La pause dure dix minutes. Peut-être un peu plus. Les invités se lèvent. Les chaises raclent le parquet. Les voix montent. À voix basse. Des murmures. Des commentaires. Des rires étouffés. Des silences.
Je reste derrière les rideaux. Je regarde. Nadia est au fond de la salle. Elle parle à Missa. À voix basse. Elle sourit. Le même pli. Missa hoche la tête. Il ne sourit pas. Il écoute. Les deux autres photographes rangent leur matériel. Le jeune peintre range ses pinceaux. Il a encore les joues rouges. Sophie est près de lui. Elle ne dit rien. Elle le regarde. Il baisse les yeux. Elle sourit.
Le préfet est resté assis. Sa femme aussi. Elle ne dit rien. Elle regarde l'estrade. Elle attend. Le préfet la regarde. Il ne dit rien. Il ne bouge pas. Mais sa pomme d'Adam monte et descend.
Françoise frappe dans ses mains. Deux fois. Le bruit sec résonne.
— Bien. On reprend. Tout le monde à sa place.
Les invités se rassoient. Les chaises raclent encore. Les voix se taisent. Le silence revient. Épais. Total.
Nadia remonte sur l'estrade. Sophie la suit. Elles se placent. Un pas les sépare. Elles ne se regardent pas. Elles regardent devant elles.
Françoise s'approche de l'estrade. Elle ne leur parle pas tout de suite. Elle se tourne vers le public.
— Avant la quatrième pose, j'ai une annonce à faire.
Un silence. Personne ne bouge.
— Madame la préfète m'a demandé, pendant la pause, si elle pouvait poser. Avec Nadia et Sophie.
Le silence devient plus dense. Les têtes se tournent. Vers le premier rang. Vers la femme du préfet. Elle est assise. Droite. Calme. Elle ne sourit pas. Elle regarde Françoise. Elle attend.
Le préfet tourne la tête vers elle. Lentement. Il ne dit rien. Mais ses mains se crispent sur ses cuisses. Ses doigts se serrent. Se desserrent. Se serrent encore. Sa pomme d'Adam monte et descend. Il déglutit.
— J'ai accepté, dit Françoise.
Un murmure parcourt la salle. Des chuchotements. Des commentaires. Des rires étouffés. Des silences.
— Madame la préfète va donc poser avec Nadia et Sophie. Pour la quatrième pose. Elle montera sur l'estrade dans quelques minutes. Elle a demandé un peu de temps pour se préparer.
Françoise se tourne vers l'estrade. Vers Nadia. Vers Sophie.
— Vous êtes d'accord ?
Nadia hoche la tête. Lentement. Elle ne dit rien. Elle regarde la femme du préfet. Elle sourit. Un petit sourire. Le même pli.
Sophie hoche la tête. Ses joues sont rouges. Sa queue de cheval oscille. Elle regarde la femme du préfet. Elle ne sourit pas. Elle observe. Comme elle a observé son mari.
Françoise se retourne vers le public.
— La séance reprend dans cinq minutes. Avec Madame la préfète.
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Le préfet se penche vers sa femme. Il lui parle à voix basse. Je ne l'entends pas. Mais je vois ses lèvres. Il dit : « Qu'est-ce que tu fais ? » Elle ne répond pas. Elle regarde devant elle. Elle attend. Il se penche encore. Il parle encore. Elle ne répond pas. Elle ne le regarde pas. Elle attend.
Il se redresse. Ses pommettes sont rouges. À peine. Il regarde l'estrade. Il regarde Nadia. Il regarde Sophie. Il regarde sa femme. Il ne dit rien. Il ne bouge pas. Mais ses mains sont posées à plat sur ses cuisses. Ses doigts se crispent. Se desserrent. Se crispent encore.
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Sophie descend de l'estrade. Elle s'approche de moi. Elle s'arrête à un pas. Elle ne me regarde pas. Elle regarde la femme du préfet. Elle regarde son chignon. Son tailleur. Ses mains posées sur ses genoux.
— Tu savais ? demande-t-elle.
— Non.
— Tu savais qu'elle allait demander ?
— Non.
— Tu crois qu'elle va le faire ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle est là. Parce qu'elle a demandé. Parce qu'elle attend.
