Je la vois au café, le jeudi.
Pas par hasard. Elle m'a envoyé un message la veille : « On peut se voir avant samedi ? » J'ai répondu : « Oui. » Elle a proposé le café. J'ai accepté.
Elle est là quand j'arrive. Assise au fond, près de la vitre. Queue de cheval. Pull clair. Pas de maquillage. Ou presque. Elle tient une tasse à deux mains, comme si elle a froid.
Je m'assois en face d'elle. Je commande un café. Le serveur repart. On reste un moment sans rien dire.
Je la regarde. Et je vois le trio. Missa. Elle. Moi. La chambre d'hôtel. Les rideaux tirés. Les draps défaits. Les silences. Les soupirs. Les gestes.
Six mois. Six mois que je n'ai pas pensé à ça. Six mois que je me suis dit que c'était une erreur. Une folie. Un moment d'abandon. Six mois que je me suis dit que je ne recommencerais pas.
Et elle est là. En face de moi. Avec sa queue de cheval et son pull clair. Et je sais. Et elle sait. Et on ne dit rien.
— Tu es venue, dit-elle.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Tu le sais.
Elle sourit. Un petit sourire. Pas le sourire de Nadia. Un sourire plus doux. Plus hésitant. Mais un sourire quand même.
— Je veux te l'entendre dire, dit-elle.
Je la regarde. La queue de cheval. Le pull clair. Les mains autour de la tasse. Les yeux. Les mêmes yeux que l'année dernière. Les mêmes yeux que février.
— Parce que tu vas poser, dis-je.
— Oui.
— Parce que tu veux poser.
— Oui.
— Pourquoi maintenant ?
Elle repose sa tasse. Lentement. Elle regarde la vitre. La rue. Les gens qui passent. Puis elle revient à moi.
— L'année dernière, j'étais dans le public.
— Je sais.
— Je t'ai regardée.
— Je sais.
— Je n'ai pas détourné les yeux.
— Je sais.
— Je n'ai pas pu.
Un silence. Je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine. Pas de la peur. Pas de la honte. Autre chose. Un souvenir. La salle. Les projecteurs. Sophie dans le public, immobile, les yeux fixés sur moi.
— Tu m'as enviée, dis-je.
Ce n'est pas une question.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as osé. Parce que tu as posé. Parce que tu n'as pas reculé. Parce que tu étais libre.
— Je ne suis pas libre.
— Tu l'es plus que moi.
Un silence. Je bois une gorgée de café. Il est trop chaud. Je le repose.
— Il y a autre chose, dis-je.
Elle me regarde. Ses yeux changent. Quelque chose passe. Une ombre. Une question.
— Quoi ?
— La liste. Françoise m'a envoyé la liste.
— Et ?
— Missa sera là.
Elle ne bouge pas. Elle ne dit rien. Elle tient sa tasse à deux mains. Ses doigts se serrent un peu. À peine. Mais je le vois.
— Missa, répète-t-elle.
— Oui.
— Le photographe.
— Oui.
— C'est lui.
— Oui.
Un silence. Long. Trop long. Elle regarde la vitre. La rue. Les gens. Elle ne dit rien. Elle ne me regarde pas.
— Tu le savais ? demandé-je.
— Non.
— Tu le savais, Sophie ?
Elle tourne la tête. Lentement. Elle me regarde. Ses yeux brillent. Pas de larmes. Autre chose. De la peur. De la colère. Du désir. Je ne sais pas.
— Non, dit-elle. Je ne le savais pas.
Un silence.
— Tu l'as vu depuis ? demandé-je.
— Non.
— Tu lui as parlé ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne voulais pas.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne savais pas quoi dire. Parce que je ne savais pas quoi faire. Parce que je ne savais pas si je voulais le revoir. Parce que je ne savais pas si je voulais te revoir.
Un silence. Elle repose sa tasse. Elle pose ses mains à plat sur la table. Elle prend une inspiration.
— Tu savais qu'il serait là ? demande-t-elle.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Hier. Quand j'ai reçu la liste.
— Et tu ne m'as rien dit.
— Je te le dis maintenant.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que tu vas poser. Parce que tu vas être sur l'estrade. Parce qu'il va être derrière son appareil photo. Parce qu'il va te regarder. Parce qu'il va te photographier. Parce qu'il va te voir.
Un silence.
— Et toi ? demande-t-elle. Tu vas le voir ?
— Oui.
— Tu vas lui parler ?
— Je ne sais pas.
— Tu vas coucher avec lui ?
— Sophie…
— Réponds.
Je la regarde. La queue de cheval. Le pull clair. Les mains à plat sur la table. Les yeux. Les mêmes yeux que février.
— Je ne sais pas, dis-je.
Elle hoche la tête. Lentement. Elle ne sourit plus. Elle ne détourne pas les yeux.
— Alors on est deux, dit-elle.
— Deux à quoi ?
— Deux à ne pas savoir. Deux à avoir peur. Deux à avoir envie. Deux à ne pas vouloir le dire.
Un silence. Elle sourit. Un sourire plus dur, cette fois. Pas le sourire de la sage. Le sourire de celle qui a compris.
— On y va ensemble, dit-elle.
— Ensemble ?
— Toi dans le public. Moi sur l'estrade. Nadia à côté de moi. Et Missa derrière son appareil photo. Et on verra bien.
Je hoche la tête. Lentement. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas si j'ai envie de pleurer ou de rire ou de partir en courant.
— Sophie…
— Oui ?
— Merci.
— De quoi ?
— De ne pas avoir détourné les yeux. L'année dernière. Dans le public. De ne pas avoir détourné les yeux.
Elle sourit. Le même sourire. Le même pli.
— Je ne détournerai pas les yeux non plus, dit-elle. Samedi. Sur l'estrade. Je ne détournerai pas les yeux.
Elle finit son café. Elle pose la tasse. Elle se lève. Elle met son manteau. Elle s'arrête à côté de moi. Elle pose sa main sur mon épaule. Juste là. Une seconde. Deux.
— À samedi, Valérie.
— À samedi, Sophie.
Elle part. La porte s'ouvre. La rue l'avale. Je reste seule avec mon café froid et cette phrase qui tourne déjà dans ma tête.
On y va ensemble.
Et une autre phrase, plus ancienne, plus secrète, que je n'ai pas prononcée depuis six mois.
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