Le samedi arrive trop vite.
Je me réveille à sept heures. Le corps lourd. La tête claire. J'ai dormi cinq heures, peut-être six, entrecoupées. Mais je ne suis pas fatiguée. Je suis ailleurs. Une de ces journées où l'on sait, dès le premier regard dans le miroir, que rien ne se passera comme prévu.
Je reste un moment dans la cuisine. Le café passe. La lumière est grise. La pluie tombe doucement sur la vitre. Je regarde les gouttes glisser. Je pense à ce soir. À la salle. Aux murs blancs. Aux chevalets. Aux projecteurs. À Nadia. À Sophie. À Missa.
Je bois mon café debout, sans sucre, sans rien. Je me dis que je pourrais appeler Françoise. Annuler. Dire que je ne viendrai pas. Mais je sais que je ne le ferai pas. Je sais que je serai là. Dans le public. À regarder.
À onze heures, mon téléphone vibre.
Un message de Nadia.
— Tu es prête ?
— Oui.
— Moi non plus.
Je souris. C'est la première fois que je la vois écrire ça. Nadia, qui ne doute jamais. Nadia, qui sait tout. Nadia, qui a tout organisé. « Moi non plus. » Trois mots. Presque rien. Mais assez pour me rappeler qu'elle est humaine.
Je pose le téléphone. Je vais jusqu'à ma chambre. J'ouvre l'armoire. Je regarde les vêtements. Je ne sais pas quoi mettre. Je ne pose pas. Je regarde. Mais je veux être belle. Je veux être à la hauteur. Je veux qu'on me regarde, moi aussi, même si je suis dans le public.
Je choisis une jupe noire. Un chemisier ivoire. Des bas sombres. Des talons. Je pose tout sur le lit. Je m'assois à côté. Je regarde. J'attends.
À quinze heures, Sophie m'appelle.
Sa voix est différente. Plus haute. Plus fragile. Elle parle vite. Elle dit qu'elle ne sait pas si elle va y arriver. Elle dit qu'elle a peur. Elle dit qu'elle a failli annuler trois fois. Elle dit qu'elle a relu le message de Françoise. Elle dit qu'elle ne sait pas quoi porter. Elle dit qu'elle ne sait pas comment se tenir. Elle dit qu'elle ne sait pas si elle va pouvoir se déshabiller devant tout le monde.
Je l'écoute. Je ne l'interromps pas. Je la laisse parler. Quand elle s'arrête, je dis :
— Tu n'es pas obligée.
Un silence.
— Je sais.
— Tu peux annuler.
— Je sais.
— Tu peux venir juste pour regarder. Comme l'année dernière.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux plus regarder. Parce que je veux être vue. Parce que je veux savoir ce que ça fait.
Un silence. Sa respiration est courte. Elle a peur. Je le sens. Je le connais. Je l'ai vécu. L'année dernière. La même peur. La même honte. Le même désir.
— Sophie…
— Oui ?
— Fais-le pour toi. Pas pour moi. Pas pour Missa. Pas pour Françoise. Pour toi.
Un silence.
— D'accord.
— Tu es sûre ?
— Non. Mais je le fais quand même.
Je souris. Je ne sais pas si elle le voit. Mais je souris.
— À ce soir, Sophie.
— À ce soir, Valérie.
Elle raccroche. Je pose le téléphone. Je regarde le plafond. Je pense à elle. À sa queue de cheval. À son pull clair. À ses mains autour de la tasse. À sa peur. À son désir. À son « d'accord ».
À dix-huit heures, je commence à me préparer.
Je prends une douche. Longue. Trop chaude. Je reste sous l'eau plus longtemps que nécessaire. Je me lave les cheveux. Je me rase. Je m'épile. Je me regarde dans le miroir. J'ai quarante-six ans. J'ai deux enfants. J'ai divorcé. J'ai posé nue. J'ai couché avec Nadia. J'ai couché avec Missa. J'ai couché avec Sophie. Et ce soir, je vais regarder.
Je m'habille. Jupe noire. Chemisier ivoire. Bas sombres. Talons. Je me maquille. Un peu. Pas trop. Je me coiffe. Je me parfume. Le boisé. Celui du mardi. Celui que je mets toujours quand je veux qu'on me remarque.
Je me regarde dans le miroir. Je suis prête. Ou je fais semblant de l'être.
À dix-neuf heures trente, je sors de chez moi.
La rue est vide. Les lampadaires s'allument un par un. Il ne pleut plus. Mais l'air est froid. Je marche jusqu'à ma voiture. Je m'installe. Je mets le contact. Je reste un moment sans bouger. Je pense à la salle. Aux murs blancs. Aux chevalets. Aux projecteurs. À Nadia. À Sophie. À Missa.
Je démarre.
À dix-neuf heures cinquante, je me gare devant la salle.
C'est un vieux bâtiment. Des murs en pierre. Des grandes fenêtres. Une porte cochère. Je connais. Je suis venue l'année dernière. Je suis venue poser. Je suis venue me déshabiller. Je suis venue avoir honte.
Je coupe le moteur. Je sors. Je ferme la portière. Je traverse le parking. J'entre dans le hall.
Françoise est là.
Elle porte un tailleur sombre. Un chignon. Des talons. Elle me voit. Elle sourit. Pas un sourire appuyé. Juste un coin de lèvre. Le même sourire que l'année dernière.
— Valérie.
— Françoise.
— Tu es venue.
— Tu savais que je viendrais.
— Oui.
Un silence. Elle me regarde. Longuement. Sans ciller. Comme toujours.
— Elle est là, dit-elle.
— Qui ?
— Nadia.
Mon cœur se serre. À peine. Juste assez pour que je le sente.
— Elle est arrivée il y a une demi-heure. Elle s'est installée. Elle a demandé à voir la salle. Elle a demandé à voir l'estrade. Elle a demandé à voir les lumières.
— Et ?
— Elle a dit que c'était bien. Elle a dit que la lumière était bonne. Elle a dit qu'elle était prête.
Un silence.
— Elle est comment ? demandé-je.
Françoise sourit. Le même pli. Le même coin de lèvre.
— Viens voir.
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