Celles qui posent — Chapitre 13 · L'émoi
— On ne s'arrête pas encore, dit Françoise.
Un murmure dans la salle. Les corps se détendent, puis se tendent à nouveau.
— Cinquième pose. Courte. Trois minutes. Nadia, tu restes sur le canapé. Tu te tournes vers le public. Sur le dos. Une jambe repliée. Sophie, tu gardes la chaise. Tu te penches en avant, les coudes sur le dossier. Madame la préfète, vous prenez une chaise. Face au public.
La femme du préfet se relève. Elle rajuste sa veste sans la boutonner. Puis elle va chercher une chaise. Elle la place au centre. Elle s'assoit. Le dos droit. Le chignon. Le tailleur anthracite. La dentelle de Calais affleure à l'ouverture de la veste.
Nadia se retourne. Elle s'allonge sur le dos. Un bras au-dessus de la tête. Un genou plié, l'autre jambe tendue. Le tissu noir remonte sur ses hanches. Elle ne fait rien pour le retenir. Elle regarde le public. Un demi-sourire aux lèvres.
Quand elle replie son genou, le noir se fend. Juste assez. On voit la culotte. Fine. Dentelle discrète. Le triangle sombre entre ses cuisses. La peau autour. La lumière des projecteurs l'accroche. Un éclat. Puis l'ombre.
Sophie se penche en avant. Les coudes sur le dossier. La jupe remonte dans son dos. Les bas. La naissance des fesses. Le chemisier ouvert. Elle regarde devant elle. Ses joues sont rouges.
Puis la femme du préfet croise les jambes.
Le genou droit sur le gauche. La jupe tombe sur ses cuisses. Rien ne dépasse. Rien ne se voit. Elle est impeccable. Bourgeoise. Sévère. Elle regarde le public. Elle ne rougit pas. Elle ne tremble pas.
Un silence. Les pinceaux hésitent. Les déclics se font plus rares.
Elle décroise les jambes.
Ses genoux se séparent. Sa jupe glisse sur ses cuisses. Sur ses bas. Sur la dentelle. Elle s'arrête. Les cuisses entrouvertes. Pas complètement. Juste assez. On devine. On ne voit pas encore.
Un autre silence. Plus épais. Les respirations changent. Plus courtes. Plus hautes.
Elle attend. Une seconde. Deux. Trois. Puis elle s'ouvre complètement.
La jupe remonte. Sur ses cuisses. Sur le fin tissu. Sa culotte. Noire. De la même dentelle que son soutien-gorge. Fine. Chic. Sobre. Le triangle sombre entre ses cuisses. La peau claire autour. Les bas. Les escarpins.
Le silence est total. Pas un murmure. Pas un souffle. Juste une note qui s'attarde. Et le déclic d'un appareil photo. Missa. Il a levé son boîtier. Il a cadré. Il a photographié. Puis un autre déclic. Puis un autre.
Les autres photographes suivent. Leurs appareils cliquettent. Un crépitement qui monte. Comme une pluie qui s'intensifie.
Le préfet s'est figé.
Il regarde sa femme. Ce qu'elle montre. Le triangle sombre. La dentelle. Le chignon. La veste ouverte. Il ne dit rien. Il ne bouge pas. Son visage est fermé. Mais ses yeux ne cillent plus. Ils sont fixés sur elle. Sur ce qu'elle ose.
Sa gorge se serre. Il avale sa salive. Une fois. Deux fois. Trois fois. Comme s'il avait quelque chose de coincé.
Une perle de sueur apparaît à sa tempe. Elle glisse. Lentement. Le long de sa joue. Jusqu'à sa mâchoire. Elle s'arrête là. Elle brille sous la lumière tamisée. Il ne l'essuie pas. Il ne la sent même pas.
Ses mains sont jointes sur ses genoux. Ses phalanges pâlissent. Les doigts se crispent. Se relâchent. Se crispent encore. À un moment, sa main droite se détache. Elle se pose sur sa cuisse. Elle s'y cramponne. Les ongles s'enfoncent dans le tissu du pantalon. Il ne s'en rend pas compte.
