Je pousse la porte.
La salle est plus grande que dans mon souvenir. Les murs sont blancs. Blanc cassé. Blanc de chaux. Les chevalets sont alignés en demi-cercle. Trois. Un pour chaque peintre. Les projecteurs sont allumés. Ils chauffent. Ils bourdonnent. Ils dessinent des ronds de lumière sur le parquet.
L'estrade est au fond. Deux marches. Un tapis usé. Une chaise. Une seule. Pour l'instant, elle est vide.
L'air sent la poussière, le bois, la peinture. Et autre chose. Une odeur plus douce. Un parfum. Le parfum de Nadia.
Françoise me précède. Elle ne dit rien. Elle me laisse regarder. Elle sait que j'ai besoin de regarder.
Les trois peintres sont là. Ils préparent leur matériel. Le plus jeune — vingt-trois ans — a les mains qui tremblent un peu. Il essuie ses pinceaux. Il les essuie encore. Il ne me voit pas. Le deuxième — vingt-six ans — parle à voix basse avec le troisième. Le troisième — trente ans — hoche la tête. Il ne dit rien.
Missa est derrière son appareil. Il règle l'objectif. Il vérifie la lumière. Il ne me voit pas. Il ne me regarde pas. Pas encore.
Et puis il y a le public.
Je ne l'avais pas vu en entrant. Les rideaux. De grands rideaux sombres, tirés sur le côté, qui séparent l'estrade de la salle. Derrière les rideaux, il y a des chaises. Des rangées de chaises. Et sur les chaises, il y a des gens.
Je m'arrête.
Françoise s'arrête aussi. Elle se tourne vers moi. Elle sourit. Le même pli.
— Le public, dit-elle.
Je regarde. À travers l'entrebâillement des rideaux. Je vois des silhouettes. Des épaules. Des têtes. Des chapeaux. Des manteaux. Des gens qui parlent à voix basse. Des gens qui attendent. Des gens qui sont venus pour voir.
— Combien ? demandé-je.
— Une vingtaine. Peut-être un peu plus.
Je regarde encore. Je cherche des visages. Je cherche des yeux. Je cherche des gens que je connais. Je ne vois rien. La lumière est trop basse. Les rideaux sont trop épais.
— Il y a les invités, dit Françoise. Et il y a les autres.
— Les autres ?
— Les gens du public. Ceux qui sont venus comme ça. Sans invitation.
Je me tourne vers elle.
— Sans invitation ?
— Oui.
— La séance est ouverte ?
— Oui. Depuis le début. C'est comme ça que ça marche. Les peintres ont besoin de public. Les photographes aussi. Les modèles aussi.
Un silence. Je regarde les rideaux. Les silhouettes. Les chaises. Les gens qui attendent.
— Tu ne me l'avais pas dit.
— Je te l'avais dit. Tu ne m'as pas écoutée.
Un silence.
— Le préfet est là ? demandé-je.
— Oui. Au premier rang. Avec sa femme.
— Elle est comment ?
— Coincée. Chignon. Tailleur. Elle ne dit rien. Elle regarde.
Un silence.
— Et les autres ?
— Des habitués. Des peintres. Des photographes. Des curieux. Des gens qui viennent pour voir. Des gens qui viennent pour être vus.
Elle marque une pause.
— Et toi, Valérie. Tu es venue pour voir. Ou pour être vue ?
Je ne réponds pas. Je regarde les rideaux. Les silhouettes. Les chaises. Les gens qui attendent.
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Nadia est derrière moi.
Je ne l'ai pas entendue arriver. Elle est là. Debout. Dans sa robe noire. Les épaules nues. Les cheveux détachés. Les talons. Elle ne dit rien. Elle regarde les rideaux, elle aussi. Elle regarde le public. Elle regarde les silhouettes. Elle regarde les chaises.
— Ils sont nombreux, dit-elle.
— Une vingtaine.
— Ils sont venus pour nous.
— Oui.
— Ils sont venus pour voir.
— Oui.
Elle tourne la tête. Elle me regarde. Longuement. Sans ciller. Comme toujours.
— Tu es venue pour voir, toi aussi ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Tu le sais.
— Dis-le.
Un silence. Je regarde les rideaux. Les silhouettes. Les gens qui attendent. Je sens mon cœur battre. Pas de peur. Pas encore. Autre chose. Une chaleur. Une attente. Un désir.
— Parce que je veux te voir, dis-je.
— Me voir quoi ?
— Tout.
Un silence. Elle sourit. Un petit sourire. Le même pli.
— Bien.
Elle se tourne vers les rideaux. Elle passe la main entre deux pans. Elle écarte un peu. Elle regarde. Je regarde avec elle.
Le public est là. Une vingtaine de personnes. Des hommes. Des femmes. Des jeunes. Des moins jeunes. Des gens qui parlent. Des gens qui rient. Des gens qui ne rient pas. Des gens qui attendent.
Au premier rang, il y a un homme âgé. Soixante-cinq ans. Soixante-dix peut-être. Costume sombre. Cravate. Cheveux blancs. Il est assis. Droit. Il ne parle pas. Il regarde devant lui. Il attend. À côté de lui, il y a une femme. Soixante ans. Chignon. Tailleur. Elle ne parle pas non plus. Elle regarde devant elle. Elle attend.
— Le préfet, dit Nadia.
— Oui.
— Et sa femme.
— Oui.
— Elle ne dit rien.
— Non.
— Elle regarde.
— Oui.
Nadia écarte un peu plus les rideaux. Elle regarde encore. Elle cherche quelqu'un. Elle cherche Missa. Il est là. Derrière son appareil. Il ne la voit pas. Il ne nous voit pas. Il règle son objectif. Il vérifie la lumière. Il attend.
— Il est là, dit Nadia.
— Oui.
— Il ne nous regarde pas.
— Non.
— Il attend.
— Oui.
Elle referme les rideaux. Elle se tourne vers moi. Elle me regarde. Longuement. Sans ciller.
— Valérie.
— Oui ?
— Tu as peur ?
— Non.
— Tu as envie ?
— Oui.
— De quoi ?
— De tout.
Un silence. Elle sourit. Le même pli.
— Sophie est là ?
— Pas encore. Elle arrive.
— Elle a peur ?
— Oui.
— Elle va venir ?
— Oui.
— Tu es sûre ?
— Non. Mais elle viendra.
Un silence. Nadia regarde les rideaux. Elle regarde les silhouettes. Elle regarde le public. Elle regarde les invités. Elle regarde les autres.
— Ils sont venus pour voir, dit-elle. Ils sont venus pour regarder. Ils sont venus pour nous voir. Et ils ne savent pas ce qui les attend.
— Et toi ? demandé-je. Tu sais ce qui t'attend ?
— Non.
— Tu as peur ?
— Un peu.
— Tu as envie ?
— Oui.
— De quoi ?
— De toi. De Sophie. De tout.
Un silence. Elle passe devant moi. Elle va jusqu'à l'estrade. Elle monte les deux marches. Elle se retourne. Elle me regarde. Elle est là. Debout. Sur l'estrade. Dans sa robe noire. Les épaules nues. Les cheveux détachés. Les talons.
— Regarde-moi, dit-elle.
Je la regarde.
— Bien, dit-elle. Maintenant, on attend Sophie.
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