avec une lenteur sensuelle. Ses reins se creusent davantage, cambrant sa silhouette en un arc de cercle irrésistible. Son fessier se soulève, tendu et rebondi. Le tissu noir remonte encore, découvrant le haut de ses cuisses et l'amorce de sa chair offerte. La lumière glisse sur sa peau moite.
Le préfet ne peut plus détourner les yeux, aimanté. Ses mains sont jointes sur ses genoux avec tant de force que ses phalanges en deviennent blafardes.
— Bien. Maintenant, tu soulèves ta robe. Doucement. Juste un peu. Juste assez pour qu'on devine tes bas, tes cuisses. Rien de plus.
Nadia glisse une paume le long de sa cuisse, effleurant sa propre chair. Elle soulève le tissu d'un geste infime. La dentelle noire apparaît, à peine suggérée. Une respiration collective, plus chaude et plus courte, suspend l'air de la pièce.
Nadia ne rougit pas ; son sourire s'étire, gourmand. Elle soulève un tout petit peu plus. Un liseré de dentelle noire se dévoile, frôlant l'indécence. On devine le mystère caché, la chaleur moite de son intimité.
Puis, d'un coup sec, Nadia retrousse sa robe jusqu'aux reins.
Le piège est grand ouvert. Le fin tissu de dentelle noire, extrêmement échancré, encadre le triangle sombre de son sexe. La chair est d'une clarté nacrée, tranchant avec le noir brillant des bas et de la lingerie.
Son fessier doré trône, offert sans défense au désir de la salle. La lumière accroche chaque grain de sa peau frissonnante.
Le silence devient abyssal, troublé seulement par une note de piano qui s'attarde et le claquement sec d'un obturateur — clic, clic.
Le charme rompt soudain dans un grincement de chaise.
Une femme se dresse d'un bloc, le visage fermé, la cinquantaine austère dans son tailleur sombre. Elle serre son sac contre sa poitrine comme un bouclier et fixe l'estrade, horrifiée par le triangle sombre et la croupe opulente de Nadia.
— C'est un scandale !
Sa voix, trop haute, résonne durement dans l'atmosphère saturée de désir. Elle balaie la pièce du regard, cherchant des alliés. Personne ne bouge. Personne ne souffle mot.
— C'est un scandale ! répète-t-elle, tremblante d'indignation. On ne fait pas ça devant des gens ! On ne montre pas ça !
Elle se tourne vers son mari, un homme effacé en costume gris et lunettes rondes. Lui n'a pas bougé. Il contemple l'estrade, totalement absorbé par la vision de Nadia, sourd à sa femme.
— Tu m'entends ? Tu me regardes ? Tu la regardes, elle !
Il sursaute, blêmit, bafouille une excuse inaudible. Elle ne lui laisse aucune chance : sa main fend l'air et s'abat sur sa joue.
Le soufflet résonne, net, un bruit de peau frappée. Le mari porte une main tremblante à sa joue rougie. Il ne dit rien, baisse les yeux, écrasé.
La femme pivote sur ses talons, traverse la pièce à grands claquements de chaussures et claque la porte derrière elle.
Un silence lourd retombe. Personne ne l'a retenue. Personne n'a bougé.
Au fond de la salle, un homme d'une soixantaine d'années, large d'épaules, se lève à son tour. Il contemple Nadia, le souffle court, le visage empourpré par une violente bouffée de chaleur. Il finit par se rasseoir lentement, les mains moites.
Autour de lui, les hommes sont comme pétrifiés. Tous. Les yeux écarquillés, les lèvres entrouvertes, les poings serrés sur leurs genoux. Certains tremblent. D'autres transpirent à grosses gouttes. L'hypnose est totale, carnassière.
Le préfet, lui, est au supplice. Fixé sur Nadia, sur la dentelle et la cambrure de ses reins, il a cessé de respirer. Une perle de sueur froide creuse lentement son chemin le long de sa tempe jusqu'à sa mâchoire contractée. Il est vaincu, prisonnier consentant d'une torpeur érotique absolue.
Du côté des femmes, la réaction est tout autre, mais non moins électrique.
Certaines observent la scène, fascinées, la bouche entrouverte, incapables de détourner le regard de cette impudeur souveraine. D'autres rougissent, ou esquissent un sourire complice.
Une quadragénaire se penche vers sa voisine et lui murmure un mot à l'oreille. La voisine s'empourpre, secoue la tête avant de répondre à son tour par un murmure, un sourire narquois aux coins des lèvres, avant de replonger les yeux sur l'estrade.
La femme du préfet, elle, observe Nadia un long moment. Puis elle pivote la tête vers son mari, le visage figé, avant de croiser mon regard. Un pli amusé et pervers dessine ses lèvres. Presque un sourire.
Nadia, impériale, savoure son emprise. Son regard brûlant est rivé sur le préfet, chargé d'une promesse charnelle. Elle est belle, lascive, souveraine. Le centre du monde.
Le préfet encaisse, silencieux, au bord de la rupture. Chaque battement de son cœur résonne dans ses tempes.
Moi, je contemple ce corps qui fut mien, replongé malgré moi dans le souvenir des draps froissés de Nancy, des soupirs nocturnes et des peaux mêlées. Le désir me brûle à nouveau, rauque, lancinant.
Nadia pivote soudain la tête et plante ses yeux dans les miens. Un sourire en coin. Elle sait exactement ce que je ressens, ce que ce spectacle éveille en moi. Elle a orchestré notre supplice à tous.
Le temps s'étire. Le piano ralentit, égrainant des accords de plus en plus rares. Nadia ne bouge pas d'un pouce, la robe toujours retroussée sur ses hanches, exposant sa carnation dorée. Elle attend, défiant le préfet du regard.
Lui ne peut plus ciller. Fasciné, hypnotisé, il boit sa défaite jusqu'à la lie.
— Bien, souffle Françoise. Tu peux baisser ta robe. Fin de la première personne.
Nadia redescend lentement de la table, rajustant son tissu avec une nonchalance aristocratique. En regagnant sa place, elle jette un dernier regard au préfet, dont les pommettes brûlent encore, et sourit.
— Seconde personne pour cette première série, annonce Françoise.
Un silence lourd de promesses plane. Personne ne se lève encore.
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