Françoise frappe dans ses mains. Deux fois. Le bruit sec résonne dans la salle.
— Bien. On commence. Nadia, Sophie, sur l'estrade.
Nadia est déjà là. Elle n'a pas bougé. Elle attend. Sophie monte les deux marches. Lentement. Ses bottines claquent sur le bois. Elle se place à côté de Nadia. Pas trop près. Un pas les sépare. Elles ne se regardent pas. Elles regardent devant elles. Le public. Les rideaux. Les silhouettes.
— Première pose, dit Françoise. Simple. Nadia, tu gardes ta robe. Sophie, tu gardes ton chemisier et ta jupe. Vous restez debout. Vous vous tenez droites. Vous regardez devant vous. Un peu au-dessus des chevalets. C'est parti pour six minutes.
Les projecteurs chauffent. La lumière dessine des ronds blancs sur le parquet. Les trois peintres commencent. Le plus jeune — vingt-trois ans — a les mains qui tremblent. Il essuie ses pinceaux. Il les essuie encore. Le deuxième — vingt-six ans — regarde Nadia. Puis Sophie. Puis Nadia. Le troisième — trente ans — ne regarde personne. Il peint.
Missa est derrière son appareil. Il ne photographie pas encore. Il regarde. Il cadre. Il attend.
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Je suis dans le public. Derrière les rideaux. Je regarde par l'entrebâillement.
La salle est silencieuse. Un silence épais. Un silence de vingt personnes qui n'osent pas respirer. Je les vois. Les invités. Les autres. Ils sont assis. Droits. Immobiles. Ils regardent l'estrade. Ils regardent Nadia. Ils regardent Sophie.
Au premier rang, le préfet est là. Costume sombre. Cravate. Cheveux blancs. Il ne bouge pas. Il ne parle pas. Il regarde. Ses mains sont posées à plat sur ses cuisses. Ses doigts ne bougent pas. Mais je vois sa pomme d'Adam qui monte et qui descend. Il déglutit. Lentement. Souvent.
À côté de lui, sa femme. Chignon. Tailleur. Elle ne bouge pas non plus. Elle ne parle pas. Elle regarde. Ses yeux vont de Nadia à Sophie. De Sophie à Nadia. Elle ne sourit pas. Elle ne fronce pas les sourcils. Elle observe. Comme on observe quelque chose qu'on ne comprend pas encore.
Derrière eux, il y a les autres. Des hommes. Des femmes. Des jeunes. Des moins jeunes. Des gens qui tiennent leur sac à deux mains. Des gens qui croisent les jambes. Décroisent. Recroisent. Des gens qui regardent leurs chaussures. Des gens qui regardent l'estrade. Des gens qui ne savent pas où regarder.
Personne ne parle. Personne ne bouge. Le silence est total. On entend les pinceaux. Les respirations. Le bourdonnement des projecteurs. Et rien d'autre.
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Nadia est sur l'estrade.
Je la regarde. Vraiment. Comme je ne l'ai jamais regardée. Dans sa robe noire. Les épaules nues. Les cheveux détachés. Les talons. Elle est grande. Elle est droite. Elle est calme.
La lumière des projecteurs glisse sur elle. Sur ses épaules. Sur sa nuque. Sur la ligne de son dos. Sur la courbe de ses hanches. La robe est fluide. Elle tombe jusqu'aux chevilles. Mais on devine. On devine tout. La forme de ses seins. La ligne de sa taille. La courbe de ses fesses. La longueur de ses jambes.
Elle ne bouge pas. Elle ne tremble pas. Elle regarde devant elle. Un peu au-dessus des chevalets. Elle ne sourit pas. Elle ne fronce pas les sourcils. Elle est là. Présente. Sûre d'elle.
Sa respiration est lente. Régulière. On voit sa poitrine se soulever. À peine. Sous la soie noire. Le tissu épouse la forme. La lumière dessine l'ombre entre ses seins. La courbe de son ventre. Le creux de sa taille.
Elle ne fait rien. Elle ne dit rien. Elle est. Et c'est assez.
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Sophie est à côté d'elle.
Elle est plus petite. Plus fragile. Ses joues sont rouges. Sa queue de cheval oscille. À peine. Mais elle oscille. Ses mains sont le long de son corps. Ses doigts se serrent. Se desserrent. Se serrent encore.
Elle regarde devant elle. Elle ne me voit pas. Elle ne voit rien. Elle est là. Sur l'estrade. À côté de Nadia. Dans son tailleur gris perle. Son chemisier ivoire. Ses bas. Ses bottines. Elle rougit. Elle rougit encore. Elle rougit toujours.
Le plus jeune peintre — vingt-trois ans — la regarde. Il ne peut pas s'en empêcher. Ses yeux vont de la queue de cheval aux joues rouges. Des joues rouges au chemisier ivoire. Du chemisier ivoire aux bas fins. Il rougit à son tour. Ses joues se colorent. Son cou. Ses oreilles. Il baisse les yeux. Il les relève. Il regarde Sophie. Il rougit encore. Plus fort. Il essaie de se cacher derrière son chevalet. Mais je le vois. Tout le monde le voit.
Le deuxième peintre ne rougit pas. Mais ses mains tremblent. À peine. Il tient son pinceau. Il le pose. Il le reprend. Il regarde Nadia. Il regarde Sophie. Il ne sait pas où regarder.
Le troisième peint. Il ne regarde personne. Mais je vois qu'il ralentit. Ses gestes sont plus lents. Plus précis. Comme s'il voulait graver chaque détail.
Missa ne photographie pas encore. Il regarde. Il cadre. Il attend. Son appareil est posé sur son œil. Mais il ne déclenche pas. Il attend le bon moment. Le moment où Nadia sera parfaite. Elle est déjà parfaite. Mais il attend quand même.
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Le silence est encore plus fort. Les pinceaux reprennent. Missa photographie. Une fois. Deux fois. Trois fois. Le déclic de l'appareil résonne dans la salle.
Je regarde. Je suis dans le public. Je ne pose pas. Je regarde. Et je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine. Pas de la joie. Pas de la peur. Quelque chose entre les deux.
Nadia est calme. Sophie rougit. Toutes les deux sont belles.
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Les six minutes passent vite.
— Fin de la première pose, dit Françoise. Vous pouvez bouger.
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