Un silence. Sophie tourne la tête. Elle me regarde. Ses yeux brillent. Pas de larmes. Autre chose. De la surprise. De l'admiration. De la peur. Je ne sais pas.
— Elle est courageuse, dit-elle.
— Oui.
— Plus que moi.
— Non.
— Plus que toi.
— Non.
— Plus que nous toutes.
Un silence. Elle regarde la femme du préfet. La femme du préfet regarde l'estrade. Elle ne bouge pas. Elle attend.
— Elle va poser, dit Sophie. Devant son mari. Devant tout le monde. Devant nous.
— Oui.
— Et elle ne tremble pas.
— Non.
— Elle est calme.
— Oui.
Un silence. Sophie hoche la tête. Lentement. Elle ne dit rien. Elle n'a pas besoin.
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Françoise frappe dans ses mains. Deux fois. Le bruit sec résonne.
— Bien. On reprend. Madame la préfète, vous pouvez monter.
La femme du préfet se lève.
Elle ne regarde pas son mari. Elle ne regarde pas le public. Elle regarde l'estrade. Elle marche. Lentement. Ses talons claquent sur le parquet. Le bruit est régulier. Presque hypnotique. Chaque pas résonne dans le silence.
Je la vois. Vraiment. Comme je ne l'avais jamais vue. Elle porte un tailleur anthracite. La veste est cintrée. Bien coupée. Épaulettes discrètes. Elle s'arrête à la taille. En dessous, une jupe droite, de la même couleur, qui tombe juste au-dessus du genou. Des bas fins. Chair. Presque invisibles. Mais on les voit quand la lumière les accroche. Des escarpins noirs. À talons. Pas des talons aiguilles. Des talons raisonnables. Mais des talons quand même.
Ses cheveux sont relevés en chignon. Serré. Strict. Pas un cheveu ne dépasse. Ses lunettes sont fines. Dorées. Elles lui donnent un air de directrice de lycée. De femme qui ne plaisante pas. De femme qui a des règles. Et qui les fait respecter.
Mais il y a autre chose. Quelque chose que je n'avais pas vu. La façon dont le tailleur épouse ses épaules. La ligne de ses seins sous la veste. La courbe de ses hanches sous la jupe. La longueur de ses jambes sous les bas. Elle est mince. Droite. Elle a soixante ans. Mais elle a un corps. Un corps de femme qui a été belle. Qui est encore belle. Autrement. Sévèrement.
Elle monte les deux marches. Elle se place à côté de Nadia. À côté de Sophie. Un pas les sépare. Elle se tourne vers le public. Elle attend.
Le préfet la regarde. Il ne dit rien. Il ne bouge pas. Mais sa pomme d'Adam monte et descend. Il déglutit. Lentement. Souvent.
Françoise s'approche de l'estrade.
— Quatrième pose. Madame la préfète, vous gardez votre tailleur. Mais vous enlevez deux boutons. Les deux premiers. Juste deux. Nadia, Sophie, vous restez comme vous êtes. Vous vous tenez droites. Vous regardez devant vous. C'est parti pour six minutes.
La femme du préfet ne défait pas son chignon. Elle ne bouge pas la tête. Elle lève les mains. Lentement. Ses doigts fins. Ses ongles courts. Nets. Sans vernis. Elle défait le premier bouton. Le deuxième. La veste s'ouvre. À peine. Juste assez. La naissance de sa gorge. La peau. Le creux entre ses seins. Le soutien-gorge. Noir. Discret. Mais on devine. On devine tout.
Elle ne tremble pas. Elle regarde devant elle. Un peu au-dessus des chevalets. Son chignon est toujours là. Ses lunettes. Son air strict. Mais sa veste est ouverte. Sa gorge est nue. Et le contraste est saisissant. La bourgeoise coincée. La femme sévère. Et sous la veste, la peau. La naissance des seins. La ligne du cou.
Le silence dans la salle est total. Personne ne parle. Personne ne bouge. On entend les pinceaux. Les respirations. Le piano. Les déclics. Et rien d'autre. L'air est chargé. Épais. Comme si quelque chose allait se briser.
Le préfet la regarde. Il ne dit rien. Il ne bouge pas. Mais ses mains se crispent sur ses cuisses. Ses doigts se serrent. Se desserrent. Se serrent encore. Sa pomme d'Adam monte et descend. Il déglutit. Lentement.
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