Il est limite. Limite à se lever. Limite à dire quelque chose. Limite à traverser la salle. Limite à crier. Limite à rien. Il ne fait rien. Il reste assis. Il regarde sa femme. Ce qu'elle montre. Et il ne fait rien.
La femme au manteau de laine porte la main à sa bouche. Elle ne la retire pas. L'homme aux lunettes rondes a laissé tomber son stylo. Il ne le ramasse pas. Les deux femmes côte à côte se sont rapprochées. Sans s'en rendre compte.
Sophie s'est arrêtée au milieu de la salle. Elle regarde la femme du préfet. Ce qu'elle montre. Le triangle sombre. La dentelle. Elle rougit. Puis elle sourit. Un demi-sourire. Le même que Nadia.
Nadia, sur le canapé, a tourné la tête. Elle regarde la femme du préfet. Puis elle me regarde. Elle sourit. Le même demi-sourire. Le même regard. Elle hoche la tête. Comme pour dire : « Tu vois ? »
Je reste derrière les rideaux. Je ne bouge pas. Je regarde la femme du préfet. Ce qu'elle montre. Le chignon. La veste ouverte. Elle ne rougit pas. Elle ne tremble pas. Elle regarde le public. Elle attend.
Le jeune peintre ne peint plus. Il regarde la femme du préfet. Ce qu'elle montre. Il rougit. Il ne s'en cache pas. Il a oublié son chevalet.
Le deuxième peintre regarde Nadia. Le genou plié. Le noir qui s'écarte. Il a ralenti. Son pinceau reste en l'air.
Le troisième peint. Mais ses gestes sont plus lents. Plus appuyés. Il regarde la femme du préfet. Puis sa toile. Puis la femme du préfet. Il travaille. La sueur perle à son front. Il ne l'essuie pas.
Le temps passe. Le piano ralentit. Les accords s'espacent.
La femme du préfet ne bouge pas. Ce qu'elle montre. Le chignon. Elle regarde le public. Elle attend.
Nadia ne bouge pas non plus. Allongée. Le genou plié. Le noir qui s'écarte. Ses cheveux tombent. Elle regarde le public. Un peu effrontée. Puis elle tourne la tête. Vers Sophie. Elle la regarde. Longuement. Le regard fixe.
Sophie la voit. Elle rougit encore. Plus fort. Sa queue de cheval oscille. Elle ne détourne pas les yeux.
La femme du préfet les regarde. L'une après l'autre. Nadia. Sophie. Nadia. Un pli au coin des lèvres. Presque rien. Presque un sourire. Presque.
Le préfet regarde sa femme. Puis Nadia. Puis Sophie. Il se tait. Ses mains sont jointes. Ses phalanges pâlissent. La perle de sueur a atteint sa mâchoire. Elle est toujours là. Elle brille. Il ne l'essuie pas.
L'air est chargé. Épais. Les odeurs. Les parfums. La peinture. Le bois chaud. Les corps. Tout se mêle. Tout pèse. Aucun mot. Aucun geste. Mais tout le monde sent. Tout le monde voit. Tout le monde attend.
— Fin de la cinquième pose, dit Françoise.
Sa voix est plus basse. Presque douce. Elle brise l'ambiance. À peine. Juste assez pour que tout le monde reprenne son souffle.
La femme du préfet referme les jambes. Elle rajuste sa jupe. Elle se lève. Elle remet son chignon. En une seconde, elle redevient la bourgeoise stricte.
Nadia se redresse. Elle remonte son tissu. Sophie se relève. Elle rajuste sa jupe.
Le préfet reste assis. Il n'a pas bougé. La perle de sueur est encore là. Il l'essuie enfin. Du revers de la main. Un geste lent. Presque las. Puis il se lève. Il va vers le fond de la salle. Vers la sortie. Il a besoin d'air.
Sa femme le regarde partir. Elle ne dit rien. Elle ne le retient pas.
— Pause, dit Françoise. Vraie pause. Vingt minutes. Tout le monde peut se lever, boire un verre, respirer.
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