Le téléphone a sonné à dix-neuf heures quarante-deux.
Valérie a regardé l'écran. Un numéro qu'elle connaissait. Pas enregistré, mais elle savait. Elle a hésité. Une seconde. Deux. Puis elle a décroché.
— Valérie ? Françoise.
La voix était la même. Posée, précise, un peu trop sûre d'elle. La voix d'une femme qui n'a jamais douté de sa place.
— Bonsoir, Françoise.
— Je ne te réveille pas ?
— Non.
— Tu es seule ?
Un silence. Valérie a regardé son salon. Le canapé vide. La lampe allumée. Le verre de vin à moitié plein sur la table basse. Les enfants étaient chez leur père. Elle était seule.
— Oui.
— Bien.
Un autre silence. Françoise ne parlait pas pour ne rien dire. Elle mesurait chaque mot. Valérie le savait. Elle l'avait toujours su.
— Je réorganise une séance, dit Françoise.
Valérie n'a rien répondu.
— La même que l'année dernière. Au même endroit. Ce seront trois jeunes peintres prometteurs et il y aura des photographes, cette fois. Et du monde. Plus de monde.
Valérie a fermé les yeux. Elle a revu la salle. Les murs blancs. Les chevalets. Les projecteurs. Les visages. Les mains. Les silences.
— Valérie ?
— Je suis là.
— Tu poses.
Ce n'était pas une question.
— Non.
— Pourquoi ?
— Tu le sais.
Françoise a ri. Un rire court, sec, sans joie.
— Je sais. Mais je te demande quand même.
Valérie s'est levée. Elle est allée jusqu'à la fenêtre. La rue était vide. Les lampadaires éclairaient les pavés mouillés. Il avait plu. Il pleuvait peut-être encore.
— Je ne peux pas, Françoise.
— Tu ne veux pas.
— C'est pareil.
— Non. Ce n'est pas pareil.
Un silence. Valérie a entendu Françoise respirer. Lentement. Posément.
— Tu as peur, dit Françoise. C'est normal. Tu as peur de ce que tu as ressenti. Tu as peur de ce que tu ressentirais encore. Tu as peur de te voir dans la glace. Tu as peur de te souvenir.
— Arrête.
— Je n'arrête pas. Je te connais, Valérie. Je te connais depuis un an. Je t'ai vue poser. Je t'ai vue te déshabiller. Je t'ai vue te tenir devant eux. Je t'ai vue ne pas baisser les yeux. Je t'ai vue ne pas reculer.
Valérie a serré le téléphone. Sa main tremblait. À peine.
— Je ne pose pas, Françoise.
— Très bien.
Un silence. Plus long. Valérie a cru que Françoise allait raccrocher. Elle n'a pas raccroché.
— Alors propose-moi quelqu'un.
— Quoi ?
— Tu ne veux pas poser. Je comprends. Mais tu connais du monde. Tu connais des femmes. Des femmes qui pourraient poser. Des femmes qui en auraient envie. Des femmes qui en auraient besoin.
Valérie a pensé à Nadia. Tout de suite. Sans réfléchir. Nadia, sa collègue. Nadia, son amante. Nadia, qui savait tout. Nadia, qui attendait toujours.
— Peut-être, dit-elle.
— Peut-être ?
— Je vais voir.
— Bien.
Un silence. Puis Françoise a ajouté, plus bas :
— Tu viendras, au moins. Dans le public. Tu regarderas.
Ce n'était pas une question.
— Je ne sais pas.
— Tu viendras. Tu ne pourras pas t'en empêcher. Tu voudras voir. Tu voudras savoir. Tu voudras te souvenir.
Valérie n'a rien répondu.
— À bientôt, Valérie.
Françoise a raccroché.
Valérie est restée un moment avec le téléphone à la main, à regarder la rue vide, les pavés mouillés, les lampadaires. Puis elle a posé le téléphone. Elle est retournée au canapé. Elle a repris son verre de vin. Elle a bu une gorgée. Elle a reposé le verre.
Elle a pensé à Nadia.
Elle a pensé à la salle.
Elle a pensé à l'année dernière.
Et pour la première fois depuis longtemps, elle s'est demandé si elle avait vraiment dit non.
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